‹ Études sur L'Hyperion d'HölderlinChapitre 56 sur 65 · CORNE · texte numérisé non relu

CORNE

si fréquentes au xvui siècle dans la littérature et dans la vie.

Les amis se rencontrent par hasard, et cette rencontre détermine une violente affection de la sensibilité d'où jaillit spontanément la passion,

On lit dans Ardinghello : « Nous tombâmes dans les « bras l'un de l'autre, mon cœur battait très fort et s'en- « flammait d'amour » (1).

Et dans Hyperion : « L'aimablé héros me lança un « regard tendre et farouche, I me prit Aa main dans sa « main nerveuse et cette étreinte m'ébranla jusqu'au fond « du cœur. J'avais enlin une raison de vivre (2).

Dans Ardinghello comme dans Hyperion, la rencontre est suivie de longues confidences d'où il ressort que les amis étaient destinés l’un à lPautre, nés pour se comprendre et pour s'aimer (3).

Les rapports de Benedix et d'Ardinghello se distinguent par une nuance de titanisme farouche et sensuel qui est l'effet du « Sturm und Drang ».

Tandis que l'amitié d'Hyperion et d'Alabanda est une passion tout idéale et intellectuelle qui s'exprime par un commerce d'idées et de sentiments, Ardinghello et Benedix ne s’en tiennent pas aux serments, ils se donnent l’un à l’autre un gage sensible d'amour éternel en mêlant leur sang dans une coupe où ils boivent tour à tour (4).

Nous avons caractérisé l'amitié dans l'œuvre épique et lyrique d'Hôlderlin comme une aspiration de valeur éducative, inséparable de lhéroïsme. Peut-être cette conceplion d'Hôlderlin s'est-elle enrichie et parachevée à la lecture d'Ardinghello.

(1) Heinse, W., IV, 8.

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(3) Heinse. — Werke, IV, 14 s.. 20. — Hülderlin, W.. II, 35s... 37 (4) Heine, W., IV, 44.

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I y a dans Ardinghello, dit M. Jolivet, « une franc- « maçonnerie de l’héroïsme » (+).

En effet, les héros sont frères, car ils vivent dans une sphère morale où les valeurs ordinaires n'existent pas, où leur nature s'érige en norme. Lorsqu'ils s'aiment et s'entr'aïdent, ils satisfont à leur destinée.

Diagoras Ulazal quitte Ardinghello en lui disant

« Tu ne seras point trompé sur moi, des hommes tels « que nous doivent s'entr'aider leur vie durant » (2).

L'utopie des îles bienheureuses n'est, au fond, comme la république idéale dont rêve Dictima (3), qu'une extension de l'amitié héroïque. Les héros seuls, la fleur de la jeunesse d'Italie sont admis dans la démocratie fondée par Ardinghello à Paros et à Naxos. C'est donc la beauté morale des individus qui crée l'excellence de la nation « Le meilleur des Etats est celui où tous sont des hommes « et des citoyens parfaits » (4).

Pour être à la fois homme et citoyen parfait, l'individu se dévouera au bien commun sans cesser d'affirmer son individualisme, il prendra conscience de sa valeur personnelle en tant qu'élément actif de l'Etat,

La communauté modèle est une association de citoyens libres, unis par l'amour et le culte de la nature (5).

L'idéal social d'Hôlderlin, tel que nous l'avons analysé dans la première partie de ce travail, repose sur des principes identiques (6).

Dans Hyperion comme dans Ardinghello, Vamitié aboutit à l'héroïsme et à la démocratie fraternelle.

Cette idée d’une cohésion idéale, à la fois étroite et

(1) A. Jorrver, Wilhelm Heinse, p. 340.

(2) Heinse, W., IV, 105.

(S)PAENNE IE 2957

(4) Heinse W., IV, 395.

(5) Heinse, W., IV, p. 387 à 397, :

(6) Voir chapitre IV,

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libre, entre les individus d'élite, se rattache à une conception métaphysique de la vie universelle régie par l'amour.

En faisant abstraction du sensualisme d'Ardinghello dont il n'y a pas trace dans Hyperion, on peut rapprocher, chez Heinse comme chez Hôlderlin, l'amour et l'amitié qui sont des manifestations humaines de l'harmonie universelle (x).

« O amitié, 6 amour », s'écrie Ardinghello, « que serait « le monde sans vous, un amas de non-sens pour tous « les philosophes » (2),

L'harmonie cosmique se révèle aux humains par l'amour. C’est lui qui les élève au-dessus du caractère fini de l'existence individuelle et qui les fait participer à la félicité des grandes masses.

Fiordimona s'écrie dans un moment d'extase amoureuse : « Quelle paix, quelle félicité que de planer éter- « nellement ainsi, pressée sur ton cœur, dans l’immensité « des mers, du ciel, de la lune et des étoiles !... » (3).

L'amour et le sentiment de la nature sont donc, chez Heinse comme chez Hôlderlin, deux aspirations qui se pénètrent l’une l'autre.

La lecture d'Ardinghello eut-elle une influence sur le développement du naturisme mystique d'Hôlderlin ? Cela paraît très probable.

Il semble cependant, au premier abord, que les deux poètes aient compris la nature de manières fort différentes. Tandis qu'Hôülderlin embellit et idéalise le paysage grec qu'il ne connaît que par tradition, Heinse fit un voyage en Italie et Ardinghello est un produit de ce voyage. Il transporte, dans la première partie de son

(1) Voir dans la première partie, « le thème de l'amitié et le thème de l'amour dans Hyperion », chapitre HI.

(2) Heinse, W., IV, 935.

(3) Heinse, W., IV, 331.

roman, les impressions qu'il avait notées dans son journal à Venise et en Lombardie (1). Il se souvient avec émotion « des prairies toujours vertes entourées de grands « arbres et des lacs limpides lavés par les fleuves » (2).

Lorsque Ardinghello arrive en Grèce, l’auteur n’est plus soutenu par ses souvenirs personnels. Plutôt que de donner libre cours à son imagination, il se documente dans l'ouvrage du comte de Choiseul-Gouffier intitulé : Voyage pilloresque de la Grèce (3).

Mais cette perception sensible des choses devient matière de spéculation, et le sentiment de la nature repose sur une conception métaphysique.

Tandis que l'idéalisme d'Hôlderlin est pénétré de platonisme, Heinse eut toujours une prédilection pour le système d’Aristote « Plato ist Traube und Most, Aristoteles Wein » (4).

Les improvisations de Demetri, les enthousiasmes d'Ardinghello lorsqu'il chante les divinités immédiates de l'univers, le soleil, la lune, les étoiles, l’éther, la mer sont, au fond, des variations lyriques sur des thèmes aristotéliciens. Heinse a profondément senti la perfection et la volupté des grandes masses homogènes, l'harmonie qui règle la danse éternelle des mondes : « die grossen Mas- « sen schweben und leben in angestammter Wonne und « Glückseligkeit » (5). |

Dans cette conception métaphysique de Ja nature, Hôlderlin recueillit lidée qui répondait aux besoins de son esprit nourri de plalonisme et de philosophie leibnitzienne : l’idée d'harmonie qui devint la base de son

naturisme mystique.

(1) Jolivet, Heinse, p. 345 à 347.

(2) Heinse, Werke, IV, 41.

(3) Jolivet, Heinse, p. 350.

(4) Cité par Jolivet, Heinse, p. 354.

(5) Heinse, W., IV, 286,

L'harmonie lui apparut, dans l'œuvre de Heinse, non pas figée et majestueusement immobile, mais vivante et palpitante, créatrice de félicités loujours nouvelles.

C'est par la citation suivante, empruntée à lArdinghello, qu'il résume son inspiration de l'hymne à la déesse de l'harmonie : « Uranie, la vierge étincelante enlace de sa ceinture magique l'univers qui tressaille de joie » (1).

Avant Hôlderlin, Heinse avait subi l'influence de l'hellénisme répandu dans le siècle. Il trouve dans l’antiquité un idéal social et artistique qui ne fut jamais dépassé, le modèle éternel du beau et du bien. IT déplore, comme Hyperion, l'incompréhension du présent pour tout ce qui est héroïque et il éprouve la nostalgie douloureuse d'un passé meilleur (2).

On lit dans Ardinghello : « Mes larmes roulent sur la « cendre sacrée des héros, et je frissonne de l'indignité « à laquelle le destin m'a condamné. Quel bonheur d'être « jeté par le hasard de la naissance dans la Rome du « temps des Scipions. Mais personne ne peut plus le « comprendre » (3).

Le passage suivant rappelle l'opposition de la vie antique et moderne dans Hyperion

« Si nous pouvions réveiller une génération d'anciens « Grecs, ils se pendraient dans l'espace de quelques jours, « de dégoût, d'ennui, de désespoir à la vue de notre « misère actuelle » (4).

Faut-il considérer cette frappante analogie de pensée et de forme comme l'indice d'une profonde parenté d'âme ? Assurément non, car la nostalgie hellénique de

4) H. W., 1,3. — Urania, die glänzende Jungfrau, hält mit ihrem Zaubergürtel das Weltall in tobendem Entzücken zusammen. »

(2) Voir dans la première partie, le culte de l'antiquité grecque dans Hyperion, chapitre IV. °

(3) Heinse, W., IV, 165... cité par Jolivet.

(4) Heinse, W., IV, 272... cité par Jolivet,

Heinse et d'Hôülderlin est inséparable des tendances littéraires de leur temps.

Mais au fond, leur idéal helénique et les idées que cet idéal leur inspire sur le bonheur et sur la vie diffèrent sensiblement.

Tandis que la vision de l'antiquité éveille chez Hôlderlin une nostalgie maladive, le mépris du présent, en un mot la tristesse, Heinse puise à la même source une sérénité olympienne qui lui permet de transporter dans le monde moderne a joyeuse insouciance des Grecs. « Comme le papillon, il sait jouir des fleurs qu'il trouve « devant lui » (1).

Cette Tégèreté de l'âme portée au badinage et au jeu facile manquait totalement à Hôlderlin. I était incapable de sentir avec Ardinghello « cette jouissance de chaque « instant sans souci de passé ni d'avenir qui nous met au « rang des dieux » (2).

De nature à la fois ardente ct frèle, il poussa l'idéalisme jusqu'à Finconscience du réel, TI devait ignorer toujours le bonheur des êtres plus forts et plus sains, que Heinse chercha dans la vie antique et dont il exprime l'essentiel en ces termes : « La félicité réelle, non point imaginaire « ou rêvée, repose toujours sur cette inséparable trinité « force de jouir, objet, jouissance » (3).

Ainsi, les Tendances essentielles d'vperion, amitié sentimentale et passionnée, culte enthousiaste de Ta nature et de l'antiquité avaient été exprimées par Heinse dans son roman d'Ardinghello. Mais les héros d'Hôlderlin et de Heinse n'en sont pas moins deux fvpes très différents d'humanité morale,

De nature moins tilanique el moîins violente que le Simsone Grisaldo de Klinger, Ardinghello est encore bien

(1) Heinse, W., IV, 141. (2) Heinse, W., IV, 141.

(3) Heinse, W., IV, 396,

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éloigné du pur idéalisme d'Hyperion. Sa nostalgie de l'antiquité est, au fond, la nostalgie des époques vigoureuses et violentes, elle rappelle l'aspiration du jeune Schiller, de Karl Moor qui trouvent dans Plutarque, dans la Rome des Scipions, dans la Grèce héroïque, une intensité de vie inconnue de leur siècle.

L'idéal humanitaire d'Hyperion reflète les tendances de Schiller à un âge plus avancé où les révoltes du « Sturm und Drang » se sont apaisées dans la sérénité philosophique de l'hymne awx dieux de la Grèce et des lettres sur l'éducation esthétique.

Ardinghello apparaît comme un caractère de transition entre les héros de la même famille que le Simsone Grisaldo de Klinger et l'Hvyperion d'Hôlderlin. Il annonce l'idéalisme d'Hyperion, car il y a, dans ses violences mêmes, comme la nostalgie de la belle harmonie que « les formes héroïques et sereines » de l’art grec avaient révélée à Heinse (Tr).

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