‹ Études sur L'Hyperion d'HölderlinChapitre 16 sur 65 · LI ER · texte numérisé non relu

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paradis perdu où l'homme rentrera un jour, pour Y oublier toutes les inquiétudes, toutes les angoisses de l'individuation. Cet idéal qu'il entrevoit comme le but suprême de ses nostalgies, lui inspire un amour confiant et familier, une ardente religiosité, l'espoir d’un bonheur sans fin. Les beautés du monde extérieur sont les symboles vivants et pensants de cet idéal. Hyperion les contemple avec extase et cette contemplation le console comme de douces caresses, elle le purifie comme une flamme sacrée.

Il. -- Le paysage sentimental

Il ressort de ce que nous avons dit précédemment qu'Hôlderlin, au lieu de laisser agir sur lui les choses et au lieu de rendre l'impression qu'il en reçoit de la façon la plus immédiate, la plus spontanée et la plus ingénue, réfléchit sur cette impression et l'analyse. Avant de rendre les objets, il les rapporte à une idée et il les associe inconsciemment à cette idée.

Cette tendance de son idéalisme qui éveille, chez lui, une conceplion très subjective de la nature, aboutit, dans ses poèmes et dans son roman, à une forme d'art particulière. La description objective et impersonnelle n'existe pas chez lui ; le paysage est toujours un état d'âme, le symbole d'une disposition intérieure. C’est 1à ce qu'il faut entendre par l'expression de paysage sentimental appliquée aux descriptions de la nature qui sont un des aspects essentiels de l'enthousiasme lyrique d'Hyperion.

Dans cette peinture qui cherche toujours le symbole d'une affection morale, le détail saillant, plus précisément évocateur, n’est pas mis en relief. Il se noie dans le ton général, car l’idéalisme tend à stylisér, à unifier: Aussi, le paysage grec, tel qu'Hôülderlin le présente dans son roman, reste-t-il assez vague malgré la netteté et le coloris

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brillant des images. Il ne s’anime jamais que de la flamme du sentiment; mais, s'il n'a pas sa vie et sa beauté propres, il fait vivre, pour nous, une personnalité humaine dont il reflète les aspirations.

Les saisons, pour Hôlderlin, ont une individualité morale qui se dégage de leurs teintes, de leur lumière, des espoirs qu'elles éveillent, des fécondités qu'elles réalisent.

L'automne, dit Hyperion, fut, pour lui et pour Diotima, «un frère du printemps. Les feuiiles avaient les nuances « chaudes d’un coucher de soleil, seuls, le pin et le lau- « rier verdoyaient éternellement ; les oiseaux de passage « tournoyaient indécis dans l'atmosphère sereine, d’autres « voletaient dans les vignobles et les jardins pour récolter « les fruits oubliés par les hommes. Le ciel infini inondait « Ja terre d’une lumière très pure et le soleil brillait entre « Jes branches d’un éclat voilé » (x).

L'opposition des teintes vives tels que le riche coloris des feuillages et l’éternelle verdure des pins, l'évocation des récoltes dont les oiseaux picorent les restes, tels sont les traits de ce paysage qui peignent la fécondité, la majesté de l'automne, le dernier et magnifique flamboiement de la nature qui n'eurt en beauté. Mais, pour Hvperion et pour Diotima, la séparation est proche au moment où ils contemplent ce spectacle, Les mouvements adoucis des oiseaux qui tournoient dans l'atmosphère limpide, la lumière voilée qui tombe d’un ciel déjà plus pâle, expriment la mélancolique sérénité d’un amour qui a connu son apogée et qui en évoque le souvenir.

Hyperion se souvient avec émotion du réveil de la nature aux premiers beaux jours. Etendu parmi les fleurs, il se réchauffait aux ardeurs du soleil printanier, il levait les veux vers l’azur infini et la terre était tiède autour de lui. Puis, l'étoile du soir se levait « pleine d’un recueille-

(1) H. W., Il, 193.

ment paisible », elle montait à l'horizon « environnée « des jeunes dieux, les autres héros du ciel » (1).

L'ardeur du soleil, la tiédeur de la terre ont révélé au poète le travail de la nature, la montée de la sève et l'éclosion des germes. Mais les étoiles qui s’allument au firmament associent au renouveau du monde leur éternelle jeunesse, leurs héroïsmes, leur recueillement. Et, ces lignes rendent une disposition morale plutôt qu'un aspect physique de la nature. Elles donnent l'impression de la grâce et de l'épanouissement juvéniles, de l’ardeur sereine et recueillie, Le printemps, c'est la jeunesse, il s’harmonise avec la beauté d'âme des héros antiques, il exprime les espérances de l’adolescent qui affronte, avec courage et ingénuité, les désillusions de la vie, l’héroïsme naïf et enthousiaste du guerrier. Les fleurs du printemps, dit Hôlderlin, étaient plus éclatantes lorsque les héros de Marathon faisaient retentir la colline de leurs hymnes d’allégresse (2). i

Ainsi, Hôlderlin voit dans les aspects changeants du paysage extérieur, les manifestations de la vie pensante qu'il attribue à la nature.

Par cette pensée qui préside à toutes ses évolutions, qui détermine ses deuils et ses allégresses, la nature s'apparente à l'âme humaine. Et Hyperion découvre une intimité profonde entre les mouvements de son propre cœur et la vie du monde, car il projette, dans les objets “extérieurs, toutes les richesses de sa sensibilité.

La nature lui apparaît, parfois, comme une tendre consolatrice.

Sa nostalgie du passé héroïque, son désenchantement du présent se font moins amers lorsqu'il fuit ses tristes pensées pour admirer « les épis dorés qui se mêlent, dans « Ja plaine, aux joyeux coquelicots, et les cimes innom-

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ne

« brables qui s'élèvent des profondeurs de la forêt, sym- « bole de l'espérance ! » (x).

Séparé de son ami, déçu dans ses espérances patriotiques, il contemple, avec ravissement, le soleil qui resplendit encore, la terre qui verdoie, les épais feuillages qui murmurent aux rayons de midi. Son âme, avide de beauté, respire la vie du monde, si riche, si variée (2).

La contemplation de la nature lui fait oublier les angoisses de l’individuation et de l'isolement. Il prend conscience de sa valeur d'homme, il se sent participer à l'infini. « Toi seule », dit-il, « tu vis, nature bienheureuse, « et les pénibles spéculations de nos esprits tourmentés « fondent, comme des perles de cire, aux ardeurs de tes « flammes » (3).

Cette nature qu'il aime et dont il fait la confidente de ses peines, prend, pour lui, la valeur d'un être sympathique, capable de jouir et de souffrir à l'unisson de l’âme humaine. |

Il découvre, dans le monde, comme un visage ami qui s’illumine ou qui s'assombrit, selon les mouvements de sa vie intérieure.

Jamais, dit-il, le ciel serein de l'Ionie ne lui fut aussi cher « qu'aux jours heureux où il vivait près d'Adamas », jamais « son cœur, ému de Joie et de tendresse, ne s’unit plus intimement au monde extérieur » (4).

Privé de cette amitié, c'est au silence de la nuit qu’il confie son deuil, tout en évoquant le souvenir du bonheur perdu. Il descend dans le jardin, parmi les arbres humides de rosée, où le chant berceur de la source, l'atmosphère embaumée, la douce clarté de la lune, apaisent son cœur révolté contre le destin.

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