‹ Études sur l'humanisme français:Chapitre 76 sur 113 · Cf. supra, p. t'»i · texte numérisé non relu

Cf. supra, p. t'»i

4. La grand'mère de Budé était nue Poncher (cf. supra, ibid.). Les deux membres de la Famille donl il est ici question sont Louis Bouclier, trésorier de France à la charge de langue d'oïl, et Jean Poncher, trésorier des guerres, qui était lui-même allié aux Semblançay. On pourrait ajouter d'autres laits à ceux qui sont mentionnés ici. Dans les Notes sur la famille de Guillaume Budé, publiées par .M. Omont, on voit encore figurer un » général essayeur du Boy, de sa chambre des Monnoyes », cousin par alliance de Guillaume, un « général

des Mimnoyes » qui est son beau-frère, el enfin un «trésorier», Jehan Le

Gendre, le grand-père île l'une de ses belles-sœurs (IL Omont, '•/>■ <'//-.

pp. /|7 et 48).

5. Louis Ruzé, le lieutenant civil de la prévôté de l'aris, esl parmi les correspondants île Guillaume Budé. La traduction de saint Basile est dédiée à

l8o GUILLAUME BUDÉ.

financière dont la fortune était fondée sur la misère du peuple. Est-ce dans ce indien qu'il pouvait prendre l'horreur des mesures

fiscales qui désolaient la fiance et la haine des « sangsues » qui sucent le sang- du populaire1?

Non certes, et s'il a su s'abstraire des partis pris auxquels il risquait de rester asservi, c'est, nous osons le dire, que l'étude de l'antiquité avait élargi son intelligence, avait émancipé son jugement. La lecture des auteurs anciens a fécondé en lui les sentiments naturels qui sont comme la substance du patriotisme. Il a vu sur quels intérêts généraux repose le culte de la patrie, sur quel long' patrimoine de gloire il se fonde. 11 a comparé notre pays à ceux qui l'avoisinent ou bien à ceux dont lui parlaient ses auteurs, et cette étude lui a fait découvrir de nouvelles raisons de l'aimer. Chez ses contemporains, le patriotisme n'est, trop souvent, que le respect de longues traditions ou bien qu'une forme du loyalisme2 ; chez lui, c'est un amour raisonné qui embrasse toute la nation et qui, par-dessus les classes dont elle se compose, sait apercevoir la grande figure de la France; c'est le culte de la tradition française, mais vivifié par ces idées g-énérales qu'il y a dans le patriotisme de Virgile ou dans celui de Démosthène 3.

Gaillard Ruzé (supra, p. 88). Pour la parenté des Ruzé et des Semblaneav, voir H. Lemonnier (ffist. de Fr., t. V, i, p. a3o), qui mentionne aussi Jean Poncher parmi les alliés de ees derniers.

i. Parmi les financiers contre qui l'on procéda, de 1.^27 à 1 536, je. vois cités justement Jean Ruzé qui dut restituer, et Jean Poncher qui fui condamné à mort cl exécuté (H. Lemonnier, ibid., p. 235, d'après le Bourgeois de Pans).

2. En employant ces formules, je n'ignore pas qu'elles risquent d'être incomplètes ou même qu'elles peuvent se trouver inexactes. Au reste, je ne prétends pas dire qu'en France on n'eût jamais tenu un langage semblable à celui du de Asse. Je connais le célèbre passage d'Alain (lhartier où le peuple exhale ses plaintes ('( Ha! mère jadis habomlanl et plantureuse de prospérité... »). D'ailleurs, l'auteur du Quadri loge est, lui aussi, nourri des écrivains anciens.

3. Ici encore, Hudé peut avoir frayé la voie aux poètes de la Pléiade. L'éloge de la France qu'on trouve dans la Deffence semble devoir quelque chose à celui dont lui-même est l'auteur. Le début de du Bellay : « Je ne parleray icy de la temperie «le l'air, fertilité de la terre » (Ed. Chamard, pp. 322-323) rappelle celui de Hudé [de Asse, p. '\t\o) : « Mitto temperiem caeli et clementiam... »

LES DIGRESSIONS DU « DE ASSE ». loi

Après le patriote, voici maintenant le chrétien. On peut déjà apprendre à le connaître par les digressions politiques dont il vient d'être question et qui forment comme un jugement complet sur le règne de Louis XII. Budé ne pouvait se dispenser d'y faire allusion à cette lutte acharnée qui avait mis aux prises la France et la papauté; et de même il ne pouvait dénoncer l'avidité égoïste de la cour sans parler de ces prélats mondains qui y tenaient une si grande place et dont la vie était un défi perpétuel aux maximes de l'Evangile. Il est intéressant de recueillir son témoignage sur l'une et l'autre de ces questions. Toutefois, il faut se garder d'en exagérer l'importance et d'y voir l'expression d'idées toutes nouvelles et tant soit peu originales. Sur le rôle de Jules II, sur la conduite de Louis XII à l'égard de la papauté, Budé nous donne assez exactement la moyenne de l'opinion en France. La guerre contre le Pape n'y fut jamais populaire; le concile de Pise que Louis XII avait réuni pour faire déposer Jules II, le concile de Pise apparaissait à tous les bons chrétiens comme une entreprise sacrilège '. De son côté, Jules II, par sa conduite, avait perdu tout droit à leur vénération2. Il n'y avait que des sujets de tristesse dans cette guerre insensée3. Quant à la vie mondaine du haut

i. Louis XII le sentait si bien qu'il eut recours, pour essayer d'émouvoir l'opinion, à des écrivains comme Lemaire de Belles et Grin^ore. L'Université de Paris, de qui il aurait voulu obtenir une adhésion bien nette au concile de Pise, s'arrangea pour ne pas se prononcer nettement (J. Paquier, Jérôme tAléandre, pp. 61-62).

2. On l'avait vu, lors «In siège de la Mirandole (i5n), diriger lui-même, en habil de tçuerre, toutes les opérations militaires. Le souvenir de ce scandale est encore évoqué par Érasme, dans VEncomium Moriae (Erasmi <>[>., t. IV, col. 484 A el D), et par Rabelais (IV, 5o) : « Je les ay veu [nos derniers papes] nonaumusse, ains armet en teste porter, thymbré d'une tiare persique. El tout L'empire Christian estant en paix et silence, eux seulz guerre faire félonne et très cruelle. » A vrai dire, ce qui avait peut-être choqué le plus les contemporains, c'était de voir Jules II revenir à l'usage de la barbe. Rabelais (11. xxx) fait allusion à la « grande el bougrisque barbe 0 du pape Jules. <J'. J. Klaczko, Rome et la Renaissance, p. 285.

:>. A la question des rapports avec la Papauté se rattache celle de l'abolition de la Pragmatique. Ici encore Budé ne fait que refléter les idées gallicanes qui

l82 GUILLAUME BUDE.

clergé, Budé n'était pas le seul à en dénoncer le scandale. Nous sommes, quand il écrit, juste à la veille de la Réforme: tous les bons esprits, tous les honnêtes gens s'accordent pour condamner ces abus invétérés dont on voit s'accroître chaque jour et le nombre et l'énormité '. Les poètes font leur partie dans ce chœur: leurs vers nous tracent un portrait mordant, mais pourtant fidèle, de la vie des prélats de cour2. Budé n'a fait que répéter ce qui se

étaient celles de son temps. La Pragmatique Sanction de Bourges, promulguée par Charles VII en 1 438, tendait en somme à protéger le clergé français contre les abus de l'autorité papale (Petit-Dutaillis, ffist. de France de La visse, t. IV, h, pp. 267 et 2O9). Budé la considère comme le « Palladium du royaume de France» et il s'émeut fort à l'idée qu'on puisse l'abolir (p. 702). Et de même, un poète de l'époque disait, en parlant des ambitions du pape (dans une pièce de i5o8; Âne. Poés. franc., t. VI, p. i4 1) :

Quintement. veult par viudication

Les registres de la légation,

Et, au surplus, sans cause jurisdicque,

Veult en ses mains ravoir la pragmatique.

Mais je croy bien, selon la voix commune,

Que de ces six il n'en aura pas une.

La Pragmatique allait bientôt être abolie par le Concordat, de i5i6, mais ce ne fut pas sans que le Parlement fit des remontrances au roi et sans que l'Université protestât (H. Lemonnier, op. cit., pp. 254-267).

1. Claude Seyssel, un évêque, blâme énergiquement les envois d'argent adressés à Borne « pour l'ambition de nous autres, gens d'église, et pour la rapacité de la cour romaine ». Il parle des évêques qui sont toujours absents de leurs diocèses et qui sont attachés à la cour « sans y faire grand service, mais plutost scandale ». Ailleurs, enfin, il écrit : « Les églises de France ne sont pas, la mercy de Dieu, en pauvreté, et si elles abondoient en autant de bons supposts et de ministres que de revenu, elles seroient grandement riches » (B. de Maulde-la-Clavière, La Veille de la Réforme, p. i!\o). Cela nous donne le ton des gens les plus modérés. Les critiques d'Erasme ne visent pas directement le clergé fiançais, mais elles ne sont pas moins vives. Comme il le «lit (en 1Ô18, dans Y Antiharbari), les prêtres d'à présenl mettent leur piété à ne rien savoir « ac mavima ex parle aut quaestui seruiunt, aut uentri; ecclesiae proerres Epieiirum 1ère quam Ciceronein maliinl iniilari a (Vander Haeghen, Bibliotheca Erasmiana, fascicule de V Admonitio aduersus meridacium, p. 63). Cf. aussi Erasmi Op., t. IV, col. 485 A-B.

2. Voir Gringore, Œuvres, t. I, pp. 94-96, 2O8, etc.. Je cite la fin du premier passage :

i'etilz enfants qui sont à peine nez

Ont eveschez, dignitez, c*est la guyse; Abbayes, cures, prieurez, par faiiilise Sont baillées, affin que l'entendez, A des joueurs de cartes ou de dez

Et leur suflist d'estre bien prebendez

Sans dire Messe, Heures. Vospres, l'saultiers.

Cf. dans Le Gouvernement des Trois Estât z du temps qui court (composé

disait autour de lui, mais il l'a redit avec plus de chaleur, plus de conviction l , el c'esl là ce qui l'ait, pour nous, l'intérêt de son témoignage. C'est en chrétien et non seulement en patriote qu'il apprécie la lutte entreprise contre Jules II ou, comme il dit, cette « théomachie » où nous entraînait une audace insensée. « Dieux bons ! s'écrie-t-il, quelle belle chose ce sera, aux yeux de la postérité, combien éclatante, combien mémorable que des enfants se soient attaqués à leur père, un père bien peu tendre sans doute, mais qui, malgré tout, restait leur père ! (juelle belle chose de voir la plus pieuse des nations attaquer la suprême citadelle et le siège de la religion2! » Mais un aveuglement fatal entraînait ('gaiement

entre i5o5 et i5i2 et reproduit dans les Ane. poés. franc., t. XII) la première partie consacrée à l'Eglise el notamment pp. 64-65 :

Faulconniers, oyseaulx et chiens

Sont substantez d'une partie [de leurs biens];

Putainz, macquereaulx, ruffiens

Avec eulx sont de la partie.

En grans palais et ediftices Est l'autre portion boutée, Puis fault vendre des bénéfices Pour faire la cave voultée Et au matin manger tostée De pouldre de duc ou de roy

Le demourant est mis en dance Nompas comme font Gordeliers, Mais, pour saouller la grosse pance, Entendent toujours voulontieis.

Joueurs de dez et hazardiers Sont quant et eulx le plus souvent...

i. Gringore, lui, n'a que du bon sens, et un bon sens un peu court qui le rend inaccessible à toute inspiration généreuse. Voyez comment il s'exprime, quand il parle pour son propre compte et qu'il ne reflète pas les idées du gouvernement :

Et que ay-je à faire de la guerre.

Ne que à la chaire de sainct Pierre, Soit assis ung fol ou ung saige?

Que m'en chault il se l'Eglise erre, Mais que paix soit en ceste terre?

{Œuvres, t. I, p. 220, dans une sottie du mardi gras, iôii).

2. P. 747 : « Superi boni, quam eril illustre, quam splendidum, quam me-

morabile ad posteritatis opini ni t'actum esse ni liberi parentem, inoffi-

ciosum quidem, sed parentem tamen, el gens pietatis amantissima summam arcem sedemque religionis inuaderentl » La manchette qui m- trouve ■> la page précédente indique qu'il y a bien ici une allusion an concile île l'i^e. (il. p. 436: « subinde gigantea prope immanitate theomachiam meditari institimus, in superosque uelitari... lien Fatsclis furor utrarumque partium. Quid, malum! nos maiorum nostrorum pietas non mouebat? Lie. 0 Ici, Budé ne se place pas au

les deux combattants, el ce fui un spectacle inouï que le P;« j >«* offrit alors à la chrétienté. Au lieu de la robe blanche du prêtre, on l'a vu porter la cuirasse el le casque; le glaive mystique que l'Église met dans sa main, il l'a brandi contre les brebis du Seigeur1. o Ali! certes, continue Budé, nous avons vu en peu d'années bien des choses si étranges que la postérité refusera d'y croire. La violence de cette tempête'a ébranlé l'autorité de l'Eglise, elle a relâché la discipline; et sans doute la foi chrétienne n'y aurait pu résistersi elle ne reposail suides hases indestructibles, éternelles, et sur le témoignage des saintes lettres2. »

Le spectacle qu'offrait l'Eglise de France n'était pas de nature à consoler Budé, et nous voyons qu'il en a ressenti toute la tristesse. Nos prêtres, qui devraient être voués à la pauvreté, sont, après les rois, ceux qui possèdent les plus grandes richesses ; et ils ne s'occupent, hélas! que de les augmenter encore3. C'est l'Eglise, cependant, qui paie les frais de leur avidité. Ceux qui la devraient gouverner négligenl leurs fonctions ou désertent leur poste. On donne trois et quatre évêchés à tel homme qui serait incapable d'en gouverner un seul ; il en perçoit les revenus, niais il laisse à d'autres le soin de conduire ses ouailles. Lui, cependant, vit à la cour : on cite des évêques qui n'ont jamais quitté la

point de vue d'un historien qui considère uniquemenl l'enchaînemenl des événements politiques; il veut seulement montrer ce qu'avait de répréhensible, au point de vue chrétien, la conduite des deux adversaires. Le pape et le roi lui apparaissent comme étant également coupables; il ne se soucie pas .le rechercher lequel des deux avait commencé la lutte. En l'ait, c'était Jules II qui s'étail détaché de la Ligue de Cambrai. Budé ni- pouvait l'ignorer, quoique sa première phrase semble dire le contraire.

i. P. 436 : « Quis enim unquam tantum animo concepit nefas ut..., etc. » et p. /j38 : « Enimuero uisendum spectaculum, patrem non modo sanctissi-

mum, sed etiàm senio et canitie spectabilen non trabea, non augustis insi^-

nilms uenerandum, sed paludamento et cultu barbarico conspicuum. » Budé achève le portrait par ce irait : » eminenti in truci uultu cultuque spirituum atrocitate. o N'y a-t-il pas là une allusion à « la grande et bougrisque barbe o de Jules II ?

a. P. 438 (a la suite).

3. P. 70-1 (Budé vient de remarquer qu'aujourd'hui l'on ne voit jamais, chez les particuliers, de fortune bien considérable) : 0 Vnum tantum genus bominum excipi oecesse est, <]nn<l omnium ipsum generum minime esse exceptum oportebat. Ili sunt sacerdotes, quos mine ferme solos secundum reges et principes opulentos esse cernimus, et plurimum opibus tribuere. »

personne du prince1. « Celui qui examine, dans l'ensemble, la vie de notre clergé doit s'avouer à lui-même que l'épouse, si l'on peut dire, a divorcé d'avec l'époux. Celui-ci était toujours entouré d'une foule de haillons; nos prêtres regorgeai de richesses et s'endorment dans les délices de leur vie oisive; ils veulent brillera la cour par le luxe de leur suite aux vêtements tout de soie. Et parmi eux il se trouve des moines, de ces hommes voués à un esclavage sacré et qui devraient ne rompre la clôture que pour servir la cause de la religion2 ! » On se doute, après cela, des usages auxquels ils peuvent employer leurs immenses revenus : « Supposons, dit Budé, et c'est une évaluation modérée, supposons que chacun; d'eux ait 10.000 pièces d'or à dépenser par an3. Voyons un peu ce qui, d'une pareille somme, revient au maître que ces préSats doivent servir. Ils veulent une table somptueuse autant que raffinée ; ils ont des chevaux nombreux el forl beaux ; pour le culte ils. ne se servent que d'objets de grand luxe. Compte/ ce qu'ils dépensent pour le meuble, pour la vaisselle d'argent, pour les tapisseries; ils ont toujours autour d'eux, comme une escorte d'honneur, force gens bien peignés, tout habillés de soie et qu'il 'faut encore payer. Ils ont équipage de chasse et de vol ; il leur

i. Voir toute la page 704. Elle commence par un développement métaphorique sur le relâchement général qui se remarque dans le camp sacro-saint, m castris sacrosanctis. Le passage que y résume commence à : Quid quod plures stationes...? Pour le bien entendre, il ne faut pas perdre île vue cette assimilation première entre 1rs évêques et îles centurions indisciplinés. Sur ce fléau qu'était la pluralité des bénéfices, cf. encore p. 715 : oc Quis autem... compotes eos mentis existimare possit, qui cum nui pontificatui uix queant satis esse, alterum etiam addere uel plures non dubitant?... Ai mine pontificatui coenobiarchiam quasi coniugem adiungere, tam solenne apud nos coepit esse, ut mancus pontificatus aut caelebs alioquin esse uideatur... »

2. P. 70.") : « Nonne tu simnl nt in uniuersum deri nostri faciem cultumque

consideraris, etc. ., l'une désigner les moines, Budé a recouru .- 1 hierodu-

lus, qu'il a détourné de son vrai sens el qu'il explique ainsi : « homines sacrae servituti mancipati. »

?>. Le texte porte decem millia aureorum; il s'agit donc ici non pas d'une monnaie française, mais de la pièce d'or romaine. Or, Budé croil avoir établi

que la livre d'or romaine valait [12 1 2 de mis écUS d'or an soleil [supra,

p. i/|.S), et que l'on y taillait ."10 aurei (de Asse, \>. 255). Chaque aureus

vaudrait donc un peu [>lns de deux éens tournois ||>. 260). Ainsi la somme qui,

selon Budé, représenterait le revenu moyen d'un évéque serait de 40, livres

tournois, soit, évalué en monnaie d'aujourd'hui, i5o,ooo francs environ (cf. Lemonnier, Hist. de France de Lavisse, t. V, 1, p. 267).

l86 GUILLAUME BUDÉ.

faut de L'argent pour les maîtres d'hôtel, les fous, les histrions, les musiciens, les acteurs, enfin pour tous ceux qui concourent à leur amusement ; il en faut pour leur bourse de jeu et pour ces dépenses donl on ae pourrait même dire tout haut l'objet ; il en faut pour distribuer aux flatteurs el aux parasites dont ilssonl toujours entourés. Mettez ensemble tous ces frais, vous verrez que leur revenu y passe presque toul entier; c'est toul juste s'il en reste le dixième pour des dépenses pieuses et qui soienl agréables au Seigneur1. » Tel est pourtant le genre dévie qui conduit le plus vite au cardinalat. Cela n'avance à rien, pour mériter le chapeau, de mener une vie sainte ou de bien servir l'Etat; mieux vaut se faire esclave à la cour et mener une vie toute de faste eï d'orgueil : « O la chose admirable, bien conforme aux idées chrétiennes que des services courtisanesques puissent nous avancer dans la hiérarchie sacrée2 ! » Au reste c'est partout le même oubliâmes

i. P. 708. Il est certains endroits de ce passage que j'ai dû résumer, d'autres que j'ai été forcé d'étendre. Voici d'ailleurs le texte original, qui est curieux pour connaître le style de Huilé : 0 Fàc igitur (quoniam id médiocre est) in paginam acceptorum decem esse millia aureorum relata : quantulam igitur eius sununae partem expensam domino ferre possunt, qui nihil aut parum in usus pios uertunt'? As^e recitentur expensorum nomina, proh superi immortales, in cupedias, in delicias popinales, et in luxum mensarium, in equitium numerosum et elegans, in instrunientuin lautmn episcopii, in supellectilem, in uasa argentea, in uestem stragulam et peripetasmata, in stipendium cohortis honorariae sericatorum et calamistratorum , in auiarium uenaticum et accipitrarios, in uenationis rriinisterium instrumentumque, in ferculuruin structures, in scurras, in ludios, in acroamata, in thymelicos, in eos quos a cauillis habent el a uoluptatibus, in deliciarum mille nomina. Adde etiam, si placet, in aleam, et in ea denique quae non nisi subdititio nomine in rationes ret'epuntur, et quae iis contribuuntur quae feriatos oblectant, et animî causa uel morigeris uel aliter ohsequiosis expensantur. In his nominihus ita consump- 1.1111 acceptorum summam inuenies,ut uix décima pars in erogationes pias et in rem dominicain supersit. » Voir aussi, p. 780 {Ecquid autem esse abhorrentius...) un tableau amusant.de la suite que ces prélats traînent toujours après eux, même quand ils célèbrent la messe.

2. Pp. 771-772 : De iis, ut arbitror, silendum est (ne sacrosanctam existimationem laedamus) qui augustam illam causiam [mot >j;vcc désignant un chapeau à Larges bords] non uitae sanctitate, non illaesae famae commendationc, non probabili aliquo consilio mereri, sed aulici ambitus decennali seruitute, sed amplissimi bonoris sugillata reuerentia, sed fastus et insolentiae spiritu instigante aliquando nisi sunt. O rem praeclaram, et Christianis institutis congruentem, bonorem sacrificum aulicis officiis mereri! » La conséquence de cet état de choses, c'est qu'en France les cardinaux ne jouissent pins du même prestige qu'autrefois. El (mis, leur dignité a été encore avilie

préceptes de l'Evangile. La justice d'Eglise s'inspire maintenant d'un esprit mercantile; c'est un autre de chicanes <>ù le plaideur est sur de laisser sou argent. Il se fait des choses les plus saintes un commerce sacrilège. Les piètres en sont venus à vendre jusqu'aux indulgences : chacun, maintenant, peut, à prix d'argent, s'assurer l'impunité de ses fautes et se rire des lois de l'Eglise '. L'excès même de ces abus devait en amener la réforme. Le peuple ne pouvait manquer de remarquer, à la longue, le désaccord qu'il y avait entre la vie des prêtres et les maximes qu'ils prêchaient. Dans une de ses tirades contre les prélats qui s'adonnent au luxe et à l'oisiveté, Budé s'écriait avec véhémence : « Si cependant les simples laïques imitaient leur exemple? s'ils songeaient à dépouiller tout respect de Dieu et toute déférence pour les prêtres? s'ils osaient reprendre] les dotations faites par leurs ancêtres et, sans craindre le sacrilège, s'attaquer à ces hommes que le Christ, notre Seigneur, appelait ses délices? qu'adviendrait-il alors de ces heureux du monde qui ont tout à foison, sans avoir eu, comme l'on dit, la peine de semer ni de labourer? Qu'ils y pensent : il est grand temps qu'ils mettent tin à ce spectacle scandaleux, car ils risquent d'affranchir de tout scrupule au moins les âmes guerrières et farouches2. » On voit, de reste,

depuis qu'on a vu l'un d'entre eux traînera sa suite toute une escorte d'autres cardinaux (p. 772, à la manchette De galeris purpureis, ci p. 770 ; la fin du développement contient une allusion évidente à Georges d'Amboise).

1. Voir toute la pai^e 727, dont il faut citer ici les passages essentiels. De ce relâchement général viennent, dit Budé, « illa formularum aueupia, et rituum pontificiorum cautiones ad çircunscribendam familiam domini concinnatae ». Il s';i»-it ici des complications du droit canonique, véritable dédale où le plaideur se perdra. « Inde mulctarum compendia praesulibus enata, acceptorum paginas luculenter augentia. » Budé veut dire que, moyennant finances, les évoques offrent aux coupables la faculté de racheter partiellement les pénalités encourues. Voici maintenant comment il parle des indulgences, avec un calembour : 0 Mitto aune tesseras non modo ueniales, sed etiam uenales, impunitatem scelerum, ci solutionem sacrarum legum sordida benignitate largientes. »

Les choses en sont venues à un tel point 0 ni iamdiu instituta maionini et

sanctiones pontificiae non moribus regendis usui esse, sed (propemodum dixeliiu ) argentariae Factitandae auctoritatem accommodare uideantur. Quotus enini quisque qui gratias factas annalium legum, et collidentium inter Bese sacerdotiorum aestimarit, uacationes istas legufm, et non solutiones uoearit? ■> Les annales leges, ce soni ici les règlements canoniques qui fixent l'âge d'admission aux dignités ecclésiastiques.

■-. I' 711(1 : « Quod si ceteri bominum ordines, etc. .. Et un peu plus

que Budé n'est pas de celles-là. Tout, dans l'état actuel de l'Eglise, lui montre la nécessité d'une réforme1, mais il ne demande pas qu'elle suit radicale. Il pense qn'il faut, en cette matière, s'accommoder aux circonstances du temps présent : « .le ne crois pas, dit-il, que sur un corps si délicat il faille taillée au vif les ulcères2. » Il a confiance, pour restaurer l'antique discipline, dans le chef actuel de l'Eglise. Léon X répondra aux espérances qu'on a fondées sur son avènement ; il réunira le Concile que tous les bons chrétiens réclament, et depuis si longtemps3. Il y avait quelque naïveté à attendre <lu pontife médicéen une réforme dont la papauté devait être la première victime '. Mais

loin : « Erubescant i»itur aliquando, erubeseant inqiiam, et caueant ne animos saltem militares et féroces exsoluant religione. »

i. P. 728 (en bas) : 0 Sed enim (quod dicere coeperamus) .status ciuitatis orthodoxae c sede seueritatis et disciplinae conuulsus, manum quandam Paeoniam (= la main d'un médecin) poscit, ut apte et placide in eam reponatur, Iuxataque ecclesiae membra in artus suos aliquando redeant. » D'ailleurs tout le monde est d'accord, dans le clergé, pour réclamer la réforme (p. 718) : « Haec dedecora, haec monstra, ex religione recta et clarissima, et in caelum semper intenta, tolli, cum optimus quisque hodie et grauissimus primi, secundi et ultiini sacerdotum ordinis poscit, et hoc unum in uotis habet, tum uero interest exempli in uniuersum, recte atque ordine constitui rem clericam et ecclesiasticain, ne reliqui ordines in posterum tam grauiter opinentur de online sanctissimo sacerdotum. 0

2. P. 721. Budé vient d'exprimer le souhait que le Sacré-Collège travaille à restaurer l'antique édifice de l'Eglise, et tout de suite il ajoute : « duntaxat quamtum ferre ratio huius aetatis potest, neque enim ad uiuum ulcéra in corpore tam delieato resecanda censeo. » Un des remèdes à employer, ce serait, selon lui, de fixer à chaque prélat un chiffre maximum que ses revenus ne devraient pas dépasser (voir à la p. y3o, après la manchette Hieronomi). Ici encore Budé traduit l'opinion courante du peuple français : et', une sottie de Gringore, à la p. 228d'Em. Picot, Recueil général des sotties, t. Il (10,0/1).

3. P. 731 (tout entière). Voici le début du passage : « Hoc [l'entreprise de cette réforme] autem Leonem decimum pontificum uerticem ... praestare, cum moribus eius et doctrinae, tum uero auspiciis initi ab eo pontificatus conuenit ... » Cf., p. 438, à la manchette, et aussi, p. 721, une allusion aux résultats obtenus déjà par « la sagesse de Léon », Leonis prudent ia.

4. Budé sait n'ré à Léon X d'avoir l'ait cesser la guerre impie que se faisaient la France et la papauté; c'est ainsi qu'il l'appelle (p. £38) : 0 intestini protinus externique belli pacificatorem. » Il est vrai que Léon X s'était rapproché de Louis XII et qu'il avait obtenu l'adhésion de la France au concile du

La ira n (décembre r5i3). Mais c'étaient des raisons tout égoïstes qui lui dictaient ce changement de politique. De même, Budé semble avoir fait fond suc

le concile du Latran qui continuait toujours de tenir des séances. Il est vrai que

Budé, en bon chrétien, voyait dans son élection L'effet de la volonté divine ' ; Léon X lui apparaissait comme l'instrument dont la Providence faisait choix pour réformer l'Eglise2. Sa foi ne lui permet pas de croire que Dieu se détache de son œuvre et n'apporte pas un prompt remède à la situation présente. Gela le met à part, il me semble, de beaucoup d'écrivains qui ont, à la même époque, fait la satire de la papauté ou des prélats; ses critiques à lui ne sont pas empreintes de ce bon sens un peu court et narquois qui se montre, par exemple, dans les vers de Gringore, de ce rationalisme qu'on devine dans les moindres œuvres d'Erasme. Il parle avec piété des choses pieuses et la vivacité de l'esprit critique n'a jamais fait tort, chez lui, à l'ardeur des cou vidions religieuses.

Il n'est pas non plus de ces humanistes qui parlent des dogmes chrétiens dans un langage tout mythologique : il n'abuse point de ces lieux communs de la philosophie ancienne qui chez d'autres dénaturent le véritable esprit de la religion 3. Ainsi, quel est le thème essentiel des digressions qui terminent l'ouvrage? Qu'il s'adresse à ses lecteurs ou qu'il suppose un entretien avec Deloynes, Budé ne traite en somme qu'un seul et même sujet. Il veut montrer la vanité de la vie que mènent les courtisans

le concile montra parfois des velléités (l'entreprendre la réforme de l'Eglise; mais ses meilleures décisions étaient condamnées à rester lettre morte.

1. Budé voit une preuve de l'intervention divine dans le prompt accord qui s'est l'ail au conclave sur le nom de Jean de Médieis. (Voir le passage déjà cité de la p. 7.'>i).

■i. I'. 720 : a Léo, qui diuino (ul credimus) aumine, illis [les prédécesseurs

de Léoil X, Jules II el Alexandre VI j de inedio siiblatis, et fortasse de caelo

tactis, subinde in locum eorum suffectus est. 0 Cf. p. 7^2 : « ls [Léon X]

igitur eiiin deo lieneiiolenl e labanleni sacrosa net i ordinis maieslalem eonlirnia-

hit, et priscum decus ac dignitatem clero populoque restituet. » Voir aussi

3. (l'est là, on le sait, ce que faisaient les humanistes italiens. Dans le dialogue du Ciceronianus, Erasme a raillé ces stylistes raffinés qui se souciaient peu de parler chrétiennement (christiane) pourvu qu'ils parlassent en cicéroniens (ciceroniane). <m trouvera dans ses lettres de curieux témoignages silice» clan païen 0 qui existait alors à Rome (cf. I'. de Nolhac, Erasme tn lhili<\ pp. 7G-77).

IQO GUILLAUME BUDÉ.

et le caractère illusoire <lu bonheur (|u'ils prétendenl atteindre. On voit de suite les ressources que lui offraient, pour traiter un pareil sujel, les œuvres des écrivains anciens : néant de l'ambition, amertumes secrètes dont nous abreuve la vie mondaine, bonheur de la vie cachée, autant de thèmes que ces auteurs onl développés jusqu'à satiété el que la philosophie morale a rangés dans l'arsenal de ses lieux communs. L'occasion était belle de les reprendre et de donner, dans le dialogue avec Delovnes, un pendant aux dialogues philosophiques (\r Gicéron. Nous ne voyons pas que Budé l'ait tenté. Le style, chez lui, veut être classique1. .Mais la doctrine est toute chrétienne et ne cherche pas à se travestir-. C'est au nom des dogmes chrétiens qu'il déteste la vie des courtisans. Pour la condamner sans réserve, il lui suffit de la comparer aux exemples donnés par le Christ2. S'il veut montrer

i. Il convient ici de préciser ce qui a été dit sur la différence qu'il y a, pour le style, entre Budé et les humanistes italiens. Ceux-ci remplacent par des équivalents, souvent très lointains, les termes propres de la langue religieuse. Budé leur substitue des périphrases qu'il forge lui-même. Un humaniste romain, s'adressant aux cardinaux, les appelait patres conscrîpti (de Nolhac, Erasme en Italie, lue cit.); Budé, lui, nomme le conclave « un Sénat pourpré » (p. 717 : curn Senatu parpurato). Le démon devient le conseiller de la faute originelle (p. 720 : primigeniae noxae suasor); Esaïe est l'Homère îles devins sacrés (p. 723 : Esaias sacrorum uatum Homerus). On a vu, dans les passages cités, d'autres exemples de ces périphrases laborieuses. En somme, si Budé s'applique à rendre en bon latin des idées toutes modernes, il ne cherche pas à donner une couleur antique à l'ensemble du développement.

2. Cf. supra, p. i85, note 2. Voir aussi le de Asse, p. 713. Ce dernier passage est de ceux où Budé déguise une idée, fort simple en elle-même, sous de multiples métaphores, empruntées à la langue juridique. En voici l'essentiel : « Nunc quando unumquenque blandiri ignaùiae ac iniquitati suae iuuat, uideamus quo iure ... cernere eam hereditatem possimus, quam Christus dominus noster ... sequacibus sui reliquit. Si quis (inquit) uult post me uenire, tollat crucem suam ... Quibus uerbis quid aliud agitj nisi eis qui in album aeternae prouidentiae referendi sunt, praescribit ... ul per huius seculi aerumnas atque inculpatae uitae salebras ad summam tranquillitatem el securitatem transeant '.' » L'on remarquera qu'en certains endroits de ces développements on retrouve les expressions mêmes donl l'Eglise se sert dans son enseignement. On lit, dans le passage de la p. 705 que je rappelais toul à l'heure : a Nonne ... dicere cogeris sponsam (ut îta dicam) sponso nuntium remisisse? 9 Et le cardinal Gilles de Viterbe disait, en ouvrant le cinquième concile <\\i Latran : « quoties a Synodis babendis cessatiim est, toties uidimus sponsam a sponso derelictara » (Thi' Cambridge Modem Hislory, t. Il, p. 3o). Voir aussi, à la p. 723 du </'• \ssi-, ces expressions : inferorwn supplicia, de aeterna beatitndine, spem sii/ii/is ; on trouvera d'autres exemples dans les unies qui \ onl suivre.

le caractère trompeur des joies que promet la cour, ce sont là, dira-t-il, des pièces de l'éternel tentateur qui a déjà séduit le premier homme et qui a, de la sorte, précipité le genre humain en un abîme infini de maux1. Chez lui, la culture antique n'a pas étouffé le développement de la pensée religieuse; Tune et l'autre se sont fait chacune leur part.

Il y a plus : dans les jugements qu'il porte de certains écrivains anciens, on reconnaît parfois le chrétien à plusieurs réflexions imprévues : « Il arrive, dit-il, que les historiens grecs et latins se révèlent comme les plus vains de tous, à nous du moins qui possédons l'histoire sacrée dans toute sa pureté2. » Ils n'ont connu que des parcelles de la vérité, et cela expliquerait leurs jugements à l'égard des chrétiens si l'on n'y trouvait souvent la trace d'une malveillance préconçue et d'une véritable haine à l'égard de la secte nouvelle. On le voit bien dans ce «pie Pline le Jeune «1 Tacite en ont dit. Le premier n'a rien à reprocher aux chrétiens, et néanmoins il les punit pour leur obstination inflexible 3. « O malheureux Pline, s'écrie Budé, malheureux de l'attacher bassement à mériter la faveur de ton prince et de vouloir lui faire approuver ton zèle en accablant la vérité4. » Tacite, lui, vomit contre les chrétiens des accusations furieuses qui contrastent étrangement avec le jugement si modéré de Pline, preuve qu'il se fait l'esclave des passions de son temps : « Homme scélérat que ce Tacite et né vraiment pour contrarier les décrets de la

i. P. 712 (en bas) : « Commenta certe sunt ista ueleratoris spiritus, qui primae noxae suasor et impulsor, in hanc errorum odysseam genus humanum deduxit. »

2. P. 4o9- Voici tout le passage auquel appartient la phrase ici traduite : « cuiiis auctoris [Justin] epitomea tricesimam sextam qui legerit, et C. Taciti libruni unum el uicesimum [le I. V des ffist.], facillime intelliget semina quaedam ueritatis per totum orbem disseminata fuisse, sed praeimbuta mendaciis Àegyptiorum : quo factum est ut bistorici Graeci et Latini uanissimi interduma n<>l >i^ fuisse deprehendantur, qui sacram historiam et incorruptam babemus. In quo profecto eorum uicem dolere deberemus, nisi in plerisque eorum improbam

mentent cerneremus, blandiente semper i|^is in tudaeos maledicentia ob u s

dei cultum. » Cf. p. 5o2. Ces passages font partie d'une digression fort curieuse (pp. 4<)i-5o5) où Budé explique pourquoi les Grecs et les Romains se sont toujours montrés si ignorants de ce « j 1 1 i concernait les Hébreux.

3. Pp. 5oo-5oi (voir les deux manchettes au nom de Pline le Jeune)i

4. P. 5oi : «0 miserum te, Plini, et improbe principali gratiae inseruientem, qui ueritate oppugnanda diligentiam tuam principi approbare uoluisti. »

Providence!... Mais c'étail la faveurde Domitien qui l'avail élevé aux honneurs. I ><\j;i ce prince criminel avait lâché vainement d'anéantir dans les supplices la sorte chrétienne tout entière. Tacite à son tour s'est attaqué à elle en un langage venimeux et mensonger; de tons ces écrivains païens, c'est vraiment lui le plus perfide si l'on sait mesurer toute la portée de ses paroles1. » Ainsi Budé n'est pas de ceux qui placent les écrivains anciens dans un Olympe inaccessible d'où ils défient tonte critique. Pour lui, la gloire du bien dire n'est pas si précieuse qu'elle doive, à elle seule, entraîner notre admiration. Tacite est, à ses veux, un auteur criminel pour avoir mal parle'1 des chrétiens. Et de même je doute qu'il eût approuvé le culte enthousiaste que rendaient à Platon les disciples de Marsile Ficin. La sagesse antique n'est que folie pour quiconque est instruit de la doctrine chrétienne2. « Si la vérité, dit-il, a quelquefois pénétré jusqu'à d'autres que des adorateurs du vrai Dieu, ce n'était pas en son état de pureté première; elle fut d'abord altérée dans les temples de l'Egypte; à Athènes, elle fut ensuite diversement transformée dans la philosophie du Portique, dans celle de l'Académie, puis du Lycée. Elle reparut enfin dans toute sa splendeur aux lieux même qui en avaient été le berceau, quand Notre-Seigneur l'eut répandue parmi les hommes et propagée dans le monde grec, latin,

1. Pp. 5oo-5oi (voir les deux manchettes au nom de Tacite) : « Hominem nefarium Tacitum, aduersisque placitis prouidentiae genitum, qui aequalium suoruin sensui seruiens, non suo iudicio, prodere hoc exemplum nefariae mmlis non ueritus sit ! (Budé vient de citer le célèbre passage sur les chrétiens qui se trouve dans les Ami îles, XV, W.) ... Tacitus Domitiani beneficio ad dignitates prouectus., ut ipse fatetur in principio statim libri decimi septimi, quod oomen [Ile princeps sceleratissimus saeuitiae pugîone conficere nixus erat irrito proposiin, id iste sceleratiore historiae stilo, toxico mendacii oblito repetere institil, uecordium omnium scriptorum perditissimus, si recte uerba eius aestimenlur. » Ce <[ne Budé appelle ici le livre XVII de Tacite, c'est le livre I des Historiae (cf. |>. 191, n. 2). Il fait allusion à cette phrase : « Dignitatem uostram a Vespasiano inchoatam, a Tito auctam, a Domitiano longius prouectam non abnuerim. » (Hist., I, 1.) Pour représenter Tacite comme un admirateur de la politique de Domitien, il faut que Budé — et l'on s'en étonne — ait oublié la péroraison delà Vie d'Agricola. Au reste, ce jugement sur Tacite lui a valu plus tard des reproches véhéments.

:>. P. 5o5 : " Quae [les monuments de la doctrine chrétienne] si satis animo comprehensa baberemus, omnem antiquam philosophiam (quod ad mores attinet, et instîtutionem animi) nugas nieras esse iudicaremus. »

barbare, en envoyant partout de ses disciples '. » Aussi bien les efforts des philosophes païens pour atteindre à la sagesse étaient d'avance frappés de stérilité et condamnés à l'impuissance. Ils croyaient que le sage se formait tout seul sans l'intervention de Dieu, et qu'ainsi il dépendait entièrement de lui d'être ce qu'il était. Ils ne savaient pas, comme nous, que c'est Dieu qui incline notre volonté vers le bien ou vers le mal2.

Dans ce langage strictement chrétien, on a peine à reconnaître l'apôtre enthousiaste de la Philologie. De quoi servent, dira-t-on, ces études chères aux humanistes, pour parvenir à cette sagesse chrétienne qui est le seul vrai bien et dont le Christ est l'unique source? Est-il bien besoin, pour y atteindre, de tant pâlir sur les livres grecs et latins? Quelques pages de l'Ecriture nous en apprendraient davantage. Budé a vu l'objection 3 et voici comment il croyait pouvoir y répondre : « Selon moi, ditil, eeux qui doivent aujourd'hui s'appliquer à la philosophie feront mieux de ne pas s'y adonner tout de suite, au sortir du rudiment ; mais, chasseurs tenaces et hardis, il faul qu'ils poursuivent la sagesse à travers les moindres monuments de chaque science, qu'ils se gardent d'imiter ceux pour qui la sagesse est aujourd'hui une source de profits et qui cherchent à gagner du

i. P. 5o4 (à la première manchette). Ma traduction n'étant pas exacte de tous points, je donne le texte même île Budé (les phrases înfinitives y dépendent d'un verbe qui est tout au début de la phrase) : « Manasse tainen ad alios iuterdum ueritatem, non germanam iilam quidem et incorruptam, sed in Aegypti primum officinis adulteratam, Athenis autem postea in portieu, Academia et Lyceo, nunc sedentaria aune obambulatrice philosophia uarie interpolatam ; née ante sibi redditam, quam dominus noster in tudaea, id est, in ueritatis ipsius incunabulis, ad manum etiam uisendam hominibus porrexit, deinde el Graecis hominibus et Latinis barbarisque intelligendam, missis quoquo Pentium interpretibus, dédit. »

2. P. 737 (en bas) : « Existimabant enim non ex deo sed ex sese ita aptum sapientein esse, ut in eo plane situm cssci an ipse talia esset. Nos autem ex sacris monumentis accepiinus arbitrium tantum aostri nuis esse, pectam autem firmamque animi constitutionem muneris esse diuini, seil ita promiscui, ut nulli recte atque ordine id petenti uegetur. » ("est ici la pure doctrine chrétienne de la grâce.

.'). 1*. 738 (2* manchette) : « Quid enim lileris priscis cuiii studio sapientiae, quae a Christo genus ducit? Quare sapientiae oracula in pera aostram uertere non possumus, quibus per Maeandros multipliées secularium scriptorum discendi curriculum auspicantibus, ad aullam unquam meta m labor euasurus est, ac ne ad legitimam quidem aliquam aul frugiferam scientiam peruenturu

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