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Les efforts d'Hyperion en vue de réaliser en lui-même cet idéal esthétique et moral semblent dirigés par un principe qui reflète l'influence des aspirations kantiennes, de la philosophie de Fichte et de Schelling.
Kant avait attiré Hôlderlin par le prestige de son austère moralité (1) et les conseils que Mélite donne à Hyperion sont empreints du sentiment de la responsabilité personnelle, de respect profond pour un devoir idéal que l'homme s'efforcera de connaître et d'accomplir intégralement : « Tu dois avoir de l'empire sur toi-même », lui dit-elle, « fais comprendre à ton cœur que l'homme cher- « che vainement la paix en dehors de sa raison, lorsqu'il « n'est pas capable de se la donner à lui-même » (2).
Cependant, Hôlderlin est troublé par l'opposition qu'il sent en lui-même entre le dualisme kantien (3) et les nostalgies de son propre cœur qui aspire à l'harmonie de la personnalité, à l'amour de la nature.
L'âme humaine et la nature restent, pour lui, un angoissant mystère dont il cherchera la clef dans le subjectivisme de Fichte et dans l'identité de Schellinge.
Ainsi, Hôülderlin, comme la plupart des poètes de sa génération, avait subi l'influence de Kant sans pouvoir adopter, comme solution dernière, le dualisme de cette philosophie. Heinse, lui aussi, dans son Ardinghello, aspire à l'unité, à l'harmonie telle que l’enseignait Platon.
Penuis l'Eros platonicien, il est vrai, l'unité avait été réalisée par le système de Spinoza, c'est-à-dire par l'absorption totale du sujet qui contemple dans la substance qui est la seule réalité. Maïs cette conception de l’absolusubstance avait été ébranlée par les conquêtes du criticisme. C'est Fichte qui devait découvrir une nouvelle
(4) Hôlderlin avait approfondi la philosophie kantienne à Walters= hausen
(2) HP 220; (3) Voir Bremier (Histoire de la philosophie allemande).
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conception de l'absolu et résoudre le problème du dualisme.
L'absolu lui apparut dans la libération du moi par l’activité spirituelle (+).
La philosophie de Fichte ‘attira le jeune Hôlderlin d'abord parce qu'elle semblait satisfaire une tendance profonde de sa sensibilité, ensuite, parce qu'elle lui apparut conime le couronnement nécessaire de ses études philosophiques antérieures (2).
En effet, les formules les plus absiraites de la Théorie de la Science sont pénétrées d'enthousiasme moral et Fichte considère l’idéalisme comme la seule philosophie conforme à notre nature morale, puisque, seule, elle exprime ce qu'il y a en nous d’éminent et d’absolu l'autonomie spirituelle.
La philosophie platonicienne avait disposé Hôlderlin à subir l'influence du système de Fichte et à faire sienne l'idée de la toute-puissance de l'esprit capable de créer les objets extérieurs, comme la réalité supra-sensible de Platon projette dans le monde matériel des ombres que le vulgaire prend pour des réalités.
Aboutissement de la philosophie à une moralité supérieure et apologie d'une liberté à la fois pratique et spirituelle qui contient l'absolu, tels sont les deux aspects du système de Fichte qui devaient séduire Hôlderlin, car ils répondaient à son désir d'harmonie tout en lui permettant de rester fidèle au principe moral du kantisme.
(1) Pour ce qui concerne la recherche de l'absolu et l'idéal moral dans la philosophie de Fichte, nous renvoyons à Xavier Léon: « La philosophie de Fichte » et à Bréhier: « L'histoire de la philosophie allemande. »
(2) Hôlderlin a suivi les cours de Fichte à Iéna, en 1794, pendant le semestre d'hiver. Mais son premier contact avec la philosophie de Fichte est certainement bien antérieur et les accents de « l'hymne à la liberté » rappellent les idées de Fichte dans les « Beiträge zur Beurteilung der franzôsischen Revolution » de 1790,
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L'idéalisme de Fichte fut, pour lui, non pas une thèse adoptée de sang-froid, mais une conviction. Il s'enthousiasma pour l'idée de la liBération du moi, acte purement spirituel qui échappe à toute contingence, véritable symbole de la liberté acquise au prix de la lutte. Et cette idée devint un élément de l'éducation de son héros.
Hyperion regardera en lui-même pour se libérer des entraves extérieures, car l’activité spirituelle est affranchie de toute contrainte : « Et toi aussi », lui dit Diotima, « sois donc toi-même, pense et agis selon ton devoir et ne « regarde pas autour de toi » (1). |
Il y a dans l’évolution psychologique d'Hyperion vers l'idéal moral quelque chose de l'incessante activité du moi fichtéen. Lorsque l'enthousiasme exalte son âme, « il « s’'émerveille et se réjouit comme si un Dieu allait trans- « figurer sa misère intime. Il lui semble qu'un monde va « se créer en lui, ses facultés somnolentes s’éveillent avec « intensité pour retomber dans l'abattement, épuisées par « l'effort » (2).
Cette spiritualité triomphante, Hvyperion ne peut la connaître que par instants, car elle n'est pas un produit une fois pour toutes fixé dans l'être et détaché de la production qui l'explique, mais, au contraire, un moment dans la vivante production de la liberté. Elle donne aux facultés intellectuelles l'emprise totale sur le monde extérieur, mais, à peine conquise, cette puissance se perd, et l'âme retombe dans l’état de sommeil des premiers degrés de la conscience.
« Nous ne mourons », dit Hyperion, « que pour vivre de « nouveau » (3) et il voudrait crier à l'âme découragée « qu'elle n'a perdu son paradis que pour se créer elle- « même un paradis, mais que cette création ne sera pas
(4) H. W., Il, 273.
(2) H. W., Il, 281.
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« achevée le septième jour, car le repos des esprits serait « leur mort » (x).
Ainsi, Hôlderlin s'est enthousiasmé pour l'énergie morale qui se dégage de la philosophie de Fichte, pour l'effort pénible et éternel qu'implique le perpétuel recommencement de la libération du moi. Par opposition au système kantien qui a pour base la connaissance, Hôlderlin à trouvé dans le subjectivisme de Fichte l’idée de volonté, d'activité « das Streben ». « Etre libre n’est rien », dit le philosophe, « devenir libre, c'est le ciel » (2).
L'être, le repos, la possession, l’achevé sont conçus par Fichte comme une matière brute que l'esprit ne posait que pour sen affranchir, pour s'épanouir dans son activité immortelle.
Cette vision constante de l'idéal et l'effort en vue de cet idéal, l'entreprise surhumaine de briser ies contingences du monde réel pour établir le règne de l'esprit, n'est-ce pas la vie même d'Hôlderlin et de son héros ? Hyperion éprouve une angoisse mortelle à constater la distance qui le sépare de l'idéal et aucun sacrifice ne lui paraît trop grand pour la réalisation de cet idéal : « Je voulais », dit-il, « acquérir une valeur par les plus durs combats ! Mais, « où aller ? Hélas ! j'aurais payé de mon sang une heure «de la vie d’un grand homme » (3).
Mais, cette intuition intellectuelle de l'idéal, soutenue par des forces humaines trop faibles, ne peut franchir, d'un élan vainqueur, la limite du monde sensible.
Elle $e brise dans le choc contre cette limite ; de là vient la douleur de la destinée d'Hyperion.
La morale de Fichte, tout en restant fidèle à la grande idée kantienne de l'impératif catégorique, s'écarte de la morale de Kant en ce qu'elle est moins austère et admet le