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CHAPITRE PREMIER

‘ Hyperion” et le roman du XVIII siècle

L'orientation nouvelle du roman dans la seconde moitié du xvimf siècle. — « Hyperion » est-il un roman sentimental ou un roman titanique dans le sens du «€ sturm und Drang ? » — Se rattache-t-il au roman classique de Wieland et de Gœthe, au roman philosophique du

romantisme ?

C'est à partir de la seconde moitié du xvim° siècle que le roman psychologique se développa en Allemagne, en grande partie sous l'influence de Richardson et de Rousseau (1).

Par Richardson, l'Allemagne connut le roman familial et moral qui apprécie le retentissement des faits dans l'âme des héros plutôt qu'il ne se plaît à exposer ces faits eux-mêmes.

Sous l'influence de Rousseau, la thèse philosophique, l'autobiographie sentimentale, Timpression pittoresque vinrent s'ajouter et le plus souvent se substituer aux récits d'aventures, à l'évocation de circonstances plus ou moins

(1) E. Scaminr, — Richardson, Rousseau und Gœthe, Téna 1879.

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enchevêtrées et angoissantes qui constituaient, la plupart du temps, la charpente des romans antérieurs.

Ces éléments nouveaux tendaient à détruire l’objectivité du roman, à n'y laisser, pour ainsi dire, qu'un voile au travers duquel transparaît, librement étalée, la personnalité de l'auteur.

Telles sont les tendances issues de France et d'Angleterre qui agirent en Allemagne sur des auteurs tels que Gellert et Sophie de la Roche et qui s'épanouirent, de 1740, environ, à 1850, à travers la littérature du « Sturim und Drang », le classicisme de Wieland et de Gœthe, l'idéalisme philosophique des romantiques (+).

Quelle place convient-il d'attribuer à lHyperion d'Hôlderlin parmi les productions littéraires que détermina cette orientation nouvelle du roman ?

Nous essaierons de répondre à cette question en rapprochant l'œuvre d'Hôlderlin des romans qui illustrèrent, au xvin et au commencement du xix° siècles, les tendances du « Sturm und Drang » du classicisme et du romantisme,

[. -- ( Hyperion » et le roman du ( Sturm und Drang ). — Le sentimentalisme et le titanisme. — Werther et Ossian. — L’ « Ardinghello » de Heinse.

On ne peut rattacher le roman d'Hôlderlin à la série d'œuvres littéraires qu'a produites le « Sturm und Drang ». L'idéalisme séraphique d'Hyperion diffère trop profondément de l'individualisme génial de Lenz et de

(1) Henri Kerrer et Tony KELLEN. — Der Roman, Essen 1912. — Mieike, — Der deutsche Roman des 19 ten Jahrhunderts.

Klinger, du titanisme violent et sensuel qui éclate chez leurs héros, même chez l'Ardinghello de Heinse,.

Cependant, la psychologie d'Hyperion découle, en une certaine mesure, du « Sturm und Drang » qui avait agi sur Hôlderlin par les idées générales diffuses dans l’atmosphère de l'époque, par le « Werther » de Gæœthe, par l’Ardinghello de Heinse qui exercèrent sur l'élaboration du roman une influence décisive.

L'individualisme est l'aspiration essentielle des hommes du « Sturm und Drang ». Capables de vibrer avec intensité au contact du monde extérieur, ils ont, pour les beautés de la nature, un culte enthousiaste, et ils nourrissent, en Cux, une curiosité sentimentale qui les pousse à rechercher les sensations et à réfléchir sur ces sensations, à les analyser afin de connaître exactement le cœur humain (1).

Ainsi, ils découvrent toute la richesse de la personnalité et ils affirment sa valeur, Pour eux, l'individu est un centre fait de passions élémentaires, le génie est un démon intérieur, une divinité qui nous élève et nous crée l'obligation de rester fidèles à nous-mêmes, quelles que soient les épreuves qu'entraîne une telle destinée.

Dans la personnalité géniale, telle que la conçoivent les « Stürmer und Dränger », c'est tantôt la volonté, tantôt le sentiment qui domine.

Tandis que les héros du type de Werther souffrent d'un excès de sentimentalité, l'affirmation de la volonté dans l'âme humaine crée le titanisme d’un Gœtz de Berlichingen ou d’un Simsone Grisaldo, et cette tendance réapparaît chez les héros du roman tel que l’Ardinghello de IHeinse.

Le héros sentimental éprouve la nécessité de lutter

(4) Nous n'avons pas à considérer ici les différents aspects de ce mouvement. Voir Hermann Hettner « die Literaturgeschichte des

18 ten. Jahrhunderts », IT.

contre l'explosion spontanée du sentiment, de rechercher une barrière qui arrête cette explosion. Mais, sa nature trop faible se brise dans cette lutte et on voit se développer chez lui une réceptivité maladive, une conception tragique de la destinée qui sont la conséquence de l'impuissance de sa volonté.

En quelle mesure le sentimentalisme du « Sturm und Drang », tel qu'il se manifeste dans le « Werther » de Gœthe, a-t-il influencé Hôülderlin lorsqu'il conçut le personnage d'Hyperion ?

Nous-avons découvert chez Hyperion une tendance à s’abandonner aux regrets, aux nostalgies du passé, à se perdre dans le rêve et dans la contemplation de la belle poésie. [l'est impulsif, imaginatif, sensitif. Le sentiment, chez lui, domine la raison, envahit la personnalité, et le cœur devient représentatif du moi.

Cet aspect de l'âme d'Hyperion qui s'oppose, en partie, à ses aspirations héroïques et qui se manifeste, par son. désenchantement du monde présent, par sa passion idéale pour Diolima, par son amour de la nature, n'est pas étranger à l'influence de Werther.

On lit dans Werther : « Je traite mon cœur comme un « enfant malade, je satisfais tous ses désirs » (r).

Et dans Hyperion : « Pauvre cœur affamé et torturé, « n'oublie pas qu'il y a des hommes ! » (2).

Dans Hyperion comme dans Werther, le développement excessif de la sensibilité détermine un égotisme douloureux, la solitude morale.

« J'ai appris », dit Hyperion, « à me distinguer de tout « ce qui m'entoure el je suis seul parmi les beautés du « monde » (3).

Cette solitude morale, cependant, est moins absolue

(1) Gæœrne, W., VIIL 6.

pour Hyperion que pour Werther. Car Hyperion, déçu par le monde réel, se réfugie dans le rêve qu'il peuple des créations de sa vie intérieure et où s'évanouissent, pour lui, la solitude et les angoisses de l'existence individuelle.

Dès qu'on pénètre assez avant dans l'analyse des caractères, les divergences apparaissent, Hyperion n’est pas seulement, comme Werther, un rêveur mélancolique, avide d'activité et de prestige purement littéraires, qui souhaite une vie sociale nouvelle où l'on rendrait justice au génie, une morale plus large, plus humaine qui affranchirait l'homme des préjugés nationaux.

Plus nettement que Gœthe dans Werther, Hôülderlin s'attaque, dans Iyperion, à l’organisation matérielle de l'état et non pas seulement à la morale, aux principes qui dirigent la société. Son héros lutte vraiment, personnellement, contre ce qui est. Il y a en lui un sentiment inconnu de Werther : l’amertume profonde du patriote blessé par l'avilissement de son pays.

On lit dans Hyperion :

« Heureux le cœur qui se réjouit et se réconforte au « spectacle d’une patrie florissante » (1).

L'aboulissement de l’évolution individuelle, le bonheur dont dépend le plein épanouissement de la personnalité du héros sont conçus, dans Werther et dans Hyperion, de manières très différentes.

Werther entrevoit le bonheur dans l'union avec Lotte, c'est-à-dire dans une expérience sentimentale qui apparaît comme le but suprême de ses aspirations.

En dehors de cette union, il n’y à pas, pour lui, de rossibilité d'existence, et le mariage de Lotte avec Albert doit entraîner, nécessairement, l'anéantissement du héros.

Nous savons que les nostalgies d'Ifvperion sont beancoup plus complexes. Elles portent son âme vers une fin

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située en dehors du monde réel et, s'il découvre les symboles attrayants de la beauté et de la perfection en Alabanda, en Diotima, dans le souvenir de la Grèce antique, dans les formes majestueuses de la nature, ces symboles ne peuvent s'identifier, pour lui, comme Lotte pour Werher, avec la réalisation totale du bonheur.

Lotte est done, pour le héros de Gœthe, ce qu'est l'idéal lui-même pour l'Hyperion d’'Hôlderlin. La perte de Lotte, pour Werther, correspond à la catastrophe difficile à imaginer par laquelle Hyperion serait convaincu de Ja vanité de son rêve, de l’inexistence de l'idéal dont il attend les félicités éternelles.

Cette conception du bonheur, si différente dans Hyperion et dans Werther, reflète l'opposition profonde qui existait entre la personnalité de Gœæthe et celle d'Hôlderlin,

Pour Gœthe, Hôlderlin était un malade, dominé par une sensibilité surexcitée, qui cherchait dans le rêve les jouissances que le réel lui refusait et qui peuplait le monde des créations artificielles de sa vie intérieure. Gœthe, au contraire, était doué d'un sens très clair de la réalité, il l’aimait pour elle-même et il découvrait, en elle, la fin suprême de ses aspirations vers la beauté et la perfection.

Le sentiment profondément philosophique de la nature que nous avons essayé de définir dans la première partie de ce travail ne s'épanouit, dans Je roman d'Hôlderlin, qu'après avoir subi l'influence de Werther, Il apparaît, chez Werther, avec la force d'une passion spontanée, et lorsqu'il se reflète dans Hyperion, il a pris au contact de la philosophie de Fichte et de Schelling un caractère plus abstrait et plus idéal.

L'inspiration première de cette tendance, il faut la chercher dans Rousseau.

Nous avons remarqué déjà que le déisme de Rousseau el sa religion fervente de la nature se mêlent, dans les cnthousiasmes d'Hyperion, aux conceptions mythiques

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des Grecs et aux aspirations de la philosophie fichtéenne (x).

Cette attitude de Rousseau paraît avoir agi sur Hôlderlin par l'intermédiaire de Werther. |

Il existe, en effet, de saisissantes analogies entre les passages d'expansion [lyrique dans lesquels Werther et Hyperion expriment les frissons et les transports de leur sensibilité au contact du monde extérieur, leur désir nostalgique de se confondre avec la nature, de vivre en elle et de comprendre, par cette intimité, l'être suprême qu'elle exprime.

Séparé de son ami, déçu dans ses espérances patriotiques, Hyperion contemple, avec ravissement, le soleil qui resplendit encore, la terre qui verdoie, les épais feuillages qui murmurent aux rayons de midi. Son âme avide de beauté respire la vie du monde, si riche, si variée ! I a conscience de ne faire qu'un avec la divinité qui se manifeste dans l'univers et il voudrait se perdre lui-même dans cette beauté éternelle (2).

Werther manifeste le même désir nostalgique de s'unir à la vie du tout. La vallée pleine de promesses, les flots transparents qui miroitent entre les roseaux, les oiseaux qui chantent dans la forêt, les moucherons qui dansent par milliers dans le ravon doré du soir, les bruissements el les mouvements qui emplissent l'air et la terre « lui révèlent la vie ardente, profonde, sacrée de la nature ». Déifié par la vue de cette abondance, il voudrait goûter, un instant, dans la misère de son cœur, « la félicité de l'être qui crée tout en lui-même et par lui-même » (3).

Il est évident qu'Hôlderlin fut influencé non seulement par la pensée de Werther, mais aussi par Ia langue, par le rythme de la phrase.

(4) Voir chapitre I.

CH OW.;IL:62:

(3) Werraer, lettre du 18 août, G. W.,t, VIII, p. 38.

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L'analogie du fond et de la forme est encore plus frappante lorsqu'on rapproche la lettre du 10 mai, dans Werther, de celle où Hyperion dépeint la vie intense de la nature au printemps et la félicité qu'un tel spectacle fait pénétrer dans l'âme humaine.

Couché parmi les fleurs, Hyperion goûte la douce ardeur des premiers rayons de soleil et il contemple le ciel azuré dont la voûte enveloppe la terre rajeunie. Il se réfugie au plus profond des montagnes, sous les ormes el les saules dont les branches tremblent encore, agitées par le choc des gouttes de pluie. Puis vient le soir et les astres paisibles lui apparaissent comme le symbole d'une vie infinie qui se renouvelle sans cesse, selon les mêmes lois éternelles et immuables, I élève alors sa pensée vers le créateur (1), el, conscient de sa propre misère, il se demande avec anxiété s'il est lui-même un être abandonné dans l’ordre des choses, ou s'il participe, lui aussi, à l'amour divin ? Il trouve, dans son cœur, l'affirmation de cet amour (2).

La beauté de la nature qui renaît au mois de mai suscite dans le cœur de Werther des émotions identiques.

C'est le matin, le soleil encore bien haut dans le ciel ne pénètre pas l'obscurité de la forêt. Seuls, quelques rayons se glissent à travers le feuillage. Couché près du ruisseau, Werther contemple les formes infinies des brins d'herbe, des vers et des moucherons. Comme Hyperion, il conçoit un Dieu tout-puissant, un Dieu plein d'amour qui préside à cette fête de la nature — puis, lorsque le crépuscule se fait autour de lui, il conserve, en son âme, la vision des choses « comme l’image d'une amante » (3).

Les formules panthéistes de Werther expriment, comme

1) Hôlderlin était athée à l'époque d'Hyperion. Nous avons affaire 1C1 à une explosion sentimentale qui est un effet de l'influence de Werther et de Rousseau.

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