‹ Études sur L'Hyperion d'HölderlinChapitre 43 sur 65 · I. -- L’aspiration héroïque · texte numérisé non relu

I. -- L’aspiration héroïque

Il y a donc dans le rêve hellénique d'Hyperion, non seulement des regrets et des plaintes stériles, mais aussi un désir d'action et d'influence sur le présent : « O l» s'écrie-t-il, « s'il me restait seulement quelque chose

« faire dans le monde ! Si j'avais une tâche marquée, si « la guerre m'appelait, je reprendrais courage » (1).

Ce qu'il cherche, au fond, dans l'antiquité, c'est donc un moyen de régénérer la Grèce moderne et son désespoir, au spectacle de la Patrie déchue, vient surtout de son impuissance. Telle est, chez Hôülderlin lui-même, lorigine de la nostalgie hellénique. Son dégoût du présent vient, je crois, d'un désir insatisfait d'activité et de

= ro/ —

dévouement. Si quelque événement politique de l'Allemagne du Sud lui avait permis de servir une belle cause, peut-être eût-il été homme d'action (1). Mais l’occasion lui manqua, et, au lieu de conquérir l'avenir sur le présent, il fit comme Nietzsche, il l’édifia en rêve. « Le but sacré « de mes désirs et de mon activité », écrit-il à son frère, « c’est de semer, dans le présent, les germes qui mûriront « dans les siècles à venir » (2).

Ainsi, tandis que le motif essentiel des deux premiers livres d'Hyperion est celui des regrets et des enthousiasmes stériles, l'idéal guerrier de la deuxième partie glorifie la philosophie de l’action. Et, cet idéal répond à un besoin d'activité héroïque très profond chez Hôülderlin.

Pour déterminer en quelle mesure les ambitions nationales se mêlent, dans cette aspiration, aux éléments helléniques, il importe de considérer, en même temps que la deuxième partie d'Hyperion, les lettres et les poèmes de jeunesse dans lesquels nous avons vu se dessiner les principaux motifs du roman, et d'étendre l’investigation jusqu'aux vers postérieurs à 1800, date importante dans la vie du poète, car elle marque chez lui le réveil du patriotisme, des tendances germaniques et chrétiennes, ravivées par l'influence d'Isaac de Sinklair, et par les suggestions de la politique (3).

Nous savons avec quelle ardeur le jeune Hôlderlin et ses camarades de Tübingen avaient salué d'une part les idées nouvelles qui venaient de France, et d'autre part les manifestations du génie national (4). La liberté dont il avait cru trouver l'idéal dans la Grèce antique lui était apparue en France et il avait associé, en pensée, son culte

() I suffit, pour s’en convaincre, de relire les poèmes de jeunesse tels que : « Die Tek », € an Thills Grab », « Männerjubel ».

(3) Le congrès de Rastadt.

(4) Voir chapitre I.

pour les héros de Marathon et son admiration pour les vainqueurs républicains du 10 août. Presque en même temps, la philosophie de Kant avait éveillé son enthousiasme pour la liberté spirituelle du moi intangible, enthousiasme qui devait grandir encore sous l'influence de Hegel et de Fichte. Toutes ces tendances d'Hôülderlin vivent dans son héros et même le culte grec, tel qu'il le conçoit, mêlé à la vie de la nature et du peuple, paraîl assez proche de la religion populaire édifiée par Hegel.

De même qu'il prête à M" Gontard les traits de Diotima et à Sinklair ceux d'Alabanda, inconsciemment, il fait entrer ses aspirations d'homme du xvint siècie dans le cadre hellénique.

L'idéal grec dont il garde, dans son cœur, la consolante vision, c'est, au fond, l'Allemagne idéale de ses rêves, très différente de celle qu'il a sous les yeux. Guidé par les conceptions antiques, il édifie un avenir plus beau de la société moderne et il voudrait voir fleurir en Germanie une Grécité nouvelle.

Ce désir de régénérer l'Allemagne, Hôlderlin semble l'oublier parfois, et même, il le renie, accablé par son impuissance et par l'humiliation de sa Patrie. C'est ainsi qu'en 170, il fait des vœux pour le triomphe des Français sur les troupes autrichiennes (1). Et, dans Hyperion, il prononce contre la nation allemande des paroles très dures qui lui sont dictées par le dépit, non par la haine, et qui témoignent de l'intérêt qu'il portait à son peuple : « Barbares dès l’origine, devenus plus barbares à force « d’études, de science et même de religion, profondément « incapables d’un sentiment divin, perdus jusqu'au cœur « pour les grâces sacrées, également blessants pour toute « âme bien faile, par l’'emphase et par la pauvreté, ren-

GUMSE ANeSNE UE

« dant un son aussi faux et aussi sourd que les têts d'un « vase brisé » (1).

Pour saisir la nuance précise du sentiment d'Hyperion, pour découvrir, derrière.son mépris, les regrets et la douleur du patriotisme blessé, il faut opposer à cette violente diatribe les nombreux poèmes dans lesquels Hôülderlin exprime un amour de l'Allemagne ardent et sincère.

Les rives ensoleillées du Neckar, les hauts peupliers témoins de son enfance heureuse, conservent, pour lui, un charme irrésistible et l'attachent à jamais à la terre allemande (»).

Et, cette terre, il en est sûr, verra fleurir des splendeurs nouvelles, dignes de son passé, car | « Esprit du siècle », le génie révolutionnaire de la France, annonce, pour tous les peuples, l'ère de la liberté, et l'Allemagne, gagnée par l'enthousiasme général, participera, elle aussi, au renouveau du monde (3).

Il loue les Grecs, mais, au fond, il aime les Allemands, il les considère comme un peuple enfant « pauvre d'actions et plein de pensées » (4). L'âme allemande sommeille encore, elle se recueille pour préparer en silence une œuvre grande et noble qui révélera sa puissance au monde étonné, L'action, dit le poète, jaillira de la pensée « comme Île rayon sort du nuage » (5). C'est de la philosophie, de la politique et de la poésie qu'il attend la renaissance du génie allemand.

I croit fermement que la poésie allemande sera nourricière des autres peuples, que l'Allemagne deviendra le pays de l'art, de l'amour et de la vie, une Olympie nouvelle qui réunira les autres peuples à ses fêtes : « Les

(A) REA ETS 2 07e CAN MS 07 (CNW 59!

Page 1