‹ Études sur L'Hyperion d'HölderlinChapitre 46 sur 65 · DEAN · texte numérisé non relu

DEAN

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et la Bonté, but suprème de ses nostalgies amoureuses, ne pouvaient trouver leur achèvement dans les formes du monde, quelles que soient les grâces et la majesté de ces formes. Pour lui, elles devinrent, tout naturellement, des divinités, el sa rêverie recréa, dans de fantaisistes visions, l'Olympe des Hellènes. « Je grandis », dit-il, « parmi les dieux » (1).

Culte de la nature et du monde hellénique, amour du beau et du parfail, en tant qu'abstractions sentimenlales, symbolisées par les aspirations du monde sensible, telles sont les tendances essentielles de l'idéalisme d'Hôlderlin qui jaillissent des profondeurs de son moi, spontanément et en un seul faisceau.

Ces tendances s'épanouissent dans la personnalité d'Ilyperion qui cherche à la fois le bonheur et le perfectionnement moral dans l'amitié d’'Alabanda, dans l'amour de Diotima, dans le culte de la nature et de la Grèce antique.

Les joies sans mélange d’une amitié tendre et passionnée, les exaltations spirituelles d'un amour très pur enthousiasment son âme et lui donnent, pour un temps, l'illusion des félicités éternelles. Mais le départ d'Alabanda, la mort de Diotima dissipent cette illusion. Hyperion pleure la perte de son ami et de son amante, mais, des profondeurs de sa mélancolie, jaillit Fhymne grave et confiant d'un espoir nouveau : les images tant aimées du beau et du parfait se sont évanouies, mais le rêve d'amour qu'elles ont fait naître est impérissable, il se réalisera, totalement et pour toujours, dans l'idéal. « Les dissonances de ce « monde », dit Hyperion, « sont comme les querelles des « amants, la division aboutit à l'harmonie et tout ce qui « fut séparé sera réuni » (2).

Iyperion s'est complu, près de Diotima, dan, les visions

CI) ÉTÉ ETS 172

enchanteresses du passé antique, et l'insurrection de 1770 lui fournit l'occasion de s'employer activement, personnellement, à faire revivre ce passé : il combattra pour délivrer la Grèce, pour lui rendre sa splendeur d'autrefois. Mais il échoue dans sa mission, et, le cœur torturé de regrets et de dépit, il assiste à la défaite de son idée. Cependant, une voix s'élève en lui, plus forte que celle des désespérances : il rira de sa douleur pour s'en affranchir, et la liberté qu'il n'a pu conquérir avec l'épée dans la rade de Tchesmé, il essaiera de fa réaliser, plus belle, plus durable, dans l'élément absolu de son moi. « Liberté», dit-il, « ce mot est bien profond pour qui le comprend. « Mortellement blessé dans mon être moral, privé désor- « mais et d'espoir et d'amour, je sens tressaillir mon âme « d’une impulsion nouvelle ! » (x).

Cet espoir invincible d'Hyperion, c'est l'aspiration de . son moi vers l'idéal qui apparaît comme le terme suprême et jamais atteint de son évolution morale,

Ainsi, l'idéal ne peut être contenu entièrement dans un symbole. Il ne s'identifie ni avec la vie simple des arbres et les fleurs, dont Hyperion avait rêvé pour lui et pour son amante, ni avec l'amour de Diotima et l'amitié d'Alabanda, ni avec la civilisation disparue des cités antiques. Mais il existe réellement, par la fusion de toutes les idées, que ces images représentent, dans une abstraction unique, infiniment complexe, dont l'homme aura la révélation totale, lorsque son moi, libéré et purifié, s’unira pour toujours à l'esprit universel.

Cette fin suprême de la destinée humaine, Hyperion ne l’atteint pas, mais il l'éntrevoit, et s'il ne parvient pas, comme Empedocle, jusqu'à l'absolu des jouissances spirituelles, son âme, du moins, s'élève par le rêve, jusqu’à l'illusion de ces jouissances.

USENET 457

CHAPIPRESV

Interprétation philosophique de l'Idéalisme d'Hôlderlin

L'idéalisme d'Hôlderlin se trouve-t-il influeucé par les tendances philosophiques que le poète pouvait connaître ? — L'origine de cet idéalisme. — Platon. — Schiller. — L’antiquité. — Valeur philosophique de Diotima dans les différentes rédactions du roman. — Interprétation de cet idéalisme à travers le moralisme kantien, le subjectivisme de Fichte, l'identité de Schelling. — Conciliation des diverses formes de l'évolution philosophique d'Hôlderlin par sa constante aspiration à l'harmonie, sa tendance à l'unité avec la

nature, l'amour.

L'idéalisme d'Hyperion est né des profondes nostalgies de son âme ; c’est une aspiration essentiellement subjective qui exprime la personnalité mème du poète. Mais nous savons qu'Hôülderlin était très malléable, très prompt à l'enthousiasme, et les tendances philosophiques qui fottaient dans l'atmosphère du temps devenaient, sans qu'il y eut de sa part effort conscient de compréhension ou d'adaptation, des éléments nouveaux de son rêve. Son aspiration vers l'idéal reflète donc, en grande partie, les tendances philosophiques dont il avait subi l'influence et qu'il avait faites siennes,

La philosophie, qui eut sur la jeunesse d'Hôlderlin

l'action la plus profonde fut incontestablement celle de. Platon.

L'idéalisme absolu de Platon, l'épanouissement de son activité morale dans la sphère intelligible qui est spiritualité pure présentait au jeune poète une conception du monde qui satisfaisait les nostalgies intimes de son cœur. L'idéal qu'il avait pressenti au delà des formes sensibles lui apparut, à travers la pensée platonicienne, comme une force de nature spirituelle qui est l'essence même de l’univers, et dont les effets vont peu à peu se dégradant depuis l'origine jusqu'au monde matériel. Il aima dans les beautés de la nature, dans les perfections humaines, les derniers reflets de ce foyer inaccessible, et, par la contemplation de ces beautés et de ces perfections, il eut l’illusion de participer à l'Idée.

Mais l'idéal même d'où émane toute lumière, il l’identifiait avec la beile civilisation grecque dont l'image lui apparaissait dans la pensée de Platon et dans l’hellénisme de Schiller.

La Grèce réalisait à ses yeux le rêve platonicien de l'amour idéal et de l'accord éternel des esprits purs, le règne des séraphiques félicités que Schiller fait entrevoir à l’homme dans son poème : das Ideal ünd das Leben.

Les conceptions esthétiques et morales de Schiller se mêlent ainsi, dans l'esprit d'Hôlderlin, aux visions que lui suggère la lecture de Platon. Ces tendances qui répondent à son aspiration vers l'harmonie, l'unité dans l'idéal, ont laissé des traces sensibles dans le fragment d'Hyperion publié en 1794. On retrouve, dans ce fragment, non seulement des idées, mais des formules schillériennes teintées de platonisme.

Hyperion considère l'éducation humaine selon la conception schillérienne, comme une évolution qui a, pour point de départ, l'harmonie naïve de l'enfance et qui doit aboutir à l'harmonie consciente de l’âge mûr : «Il faut », dit-il, « que les pressentiments de l'enfance s'évanouis-

2 114 — « sent, pour réapparaîitre, sous forme de vérités, dans « l'esprit de l’homme » (1).

Ces vérités supérieures qui illuminent la vie des immortels se manifesteront à l’homme quand fa raison régnera dans son âme, quand il atteindra, par le développement harmonieux de ses facultés, la moralité qui est le but suprème de son évolution.

Hyperion s'efforce de secouer le joug des instincts sensibles, il combat pour assurer le triomphe de la raison sur ces instincts. « Je voudrais », dit-il, « anéantir l'élé- « ment éphémère qui nous accable, et mon esprit, comme « ceux qu'on enterre vivants, se révolte contre les ténèbres « où il est enchaîné » (2).

Il aspire donc avec Schiller, à se libérer « de l'emprise du destin et du temps, des angoisses de la vie terrestre », pour réaliser, en lui-même, l'éternité harmonieuse de la « belle forme » (3).

Cette moralité supérieure, l'homme ne l’atteindra qu'au prix d'efforts pénibles, et les conseils que Mélite donne à Hyperion sont le résultat d'expériences douloureuses « Ce sont », dit-elle, « les paroles de mon père, le fruit « de ses souffrances » (4).

Mais, de l’abîme de ces souffrances, jaillit la libération intérieure, le jeu divin : « Un instant de libération vaut « des siècles de vie végétative » (5).

Cette libération vers laquelle il aspire, Hyperion la contemple dans la calme sérénité de Mélite qui réalise l'idéal du bien et du vrai. « Son cœur », dit Hyperion, « s’est réfugié dans le domaine du bien et du vrai » (6).

(MR STE (2) HW, 11-224; (3) « Das Ideal ünd das Leben ».

(6)-HS-W:, 11,239.

Un besoin profond d'harmonie, d'unité entre les facultés de l’âme humaine, entre l'âme elle-même et le monde extérieur, telle est l'aspiration fondamentale de l'idéalisme d'Hôlderlin qui se précisa et s'enrichit d'éléments noyveaux sous l'influence à peu près simultanée de Schiller et de Platon.

Pour Hyperion, la douleur, le mal naissent de la séparalion qui s'évanouira dans les accords à venir : « Il me « semblait », dit-il, « que toute la souffrance de notre vie « consistait dans la séparation de ce qui doit s'unir » (x).

Et on lit dans le fragment en vers qui est une seconde forme du fragment de 1794 : « Les tendances opposées, « aussi nécessaires l'une que l’autre, sont conciliées par « l'amour » (2).

L'idéal dont Hôülderlin entrevoit la radieuse lumière dans la Grèce antique est personnifié par une figure féminine, l’amante d'Hyperion. Elle joue vis-à-vis du héros un rôle à peu près identique à celui de la Diotima de Platon vis-à-vis de Socrate. Elle est elle-même la réalisation de l'idéal.

Tandis que les efforts d'Hyperion pour atteindre la perfection reflètent, tour à tour, les tendances du moralisme kantien, du subjectivisme de Fichte, de l'identité de Schelling, l'idéal que symbolise Diotima reste toujours semblable à lui-même, très proche des vérités supérieures enseignées à Socrate par la prêtresse de la Sagesse et de l'Amour, de l’olympienne sérénité que Schiller fait entrevoir aux mortels par delà les angoisses de la terre.

Ainsi, Diotima apparaît, en quelque sorte, comme le point fixe autour duquel gravite l'éducation d'Hyperion.

Dans le rayonnement de sa beauté et de sa perfection, s'évanouit le sentiment douloureux de l'opposition entre le réel et l'idéal. Hyperion, dès qu'elle lui apparaît, franchit la limite du monde intelligible, et son âme s'épanouit dans le rêve qui exclut toute notion de lutte et d'effort.

Dans toutes les rédactions du roman, l'amante d'Hyperion apparaît comme l’'éducatrice, la prètresse qui révèle au héros les vérités absolues dont il n'avait jusqu'alors qu'une vague intuition,

La Mélite de 1794 est la belle âme chez qui la raison triomphe des instincts sensibles et qui trouve dans ce primat de la raison la félicité et le calme. Mais elle est trop lointaine, trop surhumaine, pour agir directement sur la personnalité du héros. Elle l’abandonne, sans pouvoir l'élever jusqu'à elle.

Dans l’avant-dernière rédaction, Mélite prend le nom de Diotima. Elle représente l'esprit libéré des contingences et créateur de l'univers. Mais cette liberté ne lui a coûté aucun effort, la perfection se manifeste en elle comme la grâce chez les Saints du Christianisme. Hyperion, par contre, en est encore à un stade inférieur de la conscience. Il sent bien la non-valeur du monde puisque « après avoir cherché la consolation dans le monde, il est revenu plus pauvre qu'avant » ; mais, la toute-puissance de son moi absolu, il ne la réalise encore qu'en désirs et en pressentiments : « L'idéal de mon existence éternelle », dit-il, « je le pressentis lorsque je la vis devant moi dans « sa grâce sublime, et c'est pourquoi mes pensées s'envo- « lent si volontiers vers cette heure de félicité, vers toi, « Diotima, être céleste » (x).

Ainsi, Diotima semble réaliser, aux yeux d'Hyperion, la sainteté de l'esprit libre et la sérénité parfaite du moi qu'aucune limite n’entrave plus dans ses manifestations.

Elle marche, sur terre, dans l'Eden des bienheureux : « Ce « qu'elle m'inspira », dit Hyper:on, «ce fut le sentiment de « la perfection. La nuit et la misère qui accablaient mon « âme, le malheur de mon humanité éphémère, avec tout « ce qu'il nous donne et tout ce qu'il nous prend, s'étaient « évanouis, comme s'ils n'avaient jamais été » (x).

Comme Mélite dans la rédaction antérieure, Diotima plane au-dessus de l'humanité qui cherche. Elle ne peut comprendre Hyperion, ni lui montrer le chemin de l'idéal qu'elle réalise en elle-même. Aussi, le véritable éducateur du héros sera le père de Diotima qui a connu, comme lui, les efforts et la lutte (2).

Dans la rédaction définitive, Diotima conserve la même valeur symbolique : « J'ai vu », dit Hyperion, « l'unique « objet de mes aspirations, et la perfection que nous cher- « chons bien loin au-dessus des étoiles et aux confins du « temps, je l'ai sentie dans le présent. L'idéal suprème « m'est apparu, parmi les hommes et les choses » (3).

Mais la première conception de Diotima s'est animée au sourire de Suzette Gontard, l'amante d'Hyperion est devenue plus humaine, et sa belle perfection n’est pas inaccessible à l'âme éprise d'idéal.

« O Diotima ! », s'écrie Hyperion, « près de toi, je « serais devenu parfait » (4).

Il ressort des pages antérieures que les nostalgies idéalistes d'Hyperion qui se précisèrent à la lecture de Platon et de Schiller tendent vers un but unique, la beauté et la perfection harmonieuses, en un mot Diotima.

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