CHAPITRE
Étude de la forme dans « Hyperion »
I. Caractère général du style d'Hyperion. — Valeur musicale. — IT. Le rythme de la phrase et les procédés oratoires. — II. Les Images.
. — Caractère général du style d’ « Hyperion ) Valeur musicale
Dans les chapitres antérieurs, nous avons essayé d’analyser les idées d'Hôlderlin en montrant, d'une part, ce qu'elles ont d'original, de personnel, et, d'autre part, ce qu'elles doivent à l'ambiance du temps.
Mais, ces idées, comment Hôlderlin les a-t-il exprimées ? Son œuvre, intéressante el neuve par sa substance même, l'est-elle aussi par sa forme ? Quel est le caractère original, quelle est la valeur du style d'Hyperion ?
Le tour particulier de son génie le destinait, comme Platen, au grand lyrisme grave de Pindare et d'Horace, très différent du lyrisme moderne tel qu'il apparaît dans les Volkslieder de Gœthe, dans les poèmes courts et chantants de Lenau, Heine, Geibel.
Cette tendance primitive qui produisit les hymnes et les odes de 1786 à 1792 se manifeste dans le roman.
L'Hyperion définitif est une suite de morceaux lyriques où vibre une mélodie grave, mélancolique plutôt que joyeuse, dépourvue de la tristesse commune et de la gaieté commune généralement exprimées par le Iyrisme.
Comme sa pensée, Ja prose d'Hôlderlin subit une longue évolution avant d'atteindre son caractère définitif. Elle s'affermit et se purilie dans les versions successives du roman.
Les effets de pure rhétorique, trop fréquents dans les lettres de 1794, diminuent lorsqu'Iôiderlin subit des influences philosophiques plus intimement liées à sa vie, lorsqu'il exprime, après les événements de Francfort, une détresse réellement sentie. Comme ses poèmes plus courts et moins ornés, sa prose plus sobre révèle alors une émotion personnelle et profonde.
Nous ne considérerons que cette forme définitive, affermie et épurée de la prose d'Hôülderlin.
A-t-elle une valeur originale ? Aucun style n'est absolument personnel, et Hôülderlin, comme tout autre, peutêtre même beaucoup plus qu'un autre, parce qu'il était faible et malléable, incapable d'initiative, devait, en écrivant, s'inspirer de modèles.
L'influence dont on retrouve dans sa prose les traces les plus caractérisées paraît être celle de Werther.
Les phrases de Gœthe chantaient à son oreille lorsqu'il construisit ses longs développements Ivriques introduits par « Wenn » riches en allitérations, distingués par la correspondance des membres de phrases, par la régularité, la cadence du rythme.
On lit dans Hyperion
« Und wenn ich oft da lag unter den Blumen und am « zärtlichen Frühlingslichte mich sonnte, und hinauf sah «ins heitre Blau, das die Warme Erde umfing, wenn ich «unter den Ulmen und Weiden im Schosse des Berges «sass, nach einem erquickenden Regen, wenn die Zweige « noch bebten von den Berührungen des Iimmels, und
— IÔr —
über dem trôüpfelnden Walde sich goldne Wolken bewegten, oder, wenn der Abendstern voll friedlichen Geistes heraufkam mit den alten Jünglingen den übriger Helden des Himmels, und ich so sah wie das Leben in ihnen, in ewiger, müheloser Ordnung durch den Aether sich fortbewegte, und die Ruhe der Welt mich umgab und erfreute, dass ich aufmerkle, und lauschte, ohne zu wissen wie mir geschah — [hast du mich lieb, guter Vater im Himmel ! fragt ich dann leise, und fühlte seine Antwort so sicher und selig am Herzen l»] (x): ù
Et dans Werther
« Wenn das liebe Tal um mich dampft, und die hohe Sonne an der Oberfläche der undurchdringlichen Finsternis meines Waldes ruht, und nur einzelne Strahlen sich in das innere Heiligtum stehlen, ich dann im hohen Grase, am fallenden Bache liege und näher an der Erde tausend mannigfaltige Gräschen mir merkwürdig werden ; wenn ich das Wimmeln der kleinen Welt zwischen den Halmen, die unzähligen, unergründlichen Gestalten der Wümchen, der Mücken näher an meinem Herzen fühle, und fühle die Gegenwart des Allmächtigen, der uns in ewiger wonne schwebend trägt und erbält, mein Freund, wenn’s dam um meine Augen dämmert und die Welt um mich her, und der Himmel ganz in meiner Seele ruhn, wie die Gestalt einer Geliebten ; [dann sehne ich mich oft und denke ; Ach ! künntest du das wieder ausdrücken, künntest du dem Papier das einhauchen, was so voll, so warm in dir lebt, das es würde der Spiegel deiner Seele, wie deine seele ist der Spiegel des unendlichen Gottes »](2). La phrase d'Hôlderlin et celle de Gœthe comprennent
chacune deux membres de longueur inégale. Le premier
(t) HW: IL 46.
(2) Gœrxe, W., VI, 6,
se compose d'une suite de subordonnées qui semblent converger vers la principale située dans le second. Les propositions se succèdent selon un rythme régulier dont l'ampleur et la continuité expriment le ravissement lyrique, l'enthousiasme du poète en face des merveilles de la nature. Dans le second membre, beaucoup plus court que le premier, l'auteur reprend le ton de la conversation pour exprimer les pensées, les désirs, les croyances ou les inquiétudes qui s'éveillent en lui au cours de sa contemplation.
Moins rares que dans Werther, les monologues ne sont cependant pas fréquents dans Hyperion, et ce caractère est une conséquence de la forme épistolaire commune aux deux romans. |
En effet, les lettres d'Hyperion et de Werther sont des confessions, elles remplacent, dans le roman, le monologue du drame, puisqu'elles initient le lecteur à la vie intérieure du héros.
Hôlderlin rapporte souvent en style direct les conversations d'Hyperion, de Diotima, d'Alabanda, Comme Gœthe dans Werther, il sait donner à son style de la couleur et de la vivacité par l'emploi judicieux du dialogue. Mais le dialogue présente un caractère différent dans les deux romans. Tandis que Werther évite toute discussion didactique, les héros d'Hôülderlin affectionnent ce genre d'entretien. Et celte différence exprime l'opposition profonde qui existait entre la personnalité de Gæthe et celle d'Hôlderlin., Hôlderlin n'avait pas, comme Gœæthe, le sens des réalités, il n'osait pas voir dans la vie ordinaire le commun et le vulgaire et ne savait pas rendre la vision qui frappe les sens.
Ainsi, malgré les analogies que nous avons signalées, la prose d'Hyperion diffère profondément de celle de Werlher. Elle s'éloigne encore plus du laisser-aller facile el nalurel de Wilhelm Meister, des violences et des vul-
garités du « Sturm und Drang », du sensualisme mystique et doux, des énigmes de Novalis.
Le style d'Hôlderlin se distingue surtout, dans Hyperion, par sa forme aphoristique et sa valeur musicale, I est net, brillant, ciselé, mais d’une manière trop continue qui devient parfois monotone et peut donner l'impression d'une rhétorique étincelante, un peu factice, On y cherche en vain des variations et des nuances à côté du ton dominant, ces brusques changements de lumière et d'ombre qui font l'accident de la vie réelle. Le pittoresque y manque parce que Hôlderlin ne sait pas objectiver ses sensations du monde extérieur dont il trace une image toute subjective, toute Ivrique et musicale.
Les paysages, les sensations, les faits et les personnages n'offrent, dans le roman d'Hôlderlin, aucune précision descriptive, aucune étude de détail. Leur valeur est générale, symbolique et musicale. Adamas, Alabanda, Hyperion, Diotima sont des silhouettes distinctes, il est vrai, mais non des individus doués d'énergie, d'originalité et d'activité épiques. Leur réalité est celle de thèmes musicaux, qui se détachent d'une mélodie infinie, se séparent, s'unissent de nouveau et s'évanouissent en un murmure.
L'action du roman, tout intérieure et psychologique, se ramène à un ensemble de phrases mélodiques qui-se distinguent et se confondent tour à tour, selon la nature du sentiment et de la pensée.
Hôlderlin pose, tout d'abord. le motif de la mélancolie : « Fern und tot sind meine Gelieblen und ich vernehme « durch keine Slimme von ihnen nichts mehr » (1).
Ainsi, le ton fondamental du poème vibre dès le début, mais il semble assourdi et voilé. Puis, de ces frémissements tragiques et confus se détachent des accents plus vifs qui chantent l'espoir d'Hyperion en une vie nouvelle : « Aber du scheinst noch, Sonne des Fimmels ! Du grünsl
AAENWENL12;
noch, heilge Erde, noch rauschen die Strôme ins Meer, « und schattige Bäume säuseln im Mitiag. Der Wonnegesang des Frühlings singt meine sterblichen Gedan- « ken in Schlaf » (x).
Cette mélancolie qu'éclairent de fugitives espérances n'est, dans les premières lettres, qu'un motif hésitant et timide, fait de nostalgies et de visions indécises, interrompu encore par les harmonies tragiques du prélude. Mais, dans les pages qui suivent, ce motif s'affermit cl s'agrémente de variations nouvelles, et les derniers accents de la mélancolie s'évanouissent devant l'apparition de Diotima. Le chant des regrets semble se taire à jamais et le héros célèbre, par un hymne enthousiaste, la réalisation de son idéal : « O Thr ! die Ihr das Hôchste und Beste « sucht, in der Tiefe des Wissens, im Getümmel des Han- « delns, im Labyrinthe der Zukunft, in den Gräbern « oder über den Sternen ! wisst Ihr sernen Namen, den « Namen des, das Eins ist und Alles ? Sein Name ist « Schôünheit ! » (2).
L'émotion de ce premier éblouissement se calme peu à peu ; aux accords éclalants succède un chant de félicité infiniment mélodieux et doux. Diotima, la Nature, la Grèce, la religion, la beauté, la poésie sont les manifestations individuelles d’un idéal unique, les notes qui vibrent à l'unisson dans une symphonie éternelle, Hyperion salue en elles l'union du fini et de l'infini : « Schwinde, « Schwinde, sterbliches Leben, wir sind zur Freude der « Gottheit alle berufen » (3).
Ici commence la seconde partie qui fut écrite après la calastrophe de Francfort, La forme reflète le trouble et l'angoisse du poète. Déçu dans ses espérances patriotiques, Hyperion constate de nouveau que notre nature bornée
CHPRENV ES TI:
ne peut se perdre éternellement dans l'infini. De la mélodie primitive se détache alors Ia plainte plus douloureuse d'un être isolé qui sent en son cœur F'instabilité et le néant de la destinée humaine, Cette profonde mélancolie s'exhale dans les strophes que le héros chante au son de la Ivre « Ihr wandelt droben im Licht « Auf weichem Boden, selige Genien ! » (1).
Diotima disparaît et Alabanda se jette au-devant d'un destin fatal. Le jeu musical des sentiments s'interrompt dans l'âme d'Hyperion ; en termes musicaux, il y a comme un silence, un silence profond d'où jaillit une conception nouvelle exprimée par une mélodie inconnue : « Muss nicht alles leiden, und je trefflicher es ist, desto « tiefer, leidet nicht die heilge Natur ? O Meine Gottheit ! « dass du trauern konntesi, wie du selig bist, das konnte «ich lange nicht fassen, aber die Wonne die nicht leidet « ist Schlaf, und ohne Tod ist kein Leben » (2).
Hyperion reprend ici le motif du début en affirmant la souffrance originelle et nécessaire de toute vie, Mais cette conception a été mürie et purifiée par la douleur, la soumission à l'inévitable destinée est plus recueillie, plus profonde qu'autrefois. Les frémissements tragiques du prélude retentissent de nouveau, comme spiritualisés, libérés de toute émotion étrangère. Is emplissent le monde et l'âme du héros: la nature aux apparitions variées est le symbole de cette universalité : « Auch wir sind « nicht geschieden, Diotima, und die Tränen um dich « verstehen es nicht — lebendige Tôüne sind wir, stimmen « zusammen in deinem Wohllaut Natur ! Wer reisst denn, « wer mag die Liebenden scheiden ? Wie der Zwift der « Liebenden sind die Dissonanzen der Welt » (3).
Ainsi, tout détail caractéristique se noie dans le symbolisme musical d'Hôülderlin, Ce qui est circonstance, réalité, forme visible de l'être s'efface. Les méditations d'Hyperion sont des soupirs ou des chants d'allégresse ; héroïsme, enthousiasme, amour, immortalité, spiritualisme platonicien et christianisme diffus, subjectivisme moderne et divinité de la nature, toutes les aspirations, les notions et les tendances qui fournissent la vaste charpente du roman, se mêlent en une pensée presque immatérielle et s'expriment dans une langue musicale comme celles de l'antiquité, faite de rythmes flottants, d'harmonies tour à tour molles ou nerveuses.
Il, — Le rythme de la phrase et les procédés oratoires
Tandis que la peinture, l'architecture, la sculpture valent par la symétrie et le calme immuable des formes, la musique et la poésie ont pour principe le mouvement du temps, c'est-à-dire le rythme, La prose d'Hôlderlin, si riche en éléments musicaux, semble caractérisée par l'harmonie des rythmes, Elle est essentiellement mélodique.
Hôlderlin avait naturellement le sens du rythme et de la mesure, Malgré l'agitation de son âme, il sut donner à ses vers et à sa prose le calme constant de l'élégie, la modération de la beauté classique. Une grave harmonie tempère les accents de la passion et la joie s'exprime avec une grâce mesurée qui rappelle les mouvements assouplis des danses grecques.
Disposé à rendre par des effets rythmiques les manifestations de sa vie intérieure, il semble enrichir encore
celle puissance au cours de ses rêves et de ses lectures
la beauté, l'héroïsme, l'amour ou le malheur lorsqu'ils lui apparurent, ajoutèrent des variations nouvelles au chant de son âme. La beauté de Diotima fait entendre un hymne de joie, l'amour qu'elle inspire est un cantique aux accords enthousiastes, l’héroïsme a des sonorités lriomphales et la voix des désillusions est pleine de rumeurs profondes, Les livres qui l'ont ému déposèrent en lui les harmonies dont ils vibrent. La Grèce, entrevue à travers les poèmes homériques, lui révéla leffusion enthousiaste de l’homme et de la nature,
H perçut le bruit de la mer, non pas le mugissement d'une mer irritée, mais la musique des flots assoupis qui bercent une barque légère
« Wenn aus derFerne, mir die verhallende Stimme der « Meersflut tünte... » (r).
« Im schwebenden Schiffe » (2).
Il entendit les harmonies qui sortent des monuments antiques et qui semblent les reflets retentissants de ces belles formes, au milieu desquelles la vie prend un éclat d'apothéose
« In den Tempeln erwachten und tônten ineinander « ihre Seelen und treu bewahrte jeder die entzückenden « Accorde » (3).
Avec le poème d'Ossian, c'est la voix du passé qui l'a frappé dans ses rêves. Il a prêté l'oreille aux bruits qu'apportent les brises et qui sont comme les voix d'un monde surnaturel : « Fern und tot sind meine Geliebten, « und ich vernehme durch keine Stimme von ihnen « nichts mehr » (4).
Ainsi, la prose d'Hôlderlin vaut musicalement par son rythme et ses sonorités. Mais elle semble plus libre et
(D). NW, IT, 26.