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temps au grand détriment de leur savoir ; et cependant c'est là, dans tous les ordres d'étude, ce que font les écoliers1. » La philosophie dont parle ici Budé, c'est, on le voit clairement, la science de la religion, ou encore la théologie, si l'on prend le mot dans son sens originel. Ainsi la philologie conduit à la théologie ; la connaissance des choses divines est le complément naturel et comme le couronnement de ce que Budé appelle 1' « encyclopédie », et l'esprit humain, s'élevant de hauteur en hauteur, passe, sans effort, de la sagesse païenne à la sagesse chrétienne2. C'est déjà, sommairement esquissée, la théorie (pie Budé, parvenu à la vieillesse, exposera longuement, trop longuement, dans le de transita Hellenismi ad Christianismum. On voit assez qu'elle ne résout aucune difficulté, et qu'elle est, au point de vue Indique, entièrement dépourvue de valeur3. Peut-être faut-il, pour la
i. P. 739 (ire manchette) : « Dico ig'itur eos qui, etc. » En exposant cette idée, Budé prétend faire simplement l'application d'un verset de l'Ecclésiaste (7, ?5) dont il donne, d'après le texte grec, la traduction suivante : « Circuiui ego et cor meum ut cognoscerem et considerarem et quaererem sapientiam et calculum, et ut cognoscerem impii amentiam et molestiam, et erraticum circuitum. » Pour tirer de là un conseil sur la meilleure manière d'entreprendre des études de théologie, il faut être d'avance décidé à chercher dans l'Ecriture le principe de tous les actes humains.
2. Pp. 739-740 : « Animus humanus ad contemplationem sapientiae melius per cochleam iustae disciplinae scandere et intelligentius potest, quam si protinus ab infimo génère doctrinae ad summum genus discendi eompendio euaderet, scansilem diseiplinarum seriem transiliens. Hoc modo Solomon encyclopediae gyro lustrasse se [p. 74o] omnia ingeniorum monumenta signifient, ut ego quideni interpréter; nosque hortari uidetur, ut per omnia philosophiae secularis et priscae dogmata, uestisfia sapientiae siqua sunt (ut certe multa sunt) collitçere non grauemur... Sic fiet ut cum ad studia sanctiora et monumenta sacrosancta peruenerimus, et uelut ad cubile ueritatis cl sapientiae propius accesserimus, iacentem quidem illam, sed inuolutam, certius agnoscamus. » Sur l'idée de IV encyclopaedia » voir supra, p. 120, n. 3, et les renvois qui sont donnés dans la note.
3. Budé n'a pu lui-même l'exposer sans tomber dans une contradiction flagrante. Il veut que, dans cet ensemble de [connaissances qui constitue l'encyclopédie, l'éloquence trouve partout sa place. 11 est vrai qu'il entend parler seulement d'une éloquence qui soit nourrie de philosophie, et il ajoute (p. y4') : « Hoc ego instrumentum philosophiae... praestantius esse arbitror ad uitam banc etiam per uoluptatem (honestam quideni et probabilem) transigendam, quam diuitiarum cumulus quamlibet opulentos... ; adde etiam (si placet) ci ad futuram uitam per gloriam illam adipiscendam, quae mortuorum apud posteros memoriam in perpetuum renouât, cuin in inanibus hnmiuum libri eorum semper uersentur uiuantqne. n Ainsi ce chrétien fervent ne 6e résout pas à
juger avec équité, se souvenir de la décadence pitoyable où se trouvaient alors les études de théologie. Le renouveau des lettres anciennes pouvait vivifier encore l'organisme vieilli de la scolastique ; la connaissance de la langue grecque pouvait ramener les docteurs à l'étude directe des sources de la religion. Du moins, c'est ce que Budé espérait, et c'est ainsi qu'il s'est vu insensiblement conduit, par ses réflexions journalières, aux idées que l'on vient d'exposer '.
Au besoin, les pages suivantes suffiraient à montrer le faible de la doctrine. Le christianisme de Budé, tel qu'il s'y exprime, n'est pas une religion de savant ni de philosophe. Il ne s'encombre pas d'une théologie compliquée. Quand nous aurons approfondi toutes les sciences humaines et parcouru tout le cercle de 1' « encyclopédie2 », c'est à la lecture des Ecritures que Budé nous ramène. Il en parle longuement, en homme qui les a pratiquées ; il en fait la base et le fondement de l'étude de la sagesse 3. Il est déjà intéressant de le voir s'écarter de la méthode scolastique et laisser là les commentateurs pour aller droit aux textes mêmes. Voici encore, il me semble, quelque chose qui veut être
voir un péché dans cette recherche de la gloire littéraire, qui est cependant une préoccupation toute païenne.
i. Dans le Recueil d'Apophtegmes, il a exprimé sa pensée avec beaucoup plus de netteté; cf. infra, p. 209.
2. Surtout on devra bien prendre garde de ne pas se laisser retenir par le charme trompeur des humanités (p. 762) : « Quocirca ego miserabilem eorum esse sortem contenderim, qui cum magnam iam partem laboris exantlauerint, uel in flexu acquiescunt, ut diximus, quasi pensum encyclopediae confecerint, uel diutius adhaerescunt in humaniorihus literis animo iam senescente, nimio utique uenustatis eloquentiae ac leporis amore capti et irretiti, eorum plane similes, qui apud Homerum in diuerticulo uiae ad patriam ferentis aut Lotophagorum sodalitale, aut Sirenum cantu deliniti," ]>atriae meminisse non possunt. »
3. Pp. 753-759. Budé passe en revue les principaux livres dont se composent l'Ancien et le Nouveau Testaments et il indique brièvement le caractère de chacun d'eux. Il remarque en passant (p. 755) que les textes sacrés peuvent même nous fournir des modèles d'éloquence : ce n'est pas, il est vrai, à ce point de vue-là (pie nous devons les envisager : « Ego ipiidein eerle in ea suin opinione ut existimem tropos oratorios multo sublimiores eHieaeioresque in sacra lectione inueniri, quam in priseorum (Jràecorum Latinorumue monuments, posseque oratoriam phrasim fieri ea lectione multo locupletiorem. ...Neque ucro concinnitatem eloquentiae in sacrosanctis libris requirere, Bed uim sublimitatemque sententiarum consectari debemus. »
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signalé. Dans ces développements de caractère religieux, Budé ramène à chaque instant la pensée du Christ rédempteur. Pour lui, le christianisme semble consister surtout dans l'obéissance aux commandements du Christ, dans l'imitation de la vie d'épreuves qu'il a menée sur cette terre '. Il serait dangereux d'insister sur ce détail et d'y voir l'expression d'une tendance particulière ou même hétérodoxe. Aussi n'est-ce point ce que je veux faire. Budé m'apparaît simplement comme le type de ces bourgeois instruits, versés dans les lettres anciennes, et qui, tout en continuant à s'acquitter des pratiques coutumières, ont su remonter aux sources mêmes de la religion. Tout naturellement, par cela seul qu'ils croyaient recueillir la parole divine dans toute sa pureté2, ils se sont trouvés planer au-dessus des subtilités de la théologie scolastique. Loin d'en souffrir, leur foi en est devenue plus vive ; leur connaissance de la religion s'en est trouvée plus exacte. C'est un peu l'histoire de Lefèvre d'Etaples 3 et de ses premiers
1. Cf. supra, p. i85. Voir aussi, entre autres passages, ceux auxquels renvoie, pour le mot Christus, l'index alphabétique du de Asse. On sera peutêtre choqué de voir les appellations toutes païennes que Budé décerne au Christ. Il l'appelle successivement un Janus à double face (p. 767 : « uelut Ianus quidam geminus, utriusque naturae particeps »), un Hercule protecteur à qui la croix sert de massue (p. 797 : « Ipse enim Christus uerus fuit Hercules, qui per uitam aerumnosain omnia monstra superauit et edomuit » ; cf. p. 70O : ueneranda cruce quasi claua Herculis Alexicaci »). Les habitudes dont témoigne le style torturé de Budé suffiraient à expliquer de semblables métaphores; mais il y faut voir en même temps l'ébauche d'un système qui consiste, si je puis dire, à superposer à la mythologie païenne le contenu du Nouveau Testament, (-'est ainsi que Honsard, dans l'hymne de l'Hercule chrétien (('dit. Blanchemain, t. V, pp. 1O8-177), considère les travaux d'Hercule comme autant de figures dont chacune signifie une circonstance de la vie du Christ.
2. La connaissance qu'il avait du grec donnait à Budé l'occasion de constater les erreurs dont fourmillait alors la Vulgate latine. Nous avons vu ce qu'il disait sur ce sujet dans les Annotations aux Pandéctes (supra, |>p. 1 17-1 i<S) ; il v revient dans le de Asse et relève de nombreuses erreurs dans ht traduction latine du livre de la Sagesse (pp. 734~736). Sans doute, il avait pris ainsi l'habitude de remonter toujours au texte grec de l'Ecriture; de là à chercher dans la Bible le fondement de la doctrine chrétienne, il n'y avait qu'un pas, et ce pas pouvait mener loin.
3. Des idées de IJudé, telles qu'elles ont été exposées plus liant (pp. 192-198), OD peut rapprocher ce que Lefèvre écrivait en i5l2 (traduit et cité par H. Lemonaier, llisl. de France de Lavisse, t. Y, 1, p. 3/(2) : » Pendant longtemps, je
nie suis attaché aux études humaines, et j'ai à peine gOÙté du bord des lèvres
disciples. Le ton de Budé me semble correspondre ici à celui qui régnait parmi eux, avant que l'Eglise ne se fût mise en travers du mouvement. Il nous montre assez bien comment l'humanisme, en développant l'élude des lettres sacrées, tendait à modifier le christianisme et, tout doucement, sans éclat, le ramenait plus près de ses origines et de sa première signification.
Nous avons étudié successivement, au cours de ce chapitre, le défenseur de l'humanisme, le patriote, le chrétien que le de Asse nous révèle chez Guillaume Budé. Ce sont trois aspects nouveaux de notre personnage que ne laissait pas entrevoir la « légende » de Budé et qu'il valait la peine de mettre en lumière. Ce travailleur infatigable, qu'on se représente comme vivant uniquement dans ses livres, a su garder très vive en lui la préoccupation des choses de son temps. Il n'est pas de ceux qui se foui une àme antique à force d'être en contact avec les écrivains anciens. Il a su rester un homme de son époque ; il en représente les idées et les sentiments essentiels, mais avec plus de profondeur et de générosité. Et il est aussi bon chrétien qu'on l'est autour de lui, dans sa famille, parmi ses amis. II l'est même avec plus de ferveur, sa nature morose l'inclinant au repliement sur soi-même et à la méditation solitaire. Somme toute, il nous représente très bien l'adaptation de la culture antique aux traditions de l'esprit français, aux besoins de notre tempérament national. Il y a là, cependant, une contradiction que nous avons déjà dénoncée et qui ruinait par avance l'œuvre à laquelle s'était voué Budé. C'est en latin qu'il fait l'apologie de la nation française ; c'est le latin qui sera la langue des écrivains français qu'il souhaite de voir paraître. Ses idées allaient contre le cours naturel des choses et faisaient violence à un instinct qui était alors général '. Il ne
les études divines : car elles sont augustes et ne doivent pas être approchées témérairement. Mais déjà, dans le lointain, une lumière si brillante a frappé mes regards que les doctrines humaines m'ont semblé des ténèbres, en comparaison îles ('indes divines, tandis que celles-ci m'ont paru exhaler un parfum dont rien sur la terre n'égale la douceur. 0 Sur les relations personnelles entre Les deux hommes, voir supra, \>\>. 86-87.
1. Noir, dans l'Histoire de /" langue française, par. M. F. Br t, tout le
pouvait donc réussir à fonder ce que j'appellerais un humanisme français. Il a fait mieux; il a donné conscience à ses compatriotes des sentiments divers qui s'agitaient en eux, il leur a rendu confiance en eux-mêmes ; c'était les encourager à redire en français ce qu'il avait dit en latin. A son insu, il se faisait l'ouvrier de cette lente évolution qui devait nous donner enfin une littérature à la fois classique et nationale.
livre I du second tome (seizième siècle). Ce livre est intitulé : l'Emancipation du français.