CHAPITRE PREMIER
Évolution biographique des thèmes d'« Hyperion »
La formation morale d'Hélderlin à Denkendorf, Maulbronn, Tübingen. Influence de l'antiquité et du temps présent. — Le lyrisme d'Hôlderlin et le roman d'Hyperion. — Le fragment de la Thalia. — Culture philosophique intense dominée par l'influence de Fichte, en 1795. — L'avant-dernière rédaction d'Hyperion. — L'influence des événements de Francfort sur l'élaboration de l’Hyperion
définitif.
Dans sa Jeunesse d'Hülderlin, Claverie expose la biographie d'Hôlderlin jusqu'à l’année 1798 et il rattache à cette biographie la lente élaboration d'Hyperion qui s'étend sur toute la période comprise entre 1789 ou 202 (r)vet 1707:
Cette étude vaste et approfondie, qui s'appuie sur la correspondance d'Hôlderlin et sur les solides travaux de Zinkernagel présente à la fois les avantages d'une documentation très fournie et les charmes d'un récit vivant. Il y à done peu de choses à y ajouter.
(1) Je montrerai, au cours de ce chapitre, qu'il est difficile de fixer
l’époque à laquelle commença cette élaboration,
En laissant de côté les détails biographiques élucidés par Claverie, nous essaierons de montrer comment les grands thèmes lyriques d'Hyperion se formulèrent, chez Hôlderlin, au cours de son adolescence et de sa jeunesse. Nous rappellerons, aussi brièvement que possible, en nous appuyant sur le livre de Claverie, les circonstances et les faits qui sont comme le cadre de l’évolution intellectuelle et sentimentale d'Hôlderlin, mais nous nous efforcerons d'apprécier le retentissement plus ou moins profond de ces événements dans l'âme du poète (+).
Démèler dans lenchevêtrement des données biographiques les sources parfois lointaines, févolution et les enrichissements successifs des grandes aspirations d'Hôülderlin jusqu'à leur complet épanouissement dans l'Hyperion définitif, tel est le travail qui s'impose avant d'aborder l'analvse du roman.
Hôülderlin avait quatorze ans lorsqu'il fut admis au séminaire de Denkendorf. C'était la première fois qu'il se trouvait seul dans un milieu étranger, livré à lui-même, privé de l'affection de sa mère et de sa grand’mère qui avaient entouré ses premières années des soins les plus tendres, Ce changement de vie fut une dure épreuve pour cet enfant affectueux, mais susceptible et peu communicatif, I souffrit d’une intimité forcée avec des camarades trop différents de lui-même, qui le tournaient en ridicule lorsqu'ils le voyaient, distrait et lointain, plongé dans de mystérieuses rêveries qu'enchantait le souvenir des années plus heureuses.
Les lettres qu'il écrit à cette époque et deux ans plus tard, au séminaire de Manlbronn, donnent presque l’illusion d'un premier essai du roman. Une sensibilité très puissante, une émotion partie du plus profond de l'âme,
(1) Pour les détails biographiques sur l'enfance et l'adolescence d'Hôlderlin à Nürtingen, à Denkendorf et à Maulbronn, voir Claverie : la Jeunesse d'Holderlin, p. 2, 15.
RPC
Sy épanchent en accents passionnés qui laissent peu de place au raisonnement. C'est la confession d’un cœur très pur qui ne goûte pas da volupté de Wieland (1) et qui cherche le bonheur dans les effusions d’une amitié sincère Il écrit, en effet, dans une lettre à Nast : « O mon bien « aimé ! Il ÿ eut, dans ma vie, des instants où j'aurais « volontiers sacrifié un doigt de ma main pour posséder « un ami tel que toi » (2). Et, plus tard, on lira dans Hyperion : « Je sentais, de plus en plus profondément, à « quel point cet homme était une partie de moi-même.
Comme le mourant retient son dernier souffle, mon
« âme s'efforçait de F’absorber en elle » (3). Le jeune Hôlderlin ne connaît que les sentiments extrêmes, il tire de toute chose une joie voisine de la félicité ou un désespoir profond, et sa détresse, plus imaginaire que réelle, éveille la pitié du lecteur, car nous sentons qu'il ne pourra jamais se mettre d'accord avec le monde : « Personne ne m'aime ici » (4), écrit-il à Nast en janvier 1787, et le grand isolement d'Hyperion et d'Empédocle semble hanter ses rêves d'avenir, lorsqu'il parle de « se faire ermite à la fin de sa vie » (5).
Mais cette mélancolie ne contient ni haine, ni pessiimisme profond. L'ardente nostalgie de foi et d’amour exprimée par les lettres débordantes d'affection qu'Hôlderlin écrit aux siens et à ses amis, la religiosité piétiste et confiante de ses premiers poèmes annoncent les vastes et indestructibles espérances d'Hvperion.
Hôülderlin quitta le séminaire de Maulbronn pour entrer, en automne 1788, au Stift de Tübingen, et les cinq années qu'il vécut dans cette université dont l'aspect
(1) H. W., IV, (2) H. W., IV, H. W., IL mi