RENTE
(3) Gœrxe, W., VIL 4,
celles d'Hyperion, une religion de la nature qu'il faut altribuer plutôt à l'influence de Rousseau qu'à celle de Spinoza. Le jeune Gœthe n'admettait pas plus qu'Hôlderlin que l'âme humaine fût une simple modalité de la substance, un aspect de la force divine qui seule existe et qui constitue l'univers. Si Werther parle souvent d'une force vivifiante et rajeunissante de la nature, au contact de laquelle viennent se relremper les êtres cette force existe en dehors de nous, il nous est permis de la constater, de l’analyser ; nous lui devons notre divinité, mais nous ne disparaissons pas en elle.
Malgré les analogies que nous venons de signaler, la conception de la nature ®st différente dans Werther et dans Hyperion. Et nous voyons réapparaître, dans cette différence, l'opposition qui caractérise Hôlderlin et Gœthe.
Gœthe donne à la nature une réalité objective, profonde, sinon exclusive. Hôlderlin reconnaît avec Schelling la valeur et la réalité du monde extérieur, mais cette réalité n'est pas immédiale, puisqu'elle existe, pour le sujet, uniquement du fait qu'il la saisit dans la confemplation intellectuelle,
Mais ce qui rapproche surtout le naturalisme de Werther et l'idéalisme d'Hyperion, c'est qu'au fond, ces deux tendances ont essentiellement une valeur sentimentale et musicale. \
La communion de l'âme humaine et de la nature, telle qu'elle se manifeste dans Hyperion et dans Werther, exprime Îles nostalgies spontanées du cœur humain qui tend à reproduire en lui-même la musique divine dont le rvthme commande à l’évolution du monde, et les diverœences qui distinguent, à l'origine les conceptions de Gœtbe et d'Hôlderlin s'évanouissent dans l'enthousiasme commun des deux poèles de se sentir emportés, eux aussi, dans l'éternelle danse du devenir universel.
L'influence d'Ossian qui s'oppose, dans la seconde partie de Werther, aux souvenirs homériques des premières lettres, n'est pas sans avoir laissé quelque trace dans le roman d'Hôülderlin. Et cette influence ajoute des précisions nouvelles au rapprochement que nous avons essayé d'établir entre l'individualisme de Werther et le subjectivisme d'Hvyperion.
Comme la plupart de ses contemporains, Hôlderlin s'était enthousiasmé à la lecture d'Ossian.
En 1787, peu de temps avant la Pentecôte, il écrit à son ami Nast ; « Une nouvelle ! une belle et réjouissante « nouvelle, Ossian, ce barde sans égal, ce grand émule « d'Homère, je l'ai réellement”entre les mains... I faut « que je l'emporte à Nürtingen pendant les vacances, « pour le lire jusqu'à ce que le sache par cœur » (1).
À partir de cette époque, il se plonge toujours plus profondément dans la lecture d'Ossian : « Je quitte Ossian « pour venir à toi », écrit-il à Nast en 1788, « mon âme « s'est nourrie de ses chants homériques et j'ai pleuré « avec lui lorsqu'il pleurait les vierges mourantes » (2).
À travers le poème d'Ossian, dans le charme mystérieux du décor el des sentiments, dans l'éclat des récits guerriers, Hôlderlin perçoit le Ivrisme du poète qui chante ses douleurs et ses joies, les aveux d’un désespoir sincère.
La tristesse de cetle mélancolie diffuse et chantante devait séduire une âme jeune, sensitive, ardente, un esprit impuissant à créer des formes d'art nouvelles, mais capable de goûter profondément les anciennes. Il trouva, dans ces mythes, une transposition toute naturelle des épisodes de sa vie intérieure et un aliment à ses propres confidences.
I ne faut chercher, dans son roman, ni les terreurs mystérieuses des nuits de tempête, ni l'angoisse des com-
(ENV EMIN 21e (2) HW" IN; 44,
bats qu'on ne voit pas et des grands coups d'épée portés par les fantômes des héros dans le brouillard et dans l'embrun. Hôlderlin dépeint une nature méridionale, pleine de couleurs, de soleil, dont le flamboiement évoque plutôt des visions dantesques.
Maïs on découvre, dans la psychologie d'Hyperion, comme dans celle de Werther, quelque chose de l'individualisme tourmenté des héros d'Ossian. Hôlderlin a mis dans son roman, à côté de l'harmonie lumineuse des formes grecques, un peu de la passion et de la beauté barbare des poèmes ossianiques, On v trouve, comme chez Ossian, de la mélancolie, de la rêverie, de l’exaltation dans la tristesse, un sentiment douloureux de l’incomplet de la destinée.
Cette expansion Ivrique de la personnalité ossianique se détache, pour Hôlderlin, de la nature brumeuse et angoissante qui lui sert de cadre. 11 lidéalise, pour ne percevoir, en elle, que des enthousiasmes et des déchirements profondément humains qui s'harmonisent, dans son esprit, avec les belles et limpides exaltations de l'âme homérique. « Il s’est nourri », dit-il, « des chants homé- « riques d'Ossian » (r).
« L'amour », dit Hyperion, « et la nostalgie de l’action « emplissent mon cœur » (2).
Telles sont les aspirations essentielles qui animent les héros d'Ossian. Leur mélancolie naît, comme celle d'Hyperion, d'un amour blescé, d'une ardeur guerrière qui fut décue. Is déplorent la disparition des braves et des vierges qui incarnaient l'idéal de l’héroïsme et de la beauté,
Alpin et Rvno pleurent la mort de Morar « le premier des héros » (3). Fingal, Ullin, Ryno se rassemblent sur
(2) HW. IL, 197:
(3) a poems of Ossian, centenary edition, the song of Selma,
la colline pour célébrer la beauté et la noblesse de Colma qui périt, près du rocher où elle attendait Salgar (1).
Seule dans les brouillards de la nuit, elle l'appela parmi les mugissements du torrent et de la tempête, mais aucune voix ne répondit à la sienne. Enfin elle aperçut, à la clarté de la lune, son bien-aimé couché sur la bruyère. Il était mort au combat (2).
Le deuil de la nature, les scènes de bataille dominées par l'image de la mort se mêlent à cette élégie d'amour ct lui communiquent une tristesse infinie.
Un désespoir de même nature vibre dans l'appel d'Hyperion qui apprend au combat la mort de Diotima. « Entends-tu », s'écrie-t-il, « entends-tu bien la tombe « de Diolima » (3). Il descend sur le rivage et il distingue, dans le lointain, les côtes de Kalaurée. Ce spectacle ravive en lui l'amour d'autrefois : « Je me jetterai dans « la mer en furie, et je supplierai les vagues de me « déposer sur la côte où sommeille Dictima » (4).
On lit dans le chant de Selma : « Mes larmes sont pour « les morts, ma voix pour ceux qui ne sont plus » (5).
Et dans Hyperion : « Je n'ai rien dont je puisse dire « que cela m'appartienne, ceux que j'aime sont morts et « reposent au loin. Plus aucune voix ne me parle « d'eux » (6).
Cette plainte dont la traduction ne saurait rendre Fharmonie est le chant mélancolique d’un solitaire dans nuit. Une nostalgie profonde d'amour et d'héroïsme, le frémissement d'une âme insatisfaite la parcourent « comme des souffles venus de mers inconnues » (+). Elle
(1) The song of Selma, p. 409.
(2) The song of Selma, p. 410 et 411.
(3) HW, Il, 80.0.
(5) The song of Selma, p. 413.
(0) HPNEAIU:
(7) Wittkop die neuere deutsche Lyrik...
Tir
rappelle la voix douloureuse de Colma appelant en vain son frère et son amant, les accents d’° AMpin « semblables aux plaintes du vent dans les bois, au bruit des vagues sur la rive solitaire » (1).
L'élégie ossianique est essentiellement le poème des regrets. Comme Hyperion, les héros d'Ossian voient planer sur l'univers une fatalité inéluctable qui leur inspire une immense mélancolie. Getie mélancolie est symbolisée par la couleur sombre, par les ténèbres :
Les ténèbres s’amassent sur l'âme d'Utha. »
« La tristesse, comme un nuage sur le soleil, répand « son ombre sur l'âme de Clessammor, »
« Nos larmes coulèrent au souvenir de Colma et nos « âmes s'assombrirent » (2).
Et on lit dans Hyperion : « I se fit devant ton âme « comme une nuit profonde » (3).
« I y à une nuit de l’âme qui n'est même pas éclairée « par la lueur incertaine de l'étoile » (4).
Stimulés par la bataille, les héros d'Ossian ont l'impétuosité des demi-dieux homériques, l'enthousiasme d’Hvyperion et d'Alabanda.
« Arindal », s'écrie Armin, « ton arc était puissant, « ton javelot rapide et ton bouclier brillait dans la bataille « comme un nuage de feu dans la tempête » (5).
Hyperion se grise lui aussi de musique guerrière et du cliquetis des armes. « La forêt », dit-il, « résonne du « fracas des fanfares, autour de nous les armes élin- « cellent et s'entrechoquent » (6).
Le souvenir du passé éveille chez les guerriers d° Ossian
(1) The song of Selma, p. 412.
(2) The song of Selma, p. 412.