‹ Études sur L'Hyperion d'HölderlinChapitre 30 sur 65 · III. -- L'amour · texte numérisé non relu

III. -- L'amour

L'amour d'Hyperion pour Diotima est une autre manifestation, peut-être plus pure et plus complète, de l’aspiration idéaliste, neltement platonicienne qui s'exprime dans son amitié pour Alabanda. L’aniour se substitue dans son âme aux émotions de l’amitié perdue, il complète ces émotions, il les enrichit par l'apport d'éléments nouveaux.

Désespéré par sa rupture avec Alabanda, Hyperion parcourt: les mers et les terres, lorsque le hasard de ses voyages le conduit enfin dans l'île de Kalaurée. Dès qu'il aperçoit, au loin, la ligne indécise de la côte et la cime bieutée des forêts, il sent s’éveiller en son cœur une joie inexpliquée, comme le mystérieux pressentiment d'un bonheur inconnu qui le dédommagera des désillusions d'antan (1).

Diotima lui apparaît, vêtue de pourpre et de blanc, élancée, vaporeuse (2). Il ne la décrit pas plus amplement et il ne s’attarde pas, non plus, à exposer les circonstances de leur première rencontre. Mais, dès qu'il l’aperçoit, il pressent, par-delà l'enveloppe sensible, l'être unique, la réalisation parfaite du type humain qui lui fait entrevoir l'idéal suprême, « le beau sans mélange dans sa « pureté et sa simplicité, non plus revêtu de chairs et « de couleurs humaines et de tous ces vains agréments « condamnés à périr... la beauté divine sous sa forme « unique ! » (3).

Le retentissement, dans son âme, de cette apparition de la jeune fille s'exprime par un cri de joie et d’enthou-

« (3) Œuvres de Platon, 6-318, .

tn

siasme : € J'ai vu », dit-il, « l'unique objet de mes aspi- « rations, et la perfection que nous cherchons bien loin, « au delà des étoiles et aux confins du temps, je l'ai sentie

dans le présent. L'idéal suprême m'est apparu, parmi

les hommes et les choses » (x).

Et, il s'estimerait heureux, même si la minute sacrée, où il la vit pour la première fois devait être la dernière de sa vie (2).

Le type humain parfait qu'il avait cru trouver en Alabanda, il le contemple, plus pur et plus complet, en Diotima. Jusqu'alors, il ne vit dans l'existence que l’irréductible opposition de l'idéal et de la réalité, du fini et de l'infini, du mortel et de l'immortel, et, au moment mème où il désespère de jamais atteindre l'absolu, Diotima semble réaliser son rêve platonicien de pure beauté et d'éternelle harmonie. « O ! », s’écrie-t-Il, « ma vie com- « mença avec loi, ils ne sont pas, les jours où je ne te « connaissais pas... O Diotima ! Diotima, être divin ! » (3).

Cette éblouissante vision marque, pour lui, le début d'une vie nouvelle, elle rend, à son âme malade qui languissait dans la nuit, la lumière et l'espoir en un monde meilleur.

Diotima, pour Hôlderlin, est avant tout un personnage symbolique, l’allégorie d'un beau rêve de Sagesse et d'Amour qui plane « entre le mortel et Fimmortel, entre les dieux et les honimes » (4). Son individualité physique est inexistante dans le roman, et sa physionomie morale, créée, dans les premières rédactions, avant le séjour du poète à Francfort, reflète assez vaguement les traits de Suzetle Gontard.

Dès les premiers entretiens, Hyperion découvre chez la

(RE Le IDE CRAN EEE (3) H. 17?

(4) Œuvres de Platon, 6-298.

jeune fille, comme Hôülderlin en M°* Gontard, un esprit profond, d'une calme sérénité, qui allie la netteté de la raison à la chaleur du sentiment (1). En elle, toute division est aplanie, ses paroles et ses gestes expriment l'harmonie totale de l'âme athénienne qui trouve dans la nature une beauté, sœur de sa propre beauté, « son « cœur », dit Hyperion, « se mêle aux fleurs, comme s’il « était l’une d'elles » (2).

Il y avait chez Suzette Gontard, comme chez la Diotima du roman, un mélange très curieux de calme sérénité et d'exaltation sentimentale. Lorsqu'Hôülderlin eut quitté Francfort, le désir de le revoir ne lui fait jamais perdre la notion exacte des difficultés qui peuvent surgir et des précautions qu'il convient de prendre. Les lettres dans lesquelles elle fixe leurs rendez-vous (3) témoignent d'un sens pratique très sûr, d'une vision très exacte, très claire de la réalité. Et, par ce trait de son caractère, elle s'oppose nettement à Hôlderlin, comme Diotima s'oppose à Hyperion. « Calme divin de Diotima », dit Hyperion, «celui qui « a senti s'apaiser, près de toi, l'agitation désordonnée et « le doute de son esprit, celui-là peut se passer de tout « autre soutien » (4).

Le sang-froid de Suzette Gontard, la clarté de son raisonnement subsistent, comme chez l'héroïne du roman, au plus fort de la crise sentimentale. Mais, cette maîtrise de soi, comme la calme sérénité de Diotima, n'est point de l'indifférence. « Pardonne-moi ces froides paroles », écritelle à Hôlderlin en octobre 1708, « et pour l’amour du «ciel, ne pense pas qu'il y ait indifférence de ma part » (b).

(1) H. W., II, 73. « Einen schônen gôttlichen Geist in seiner Ruhe und Fülle ».

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