‹ Études sur L'Hyperion d'HölderlinChapitre 57 sur 65 · I. -- ( Hyperion » et le roman classique · texte numérisé non relu

I. -- ( Hyperion » et le roman classique

L'« Agathon » de Wieland et le « Wilhelm Meister » de Gœæthe.

Les Allemands de la seconde moitié du xvir siècle eurent essentiellement le souci de l'éducation, d'une culture individuelle et collective qui serait comme l’acheminement de la société vers la perfection morale,

IIS éprouvaient le besoin de voir clair en eux-mêmes, de soumettre leurs tendances naturelles à la critique de la raison et de développer leur personnalité morale conformément à un ensemble de principes dont ils avaient reconnu la valeur.

(1) Jolivet, W., Heinse, p. 348.

Telles sont les tendances essentielles de l'Aufklärung qui se diffusèrent dans les masses populaires sous l'influence de Nicolai et qui déterminèrent l'orientation intellectuelle de l'Allemagne à la fin du xvin® et au commencement du xiIx° siècles.

Ce désir de culture morale, cette aspiration vers un progrès que l'homme doit réaliser en lui-même, s’épanouissent dans une forme nouvelle de poésie qui inspire des œuvres aussi diverses que le Wilhelm Meister de Gœthe et l'Hyperion d'Hôülderlin, aussi nettement opposées à l'idéal de l’Aufklärung que le Henri d'Ofterdingen de Novalis.

Qui dit éducation, dit évolution consciente et voulue vers un but moral, L'intention du roman éducatif, c’est de montrer cette évolution chez un individu pris comme représentant de l'humanité.

Wilhelm Meister, Ardinghello, Henri d'Ofterdingen, Hyperion personnifient le jeune Allemand du xvir siècle chez qui la philosophie nationale, l'influence de Rousseau, le spectacle de la révolution française ont éveillé le désir d'une culture personnelle supérieure à ce que fut l’éducation de leurs ancêtres, le goût d’une liberté sociale et morale qui les dégage de l'autorité de la famille, de l'Etat, des dogmes appris et qui les jette dans le monde, vers l'activité et la lutte.

Les données générales sont sensiblement les mêmes dans tous les romans de ce genre, L'éducation du héros est un pèlerinage vers un but moral. Des péripéties de son voyage à travers le monde, il retire la connaissance de soi, la science de la vie, la révélation de sa destinée.

Ainsi, les tendances éducatives de l'Aufklärung eurent une répercussion très vaste dans la littérature à la fin du xvirr et au commencement du x1x° siècles. Elles se manifestent, non seulement dans le roman classique d’Agathon et de Wilhelm Meister mais aussi, dans les romans du « Sturm und Drang », tel que l’Ardinghello de Heïinse, et

dans le roman idéaliste des romantiques représenté par l'Henri d'Ofterdingen de Novalis.

Parmi ces productions d'inspirations très diverses, le Wilhelm Meister de Gœthe apparaît comme le type achevé du roman éducatif.

Il y a donc intérêt à rapprocher de Fœuvre de Gœthe le roman d'Hôlderlin afin de rechercher en quelle mesure Iyperion peut être considéré comme un roman éducatif, mais surtout pour montrer combien l'éducation du héros, telle que la conçoit Hülderlin, diffère de l'idéal classique exprimé dans Wilhelm Meister et antérieurement dans l'Agathon de Wieland.

Avant d'analyser les rapports d'Hyperion avec Wilhelm Meisler, nous examinerons l'influence que peut avoir l'Agathon de Wieland sur le roman d'Hôlderlin.

L'analogie des noms et des situations est frappante Agathon, Hvyperion, deux héros grecs en quête d'expériences qui errent au hasard de la destinée dans les différentes régions de leur Patrie, cherchant la solution des problèmes qui inqu'tent leurs esprits.

Dans le roman de Wieland comme dans celui d'Hôlderlin, la communion intime de l'âme humaine et de la nature est un facteur important du perfectionnement individuel et du bonheur (1).

Comme Hyperion quelques années plus tard, Agathon est frappé par le calme de la nature, par sa majestueuse beauté qui versent sur les blessures de l'âme humaine le baume de leur éternelle sérénité (2), Il éprouve la noslalgie de l'harmonie éternelle qui doit régner parmi les

(1) Wielands sämmtliche Werke, Güschen, Leipzig, 1839, t. IV p' 42.

(2) Wieland, W., IV, 63,

forces de la nature et concilier les facultés de l'individu. Devant l'enchaîinement admirable des parcelles qui constituent le monde, Agathon se demande si la loi de cette harmonie, insaisissable pour nos sens, ne détermine pas aussi l'évolution de l'âme humaine : « La vie », dit-il, « qui anime le monde entier, dont l'existence révèle la « mystérieuse majesté de la nature, est-ce elle, est-ce cet « esprit universel qui préside aussi à la destinée des « hommes ? » (r).

Il y a dans ces lignes comme une intuition de l'idée formulée plus tard par Hôlderlin et Schelling du parallélisme de l'âme humaine et de la nature,

La beauté du monde extérieur inspire done à Wieland et à Hôlderlin des réflexions qui révèlent une affinité de pensée.

Mais, au fond, ces deux poètes ont conçu la nature de manières assez différentes,

L'amour de la nature semble moins abstrait, plus sentimental chez Wieland que chez Hôlderlin.

Wieland mêle moins intimement qu'Hôülderlin la vie de la nature à celle de son héros. Dans son roman, le paysage dont les éléments ne varient guère apparaît comme le cadre des actions humaines : une forêt de cèdres où poussent l’oranger et le jasmin, une montagne, quelques rochers composent ce cadre assez conventionnel qui rappelle la disposition des scènes de Watteau.

Les objets semblent placés là pour accompagner lattitude des personnages. C'est à l'ombre des mvrtes qu'Agathon s'abandonne à ses rêveries philosophiques et qu'il s'entretient avec Hvppias.

Cette nature, il se plaît à l’embellir, à la parer d’une grâce artificielle, à la transformer en un jardin dans le goût français du xvrr siècle, C'est ainsi qu'il reçoit Hvppias et la belle Danae au milieu de bocages apprêtés ou

(1) Wieland, W., IV, 140.

CO

Joe

les Amours et les Faunes s'ébattent pour leur faire fête.

Ce cadre dont la beauté quelque peu empruntée parle à la sentimentalité du jeune Agathon s'oppose à la nature essentiellement subjective, toute frémissante de vie divine, qui attire irrésistiblement l'âme d'Hyperion.

Comme lAgathon de Wieland, l'Hyperion d'Hôlderlin est un roman grec. Mais l'hellénisme tel qu'il se manifeste dans Agathon diffère profondément du culte de l'antiquité qui nous est apparu comme un aspect de l'idéalisme d'Hôlderlin.

Hôlderlin a projeté ses nostalgies intimes dans la vie politique et religieuse des Athéniens, et, dans l'image loute subjective qu'il trace de la Grèce antique, il contemple le reflet de ses aspirations personnelles, les visions consolantes de son rêve d'avenir.

I va, par contre, dans l'hellénisme de Wieland, quelque chose de livresque, d'appris, le souci de décrire Ia Grèce conformément aux données de la tradition, Mais Wieland a stylisé les motifs historiques comme les éléments du paysage, et le monde grec est représenté, pour lui, par un certain nombre de types : le sophiste, la courtisane, le sage selon Socrate.

Les rapports de ces personnages, leurs coutumes telles qu'elles se présentent dans les livres constituent, pour lui, la vie antique.

L'hellénisme, comme la nature, sert donc de cadre aux discussions philosophiques, à l'échange continuel de pensées et de sentiments par lesquels s'exprime l'évolution morale du héros de Wieland.

L'éducation de l'individu, son acheminement vers la perfection morale qui s'identifie avec le bonheur, telle est l'idée directrice des deux romans. |

Mais cette perfection et cette félicité sont conçues différemment par Hôlderlin et par Wieland.

Pour le héros d'Hôlderlin, la condition nécessaire du bonheur, c’est la liberté dans le rêve, l'émancipation du

moi absolu qui se développe à l'infini, au delà de toute contingence. Agathon cherche, au contraire, l'épanouissement de la vie dans le réel, et les plaisirs du corps, les sensualités de l'amour qui restent étrangères à l'idéal d'Iyperion représentent, en partie, pour lui, la joie et la beauté,

L'éducation d'Hyperion, c'est l'ascension de l'âme vers la spiritualité pure qui s'identifie avec le bien, c’est-à-dire avec la plus grande liberté morale, avec la sainteté au sens de Fichte,

Le développement d'Agathon réalise, au contraire, la guérison d'un excès d'idéalisme sous l'influence de la raison. Au début du roman, le héros est purement idéaliste, puis Îles expériences qu'il fait dans le voisinage d'Hyppias, à la Cour de Syracuse et même à l'école de Platon fui font découvrir la nécessité d'accommoder l'idéal à la vie.

Tandis qu'Hôlderlin et les romantiques entrevoient, dans leur rêve, une fin spirituelle située en dehors des contingences, vers laquelle l'homme aspire, mais qu'il n’alteindra jamais, l’'Agalhon de Wieland tend, comme les classiques, comme Wilhelm Meister, à transporter l'idéal dans la vie réelle, pour donner aux manifestations de cette vie toute leur beauté, toute leur noblesse.

Les nostalgies intimes du cœur humain trouvent ainsi leur satisfaction dans la belle réalité, et cette harmonie de l'idéal et de la vie s'exprime par le désir de dévouement, d'activité politique qui s’éveillent dans le cœur d'Agathon sous l'influence de la philosophie platonicienne, par la calme sérénité qui Jui fait entrevoir la sagesse et la vertu comme fin dernière de ses efforts « L'homme », dit-il, « ne vit conformément à sa nature « que lorsqu'il s'élève toujours. Chaque fois qu'il fran- « chit un degré en sagesse ou en vertu, sa félicité s’ac- «eroit » (1).

(4) Wieland, W., VI, 329.

Cette comparaison rapide d’Agathon et d'Hyperion nous a montré qu'il existe de frappantes analogies entre Îles idées directrices des deux romans. Mais, en ce qui concerne la conception profonde de la vie, du bonheur et de la beauté, l'idéal d'Hôlderlin n’est pas celui de Wieland.

Wieland fut, pour Hôlderlin, un modèle littéraire, non un génie sympathique, Hôülderlin lisait ses œuvres, mais il ne les aimait pas, En 1787, il avoue, dans une lettre à Nast, que « Wieland ne lui plait pas, que son sensua- « Jisme Jui fait horreur » (x).

Les leltres d'Hülderlin ne mentionnent nulle part l'influence de Wilhelm Meister sur l'élaboration d'Hyperion, et la lecture de ces deux romans ne révèle aucune analogie de situations, aucune correspondance de détails.

Il n'existe entre ces œuvres profondément différentes qu'une similitude de conception. Elles répondent, toutes les deux, à la grande tendance morale du xvr° siècle allemand qui est une aspiration très forte au perfectionnement individuel, à la culture de l'âme,

Hôlderlin se propose, comme Gœthe, de nous faire assister aux différentes étapes d'une éducation dont le but suprème est de révéler au héros sa véritable destinée morale.

Mais cette lendance éducative interprétée par des personnalités aussi dissemblables que celles de Gœæthe et d'Hôlderlin devait susciter, chez les héros de leurs romans, des conceptions qui, le plus souvent, s'opposent l’une à l'autre. ,

Wilhelm Meister et Hyperion évoluent vers des fins différentes : l’un vers la culture universelle et harmo-

tire

nieuse qui permet à l’homme de prospérer dans la vie pratique sans perdre ses facultés artistiques, l’autre, vers la liberté spirituelle où s'anéantit l'opposition douloureuse de l'idéal et du réel.

Fils d'un riche commerçant, Wilhelm Meister traverse la vie en dileltante : il suit une troupe de comédiens, il se trouve mêlé à leurs mœurs et, près d'eux, son expérience s'enrichit d'observations nouvelles. Le champ de son influence s'élargit lorsqu'il se charge de l'éducation de Mignon, et c'est par le théâtre, parce que Shakespeare était en honneur dans la haute société de l’époque, qu'il pénètre dans un monde nouveau, pour lequel il n'était pas fait : le monde de la noblesse, Désormais, il s’efforcera de s'adapter à ce monde et d'y remplir le mieux possible le rôle qui lui échoit. Hôlderlin, au contraire, nous montre dans Hyperion un homme qui dédaigne de s'abaissér au niveau de son milieu et qui nourrit en lui l'ambition très haute de créer des valeurs nouvelles, de régénérer le monde avec lequel il ne peut se mettre d'accord.

Ainsi, il y a chez Wilhelm Meister, comme chez Hyperion un désir d'harmonie. Mais cette idée prend dans Îles deux romans une valeur absolument dissemblable,

L'harmonie vers laquelle doit tendre tout l'effort de notre personnalité se manifeste au héros de Gœthe d’une manière concrète, par les belles proportions architecturales du château qu'habite l'oncle de Natalie, par la solennité imposante de la « salle du passé ». Gœthe transporte dans le domaine moral cette idée de l’art, de la mesure, et son héros s'’achemine vers une perfection esthétique dont il contemple le modèle dans les formes sculpturales du marbre et de la pierre qui lui semblent pénétrées d'intellectualité vivante et harmonieuse.

Très différente de cette tendance est l'ascension spirituelle d'Hyperion vers un idéal qui réalise l’unité absolue de l'esprit universel et de l'âme libérée des contingences.

Ainsi, le Wilhelm Meister de Gœæthe est porté, comme l'Agathon de Wieland, vers une fin qui lui apparaît dans la beauté, dans la noblesse du monde sensible, tandis que le héros d'Hôlderlin évolue vers un idéal qui supprime toute réalité. Hyperion rêve d'une harmonie perceptible, pour nos sens, dans un accord musical qui serait l'hymne séraphique de la spiritualité pure. Les visions d'art et de mesure qui dominent Févolution morale de Wilhelm Meister ont essentiellement une valeur plastique, elles évoquent, pour nous, l’achevé äes belles formes figées dans la pierre et dans le marbre.

L'homme ne va pas seul vers le but de sa vie. Wilhelm Meister rencontre, comme Hyperion, de sages éducateurs qui ont déjà fait leur apprentissage et qui lui dévoilent le fruit de leurs expériences, des êtres d'élite, des femmes, le plus souvent, dont la rayonnante perfection transfigure et purifie, comme la grâce divine, ceux à qui elles tendent la main.

Maïs Hyperion subit, tour à tour, l'influence d'Adamas, de Diotima, d'Alabanda parce que sa nature même, partagée entre la nostalgie du rêve et le désir de l’action, le pousse de l’un vers l’autre, Au fond, son évolution n'est déterminée d'une manière décisive par aucune de ces influences, elle reste hésitante, inachevée, indéfiniment soumise aux fluctuations de son cœur. Il n’en est pas de même pour Wilhelm Meister : une véritable société francmaçonnique s'empare de lui, le dirige à son insu, le transforme en vue d'un but très précis et très modeste : l’adaplition du héros, aussi complète, aussi harmonieuse que possible, à la société dans laquelle il doit vivre.

D'ailleurs, cette idée, commune non seulement à Gœthe CU à Hôlderlin mais à la plupart de leurs contemporains, de faire intervenir iès fortement la sympathie et l’exemple comme facteurs de l'éducation individuelle, répond à la très noble conception de l'amitié répandue dans la littéralure du xvin siècle et dont les rapports d'Hyperion et

ER

d'Alabanda sont, peut-être, la plus profonde et la plus vigoureuse manifestation (1). Que l’homme soit guidé dans ses efforts vers le bien par un ami qui vit à ses côtés et partage ses tribulalions, par le souvenir d’un être cher et vénéré, par les mystérieuses et puissantes sympathies d'une société secrète, le fond de la pensée reste toujours le mème. C'est l'amitié, au sens le plus profond et le plus vaste du mot, qui nous pousse à chercher, en dehors de nous, l'idéal de la perfection et à nous en rapprocher toujours, pour vivre éternellement avec lui.

Mais il est évident que les figures groupées autour de Wilhelm ont une valeur toute différente de celle que nous avons attribuée, dans la première partie de ces études, aux personnages du roman d'Hôlderlin,

Gœthe à reconnu lui-même que les personnages de son Wilhelm Meisler avaient « une signification symbolique » (2).

Il se dégage, en effet, de leurs individualités physiques et intellectuelles, de Fenchaînement des circonstances auxquelles ils sont mêlés, un ensemble de suggestions dans lesquelles nous entrevoyons la solution possible des grandes questions morales et sociales qui se posaient à l’esprit de Gœthe et de ses contemporains. Mais plutôt que des symboles, ces personnages sont des types représentatifs de la scciété, profondément vra's, très vivants, très pittoresques, Ils évoluent dans un cadre vaste et varié où l'imprévu se mêle, comme dans la réalité même, à la mystérieuse logique des choses. [Is semblent donc très éloignés d'être, comme la Diotima d'Hôülderlin ou la Mathilde de Nôvalis, des symboles presque inséparables de l’abstraction qu'ils incarnent.

L'action tout intérieure du roman d'Hôlderlin s'exprime par l'intermédiaire de trois personnages : Hyperion qui

(1) Voir chapitre III.

(2) Cité par Schubert, « die philosophischen, Grundgedanken in Gœthes Wilhelm Meister », p. 40.

st le poète lui-même, partagé entre les nostalgies du rêve et le désir de l’action héroïque, Diotima et Alabanda, c'est à-dire la poésie, la fable, l'envolée spirituelle des beaux songes opposées aux suggestions d'une vigoureuse énergie, à l'appel de la vie active. Derrière ces trois figures essentielles, s’ébauche' la Silhouette plus vague d’une Sagesse ‘idéale qui est d'abord le père de Diotima, puis Adamas.

Ce symbolisme qui tend à simplifier, à styliser, s'oppose aux tableaux si vastes et si variés par lesquels Gœthe a su faire vivre, dans son roman, les milieux les plus divers de la société du xvur° siècle. |

Wilhelm lui-même est inséparable des réalités sociales. S'il cherche à développer ses facultés intellectuelles et morales, c'est pour les mettre au service de la société. Le passage d’une culture qui paraît, tout d'abord, exclusivement personnelle, à l’activité altruiste, est marqué, pour lui, par l'influence des hommes de la Tour, par ses fiançailles avec Natalie qui symbolisent l'union de la bourgeoisie et de la noblesse.

Gœthe et Hôlderlin, s'ils ont conçu le développement individuel dans un sens opposé, ont adopté tous les deux les théories de Rousseau sur l'excellence de la nature humaine et les dangers de toute contrainte en éducation.

On lit dans Wilhelm Meisler

« La nature a mis en nous toutes les aptitudes néces- « saires. Notre tâche consiste à développer ces aptitudes. « Mais, le plus souvent, elles se développent encore mieux « par elles-mêmes » (x).

Et dans Hyperion : « Que l'homme, dès le berceau, soit « livré à lui-même... Qu'il apprenne, le plus tard pos- «sible, qu'il existe des hommes, qu'il existe quelque « chose en dehors de lui. C’est seulement à cette condi- « tion qu'il deviendra vraiment homme » (2),

(1) Cité par Schubert, p. 198.

Mais cette même idée aboutit, chez Gœthe et chez Hülderlin, à des conséquences toutes différentes. Hôülderlin exalte, dans la culture athénienne, la beauté d’une nature humaine, mürie en toute liberté, qui réalisa l'harmonie parfaite de l'enfance et qui revivra dans un âge d'or à venir. Gœthe édifie, dans la province pédagogique des « Wanderjahre », un établissement modèle d'éducation et d'enseignement où la discipline intellectuelle et morale se combine heureusement avec les aspirations de la nature.

Dans les romans de Gœthe et d'Hôlderlin, comme dans la philosophie de Hegel et de Fichte, l'éducation de l'individu répond au souci de régénérer le peuple, elle a, pour but, l'organisation de l’état idéal.

Gœthe pense, avec Hôlderlin, que l'organisation sociale, lorsqu'elle est bonne, loin d’entraver le développement des individus, les aide à se perfectionner selon leurs aspirations naturelles qu’elle guide et éclaire, que la notion d'Etat est ‘inséparable de celle d'individu, puisque, dans l'Etat, chaque individualité se contemple elle-même, d'une manière objective.

Mais tandis que Gœæthe a tiré les conséquences pratiques de cette idée, en essayant de concilier, dans les « Lehrjabre » les tendances de la Bourgeoisie et de la Noblesse, en faisant ressortir, dans les « Wanderjahre », les difficultés d'existence des classes laborieuses, Hôlderlin n'a saisi que l'aspect purement idéaliste des théories de Fichte et il s'est fait, à lui-même, une Patrie rêvée qui ressemble à la République de Platon, mais dont la réalisation est impossible dans le monde où nous vivons.

Il ressort des pages antérieures que le roman de Wilhelm Meister et celui d'Hyperion répondent au désir très ncble de perfectionnement individuel et de progrès social qui poussait les meilleurs esprits du xvri siècle à acquérir une culture aussi intense, aussi harmonieuse que possible. Ce sont donc des romans éducatifs. Mais l'éducation de l’homme et de la nation est conçue par Gœthe et par

Hôlderlin dans un sens opposé, et cette opposition reflète les divergences intimes qui caractérisent les personnalités des deux poètes.

HI. -- « Hyperion » et le roman romantique. — Le «William Lovell » de Tieck et le « Henri d'Ofterdingen » de Novalis.

Il serait intéressant de connaître l'accueil que firent les milieux romantiques à l'Hyperion d'Hôlderlin. Malheureusement, la correspondance de Tieck et de Novalis, d'Achim von Arnim, de Clemens et de Bettina Brentano, des frères Schlegel et Grimm donne peu de renseignements à ce sujet (tr).

Le cercle romantique constitué à Iéna en 1796 (2) autour de August-Wilhelm Schlegel était fréquenté par Novalis et Tieck. Mais Hôlderlin, trop absorbé par le culte qu’il avait voué à Schiller, se tenait près de lui et restait à l'écart de toute autre influence (3).

(1) Clemens et Bettina Brentano s'intéressèrent à Hôlderlin luimême plutôt qu'à ses œuvres. Ils l’assistèrent au moment de sa maladie. Voir : « Deutsche national Literatur » Max Koch, « Arnim, Clemens und Bettina Brentano ». I, XXXW.

(2) August Wilhelm Schlegel arrivait en mai 1796 à l'Université d'Iéna où il devait enseigner deux ans plus tard. Fricdrich Schlegel et Clemens Brentano l'y rejoignaient dès le mois d'août 1796.

(3) C'est Achim von Arnim qui fut, semble-t-il, le plus profondément impressionné par le génie d'Hôlderlin.

Le 3 août 1813, il avoue à Clemens Brentano que son activité intellectuelle se borne « à méditer l'Hyperion d'Hôlderlin et ses propres œuvres ». (Lettre citée par R. Steig : Achim von Arnim und Clemens Brentano, Stuttgart 1894, I, 316.

Cette méditation du roman d'Hôlderlin devait être féconde. Hyperion apparut à Achim von Arnim comme « la plus belle des élégies »; il y puisa le désir de composer un essai d'esthétique.

(Lettre citée par le même, III, 402,

Il semble donc à peu près certain qu'Hôlderlin n'a connu personnellement ni Tieck, ni Novalis.

Le William Lovell de Tieck eut-il une action sur l'élaboration du roman d'Hyperion ? Rien ne s'Y oppose, mais aucun texte ne le prouve.

Zinkernagel à reconnu et rassemblé, parmi les fragments de l’avant-dernière rédaction d'Hyperion, une version originale qu'il intitule die Lovell-Fassung et qui lui semble caractérisée par l'influence de Tieck.

Il s'appuie, pour justifier son hypothèse, sur l'analogie des situations dans Lovell (1) et dans le fragment d'HypertOrr (2):

Hôlderlin décrit comme Tieck, le dénouement violent d'une amitié sentimentale. ;

Mais Claverie fait remarquer qu Hôlderlin utilise dans le passage indiqué un motif courant à son époque dont il pouvait puiser la première idée ailleurs que dans le roman de Tieck (3).

Il est impossible d'élucider ce détail, mais la conception générale des deux romans révèle une affinité intellectuelle profonde et intéressante, Cette affinité, faut-il l’attribuer à l'ambiance liltéraire du xvi* siècle ou à l'action directe de Tieck sur Hôlderlin ? Fei encore, nous ne pouvons formuler que des hypothèses.

Comme Hyperion, Lovell est un roman sous forme de lettres, dans lesquelles s'expriment les enthousiasmes, les désillusions, les amertumes d'un esprit essentiellement imaginatif, de sensibilité délicate et ombrageuse.

Le motif de l'amitié sentimentale, si fréquent au xvin siècle dans la littérature et dans la vie, est illustré,

(1) Ludwig Tiecks Schriften, Berlin, Reimer, 1828, VI, 335. (D) AIS 15:

(3) Craverie. — La jeunesse d'Holderlin jusqu'au roman d'Hyperion, p. 194-195.

dans le roman de Tieck, par les rapports de Lovell et de Burton.

Lovell éprouve pour son ami, comme Hyperion pour Alabanda, une affection faite de tendresse et de passion jalouse, une confiance héroïque el fraternelle à Ia manière antique. |

Comme Alabanda, Burton agit fortement sur la personnalité plus hésitante de son ami. Il le réconforte aux heures de dépression morale.

On lit dans une lettre de Lovell : « O, mon seul ami, « mon bien-aimé... Si tu savais combien ta lettre m'a « impressionné ! Telle une pluie d'orage, les mots péné- « traient dans mon cœur et, par instants, le soleil du « printemps réapparaissait entre les averses » (r).

Lovell ne connaît que les sentiments extrêmes et il manifeste dans la haine la mênie ardeur que dans l'amour, dès qu'il reconnaît l'indignité de son ami. Il tente, en effet, d'empoisonner Burton, pour reprendre les biens de la famille Lovell dont celui-ci s'était emparé injustement.

Ce motif de l'amitié qui se transforme en une implacable hostilité rappelle le revirement qui se produit chez Hyperion lorsqu'il rompt avec Alabanda. Mais la haine se manifeste chez Lovell et Burton avec plus de violence, le titanisme de leurs passions et de leurs actes était difficilement conciliable avec l'idéalisme d'Hôlderlin.

I y a chez Tieck, comme chez Hôlderlin, un culte sincère de l'antiquité. Mais Lovell se sent attiré vers Rome plutôt que vers la Grèce, et son aspiration, très proche de l'idéal héroïque d'Hyperion dans la seconde partie du roman, n'a rien de commun avec les vagues nostalgies du début,

Le spectacle des ruines romaines éveille en lui le désir ardent d'agir sur le présent pour ressusciter la beauté antique. « Un besoin d'action », dit-il, « s’éveille en moi

(1) 1, Tieck, W:, t. 6, p.258,

« à la vue de chaque colonne, des frissons d'enthousiasme « habitent les ruines de cette grande époque héroïque » (1).

Lovell se différencie profondément d'Hyperion par l’évolution de sa conception de l'amour et du bonheur.

Grisé par ses premières aventures, il cherche la félicité véritable, l'épanouissement de tout son être dans la volupté. Et il glorifie la valeur esthétique de la volupté « Je plains les fous qui répètent sans cesse que la sensua- « lité est méprisable ; dans leur pitoyable aveuglement, « ils sacrifient à une impuissante divinité qui ne peut « satisfaire le cœur; ils escaladènt péniblement des rochers « arides pour y chercher des fleurs et ils passent, sans « les voir, devant celles qui s'épanouissent dans les prés. « Moi, j'ai rendu hommage à cette divinité supérieure « devant qui toute la nature vivante s'incline avec respect, « qui concentre en elle les sensations isolées du cœur, « qui est tout, volupté, amour ! » (2).

Pour satisfaire ses passions, Lovell n'hésite pas devant le crime. Il est mis, comme Karl Moor, au ban de la société, et tombant toujours plus bas de dégradation en dégradation, il devient étranger à ceux qui furent jacis ses pairs.

Mais le mal porte en lui le germe de la régénération morale. I éveille le remords et la détresse de l'âme Iorsqu'elle pleure au spectacle de son péché, le dégoût de soi-même d'autant plus fécond qu'il est plus intense. Lovell l'éprouve profondément : « Toute ma vie passée », dit-il, « je l'ai enterrée comme on enterre un mort et, « sur son tombeau, j'offrirai en sacrifice mes larmes « brûlantes et mon repentir déchirant, pénitence à la fois « douloureuse et douce » (3).

La sensualité qui lui apparaissait jadis comme l’épa-

(1) L°Tieck/0W:;t. 6, p.132:

PME Tieck WE 1t0, p.90:

(GE CTieck, WW t-77p..591:

nouissement de la beauté et du bonheur ne satisfait plus les aspirations purifiées de son cœur : « Les meilleurs de « mes sentiments se réveillèrent en moi, je me récon- « ciliai avec les plus beaux trésors de mon âme, j humi- « liai l'ivresse de mes sens sous le mépris dont j'avais « flétri, jadis, des émotions plus nobles » (1).

Cette évolution, qui est celle de Faust et de Karl Moor, n'existe pas chez Hyperion. Son moi plane dans un éternel séraphisme, il ne touche pas la terre, il ignore Île péché. Son éducation est faite de méditations fécondes et d'ébranlements philosophiques.

Il existe donc d’indiscutables analogies entre les thèmes des deux romans, tels que, l'amitié et le culte de l'antiquité, qui reflètent les grandes tendances de l'humanisme du xvni° siècle. Mais ie développement moral de William Lovell qui aboutit à la rédemption par le péché, ses conceptions du bonheur et de la vie diffèrent totalement de l'idéalisme d'Hvyperion.

« Novalis », dit M. Spenlé, « est Ia clé du romantisme « allemand » (2).

Dans quelle mesure convient-il de rattacher l'idéalisme d'Hyperion à l'idéalisme romantique dont les tendances essentielles apparaissent dans le roman d'Henri d'Ofterdingen ?

On est frappé, tout d'abord, par l'opposition apparente du génie de Novalis et de la pensée d'Hôlderlin.

Tandis qu'Hôlderlin à cherché le modèle d'une vie idéale dans l'antiquité grecque, toute resplendissante de lumineuse clarté, Novalis a chanté le moyen âge chrétien, le mystère de la nuit bleutée, scintillante d'étoiles qui

(A) L:Tieck, W.,+. 6, p. 101.

D d : Ne à PIC :

(2) Srexcé, — Novalis, essai sur l'idéalisme romantique en Allemagne, Paris 1903, p. 1,

stimule l'exaltation poétique, qui crée la lucidité de l'âme. Mais l'aspiration hellénique d'Hôülderlin, c'est, au fond, comme son amour de la nature, la nostalgie de l'idéal, de l'absolu. Or, Novalis a cherché, lui aussi, dans le Christianisme, un criterium absolu qui permette de juger, à sa valeur, le monde variable des phénomènes et la réalité suprème que nous découvrons derrière les illusions de la vie commune.

D'ailleurs, les ébauches de la seconde partie d'Henri TOflerdingen recueillies par Tieck nous apprennent que Novalis aurait eu l'intention d’intercaler, dans son roman, la légende d'Orphée mis en pièces par les Bacchantes, en substituant Henri d'Ofterdingen à Orphée lui-même et Mathilde à Eurydice. IH aurait terminé son œuvre par une apologie du passé germanique, du classicisme hellénique, du moyen âge chrétien et des mythologies orientales (1).

Il semble done que Novalis, comme Hôlderlin, soit parti du piétisme pour s'élever à la conception métaphvsique d'un idéal absolu qui n'a plus rien d’exclusivement chrétien ou grec.

Les fantasmagories de la seconde partie d'Henri d'Ofterdingen eussent évoqué, semble+-il, les visions à la fois dyonisiaques et eucharistiques de Palmos et de Brot und Wein (2).

Pour Novalis, comme pour Hôlderlin, la vie commune n'est qu'illusion et mirage, tandis que la réalité et Ta vérité suprême existent dans l'idéal, dans le monde de l'esprit.

Telle est l’idée fondamentale qui explique la conception d'Hyperion et d'Henri d'Oflerdingen.

L'artiste romantique, dit Novalis, atteindra l'idée, c'està-dire la vérité spirituelle, par la philosophie et la poésie (3).

(1) Spenlé, Novalis, p. 344-345.

(2) H. W., I, 355-303. (3) Spenlé, Novalis, p. 348.

Henri d'Ofterdingen présente, en effet, comme Hyperion, un aperçu original du monde et de la vie, une conception organique et, partant, philosophique de l'univers. Mais cette idée ne se manifeste pas comme une hypothèse théorique, c'est une réalité artistique supérieure.

C'est, pour Hôlderlin, la conviction sentimentale et intellectuelle de l'identité de Fesprit et de la nature dans la liberté spirituelle, pour Novalis, la crovance à la réalité du rêve, du merveilleux et du surnaturel dont l’évidente simplicité se manifeste à l'esprit en dehors des contingences, par l'enchaînement psychologique des faits.

Cette réalité supérieure, Hôlderlin crut l'exprimer dans un roman, plus profondément et-plus complètement que dans les hymnes de sa jeunesse. Il écrivit Hyperion.

Et Novalis pensait, lui aussi, que « le roman se prêtait « mieux que tout autre genre de poésie à l'expression « intégrale de l'idéal romantique qui est essentiellement « encyclopédique et synthétique » (x).

Nous examinerons l'idée que Novalis s'était faite du roman, et nous verrons en quelle mesure l'Hyperion d'Hôlderlin répond à sa définition.

« Le roman », dit Novalis, « ne devrait-il pas com- « prendre tous les genres littéraires, dans une succession « variée qu'animerait un même esprit ? Pur reflet de « l'âme romantique où le sentiment, la réflexion, l’intui- « tion, l'image, le dialogue, la musique... alternent sans « cesse avec rapidité et se groupent en masses limpides «et transparentes » (2).

Le roman, tel que Novalis le conçoit, serait done, comme Tl'Hyperion d'Hôlderlin, plutôt qu'une œuvre épique, un beau poème où les enthousiasmes du cœur et

(1) Spenlé, Novalis, p. 347.

(2) Cité par Spenlé, Novalis, p. 347,

RE

de l'esprit se confondraient dans la divine harmonie du style.

Le roman ne sera ni réaliste, -ni pittoresque, il transportera, dans la sphère de la poésie «et du rève, les éléments épiques empruntés à la vie commune, L'action, tout intérieure et psychologique, nous iniliera aux réalités supérieures qui régissent, à notre insu, le monde des illusions (1) : « Un roman doit être poésie de part en part. « Or, la poésie, comme la philosophie, est une disposition « harmonieuse de l'âme où tout devient plus beau, où « chaque objet apparait sous son vrai jour et se trouve « dans l'entourage et sous le ciel qui lui conviennent » (2).

Il semble, d'après cette définition, que Novalis se place, comme Hôlderlin, au point de vue de l'ironie romantique.

Considérés par l'esprit initié du poète sous un angle purement esthétique, les angoisses et les conflits des destinées individuelles apparaissent comme des problèmes dont l’enchevêtrement n'est qu'illusion. Mais ce point de vue, d'où le poète domine une fantasmagorie dont il tient les fils, est situé en dehors de la vie commune (3). De là, le caractère purement symbolique des héros de Novalis et d'Hôlderlin. |

L'Hyperion de 1794 n’a pas encore découvert le mystère de la nature, et la grande révélation qui devait être « sa vie ou sa mort (4) ne s’accomplit qu'en 1797, par l'extase du sujet dans la contemplation intellectuelle du monde.

Sonder l'énigme de la nature, telle est aussi la tâche d'Henri d'Ofterdingen, Par la visite des mines, il a pénétré la structure du sol souterrain et il a pressenti le

(1) Spenlé, Novalis, p. 318.

(2) Cité par Spenlé, Novalis, p. 348.

(3) Spenlé, Novalis, p. 349.

mystère de l'univers. Mais ce mystère se révèle à lui dans sa totalité par le charme enivränt d'une belle nuit étoilée :

« Dans l'âme d'Henri se reflétait la féerie du soir ; il eût dit que le monde reposait au dedans de Jui, déployé et ouvert, et lui découvrait, comme à un hôte familier, ses trésors et ses charmes cachés. Tout apparaissait autour de lui grand, simple et si intelligible... » (1). Et on lit dans Hyperion : « C'était à midi d'un beau jour, une douce angoisse me saisit... je jetai un dernier regard en arrière, vers la nuit glacée où se äébattent les hommes, et je pleurai de joie en prenant conscience de ma félicité... O, nature, j'ai rêvé mon rêve d'homme, mais toi seule est vivante, et les pénibles spéculations humaines fondent dans tes embrasements comme des perles de cire » (2).

Le soir, midi, l'atmosphère assombrie de la nuit tom-

bante, le flamboiement triomphal du soleil... Novalis et lôlderlin ont donné au cadre de ce dénouement intérieur la teinte originale de leurs personnalités. Maïs au fond,

la pensée est la même. fs cherchent, tous les deux, la

révélation du mystère de la nature dans la perception

distincte de l’'universel symbolisme.

« Il faut », dit M. Spenlé, « que, dans la nature, Novalis reconnaisse simplement extériorisée et, pour ainsi dire, matérialisée et objectivée dans ses diverses étapes et à ses divers âges, l'histoire intérieure de sa propre âme » (3).

Pour lui, comme pour Hôlderlin, la nature parle aux

hommes «un langage chiffré » (4) et l'étincelle lumineuse

jaillit du contact qui s'établit dans notre âme entre les

(1) Cité par Spenlé, Novalis, 327.

(3) Spenlé, Novalis, p. 328.

(4) Hymne an die Schôünheit, H. W., I, 21.

énigmes du monde intérieur et les symboles du monde extérieur. f

Hôlderlin et Novalis cherchent donc à présenter dans leurs romans une interprétation idéaliste de la vie, une philosophie nouvelle de l'homme et de lunivers. Leur idéalisme, issu d'aspirations très voisines, et soutenu par des influences philosophiques communes, conduit à des résultats dont nous avons remarqué la profonde analogie.

Et cependant, il existe une différence entre l’idéalisme d'Hôlderlin et l'idéalisme romantique tel qu'il se manifeste dans le roman d'Henri d'Oflerdingen. L'extase finale d'Hyperion, l'ultime conséquence de son subjectivisme, c'est l'affirmation du moi absolu dans la contemplation intellectuelle du monde dont il a pénétré le symbolisme. Tandis que la mort d'Henri d'Ofterdingen eût représenté, d'après M. Spenlé, « l'artiste romantique qui immole son « moi, tout ce qui le rattache encore à une organisation « individuelle particulière, historique, pour se plonger à « corps perdu dans sa nostalgie panthéistique de l’in- LOL ICT).

L'idéal romantique, d'après Novalis, est « essentielle- « ment encyclopédique et synthétique » (2). C'est done, ‘en quelque sorte, le point imaginaire où les tendances les plus diverses de l’activité intellectuelle iraient aboutir dans l’absolu.

Dans cette encyclopédie qu'embrasse l'idéal romantique, les résultats de la science moderne sont au premier pian.

Novalis possédait une cullure scientifique vaste et approfondie. Il avait pratiqué l’étude de la chimie appliquée au travail des mines et il exalte, dans son journal, les recherches très abstraites des mathématiques transcendantes. L'abstraction mathématique prenait, pour lui, un caractère de lucidité, il découvrait en elle, dit M. Spenlé,

(1) Spenlé, Novalis, p. 345.

(2) Spenlé, Novalis, p. 317.

« la preuve de la docilité de la nature aux décrets de « notre esprit », la réalisation magique de son intuitionisme philosophique (1).

L'absolu qui lui apparaissait ainsi dans les propositions mathématiques, il l'identifiait avec la philosophie et la poésie, manifestations très pures d'une vérité supérieure, située en dehors des contingences : « La philosophie », dit-il, « est la mathématique universelle ou la mathéle principe vivifiant des mathé-

« matique supérieure « matiques, la mathématique poétique » (2).

Novalis était done savant, autant que poète. Il cherchait la vérité sur le chemin de la science, mais il transfigurait cette vérité par la magie de la fable, il l'enveloppait de la féerie brillante de son imagination.

Cet idéalisme scientifique qui caractérise non seulement Novalis mais la plupart des romantiques, n'existe pas chez Hôlderlin. L'idéalisme d'Hôlderlin est essentiellement sentimental. Le poète a projeté, dans les tendances philosophiques dont il a subi l'influence, l'aspiration de son cœur vers la perfection et la beauté idéales.

Des réalités telles que la nalure et la Grèce perdent, pour lui, leur valeur objective et deviennent les purs symboles du rêve qui les a créées.

Henri d'Ofterdingen cherche dans la mystérieuse fleur bleue une formule magique qui serait la clef de tous les problèmes. Mais cette formule ne peut exister que dans une forme d'art supérieure, la poésie en soi.

Iyperion vit son rêve et, par l'intensité de son enthousiasme, il crée spontanément l'absolu.

Tous les deux, ils recherchent l'isolement spirituel qui les détache de l'existence réelle et qui les transporte dans le domaine des réalités supra-sensibles,.

Celte vision totale de l'absolu, ils aspirent vers elle,

(1) Spenlé, Novalis, p. 193.

(2) Spenlé, Novalis, p. 139,

mais ils ne l’atteignent jamais, et il se dégage de l'œuvre de Novalis comme de l'Hyperion d'Hôlderlin, l'impression de l’inachevé, de la continuité du rêve qui ne peut abouüir à une barrière, à un terme.

Il existe done de profondes analogies entre les deux romans,

Tandis que Wilhelm Meister a choisi, pour s'instruire, la voie de l'expérience, les héros d'Hôlderlin et de Novalis évoluent vers le terme de leur développement moral par un chemin que Henri d'Ofterdingen nomme lui-même, au début du roman, celui de l'intuition. Wilhelm Meister a vécu sur le plan du réel, Hyperion et Henri d'Ofterdingen s'acheminent vers la substitution complète de l'irréel au réel.

Cette substitulion, surtout dans le roman de Novalis, s'établit graduellement, harmonieusement, et le mirage des illusions s'évanouit dans le rêve où le symbole paraît être le vrai. |

Cette affinité des conceptions idéalistes d'Henri d'Ofterdingen et d'Hyperion nous révèle la parenté d'âme qui unit les auteurs des deux romans.

Hôlderlin et Novalis sont deux personnalités littéraires presque symboliques ; ils intéressent autant par l’originalité de Jeurs natures que par l'importance de leurs œuvres.

Les théories philosophiques du xvin° siècle, les données historiques, toute la richesse du présent et du passé, deviennent au contact de leurs vibrantes sensibilités, l'expression même de leurs âmes. De là, le retentissement profond et durable de ces deux poètes dont la vie fut courte et l’œuvre restreinte.

Il ressort des pages antérieures que l'Hyperion d'Hôlderlin, s'il reflète, en partie, les grandes tendances qui

caractérisent, au xvir° siècle, le roman du « Sturm und Drang », le roman classique et le roman idéaliste, n'entre, à proprement parler, dans aucune de ces catégories

L'œuvre d'Hôlderlin ne peut être considérée comme un roman sentimental dans le sens de Werther, mais, d'autre part, son héros diffère profondément d° Ardinghello par la spiritualité très pure, très éthérée de ses aspirations idéalistes qui s'opposent à l'individualisme génial, au titanisme du « Sturm und Drang » dont les traces sont très sensibles dans le roman de Heinse.

Tandis que Wilhelm Meister et Agathon entrevoient la fin de leur développement dans la belle réalité dont les formes vivantes et sereines sont pénétrées d'harmonie, l'Hyperion d'Hôülderlin évolue dans un sens opposé. Il tend vers un idéal situé en dehors des contingences qui réaliserait l'absolu par l'absorption totale du réel dans la spiritualité pure.

Ce désir d'échapper au mirage de l'illusion sensible pour s'épanouir dans Ja vision des vérités supérieures semble très proche de l'aspiration d'Henri d'Ofterdingen vers l’inaccessible et mystérieuse fleur bleue. Mais Hyperion nest pas un visionnaire dans le sens de Novalis et son exaltation purement sentimentale ne peut s'identifier complètement avec les vues encyclopédiques du rêve romantique.

Comme la plupart des romans de l'époque, qu'ils soient de tendance sentimentale ou titanique, classique ou romantique, l'Hyperion d'Hôlderlin peut êlre considéré, en une certaine mesure, comme un roman éducatif, puisque le but essentiel de l’action est de montrer l’acheminement du héros principal vers un idéal moral.

Mais l'originalité propre.de cette œuvre réside dans la pureté presque séraphique de l'idéalisme d'IHyperion, dans l'intensité de l'émotion sentimentale qui est le point de départ de cette aspiration.

Page 1