CHEN
la rude tâche de préparer cet avenir. Elle anéantira, sans pitié, avec le fer, avec le feu, toutes les laideurs, les injustices, les tous du siècle finissant. « De É destruction », dit le poète, « naîtront les fleurs du printemps,
fleurs splendides comme la muse Uranie, lorsqu'elle « sortit des flots, comme Hyperion, le Dieu soleil, qui « illumine la terre, tandis que les étoiles cachent leurs « têtes pâles » (Cr).
Et, dans son enthousiasme, il voit poindre l'aube d’une journée triomphale où « les vengeurs de la Patrie se « presseront en un coriège d'apoineose, au devant du « monde nouveau » (2).
Hyperion, lui aussi, tendra, de toutes ses forces, à
faire vivre, dans un état libre, l'union mystique des esprits, la théocratie du beau » et il demandera aux jeunes Grecs qui combattront à ses côtés de déployer de sublimes énergies « pour conquérir, avec l'épée, le terri- « toire de cet état » (3).
« Que tout soit détruit et rebâti », s'écriera-t-il, « que le « monde nouveau jaiilisse des racines mêmes de l'huma- « nité, qu'une divinité nouvelle règne sur ce monde, « qu'un avenir nouveau se lève pour lui » (4).
L'analogie profonde qui existe entre l’œuvre lyrique et l'œuvre épique d'Hôlderlin n'est pas limitée aux seuls poèmes de 1790 à 1792. Elle apparaît avec une netteté saisissante dès 1789, dans les vers An Thills Grab qui contiennent, en raccourci, toute l’évolution du sentiment patriotique d'Hyperion. C’est d'abord, comme au début du roman, le {thème des regrets, de la nostalgie douloureuse qui fuit les raïlleries des hommes incapables de la comprendre. Hôülderlin évoque les feuillages silencieux
(1) Hymne an die Freiheit, H. W., I, 29.
(2) Hymne an die Freiheit, H. W., I, 30.
(3) H. Le AIDE (4) H. W., IL, 119.
qui ombragent la tombe de Thill, et sous lesquels il se cache pour sécher ses pleurs (1).
Puis, le souvenir de cet héroïsme éveille, chez le poète, l'espoir que la désolation du présent ne sera pas éternelle, et que l'avenir connaîtra de riches moissons : « O, puisse « le tertre où tu reposes, m'ensevelir aussi, puissé-je « dormir, ma main dans ta main, jusqu'à l'heure de la « moisson ! » (2).
De cet espoir, naît la nostalgie du dévouement et de l'action héroïque, la vision d'une perfection idéale que l’homme peut atteindre : « O, Thill, j'hésite, car il est « semé d'épines et bien lointain encore, le chemin de la « perfection ! » (3).
Mais la décision héroïque l'emporte sur les hésitations et le poète ira de l'avant. Comme Hyperion, il est incapable d'initative personnelle, il faut qu’un ami, un frère, lui montre la route et le prenne par la main : « Mais non ! « En avant ! car un frère courageux et fidèle comme le « roc combat à mon côté » (4).
Le sentiment qui vibre dans les poèmes composés à Tübingen de 1789 à 1790 est donc très proche de l’inspiration du roman. L'image de l’ancienne Grèce qu'Hôlderlin contemple à travers la philosophie de Platon éveille, chez lui, de vagues nostalgies qui se mêlent aux aspirations du temps présent, et, l'enthoüsiasme juvénile du poète pour une liberté conquise au prix de luttes douloureuses, son désir d’héroïsme, de dévouement en amitié sont comme l'ébauche des grands thèmes qui s’épanouirent dans la dernière rédaction du roman.
Mais la vision suprême de cette aspiration idéaliste vers une vie plus remplie et de contenu plus riche, c'est
l'image très pure de la beauté parfaite qui symbolise, pour Hôlderlin, le règne de l'amour et de l'harmonie. Dans l'hymne à la déesse de l'Harmonie (1), la Muse représente l'harmonie préétablie, l'unité de l'âme et du monde dont la fraternité est assurée par l'amour universel. Elle devient, dans l’'Hymne à la Beauté, le symbole « de la beauté en soi » (2) qui daigne descendre parmi les hommes, telle une reine « aux voiles de lumière » (3).
Cette figure symbolique annonce déjà les héroïnes des rédactions successives du roman ; elle apparaîtra sous la forme définitive qui lui donnera toute sa valeur, lorsque le poète aura rencontré celle qui doit incarner Diotima.
Il existe done une parenté profonde entre le lyrisme d'Hôlderlin et son roman. Les grands thèmes que le poète chante isolément dans les hymnes de Tübingen se groupent dans Hyperion et réapparaissent quelque peu transformés par l'ampleur et la vie de l’action épique. Mais Hôlderlin était essentiellement, je dirai même exclusivement un poète lyrique et, plutôt qu'un roman, son Hyperion est un long poème dans lequel se reflètent ses impressions personnelles, les alternatives de dépression morale et d'enthousiasme triomphant qui rythment à intervalles réguliers sa vie intérieure (4).
Ainsi, le premier stade de la genèse d'Hyperion semble coïncider avec l'élaboration des grands hymnes conçus
(DHEA:
(2) « Der schônheit in der Urgestalt », H. W., I, 21. OH AW
(4) I semble que l'enthousiasme soit, chez Hôlderlin, une réaction naturelle de la sensibilité après la dépression morale. Ces deux attitudes se succèdent chez lui avec une régularité très curieuse (voir la correspondance d'Hôlderlin). Le même balancement caractérise l'inspiration des poèmes et la psychologie d'Hyperion,