‹ Études sur l'Islam en Côte d'IvoireChapitre 14 sur 67 · I. — Introduction historique · texte numérisé non relu

I. — Introduction historique

Il n'est pas possible d'entreprendre ici l'histoire de la haute Côte d'Ivoire : Non erat hic locus. Mais il n'est pas inutile d'en exposer les principales données historiques et ethniques : cet exposé est une introduction presque nécessaire à l'étude des principaux groupements et personnages musulmans de la savane soudanaise de cette colonie. Les traditions locales ne manquent pas; les relations écrites des auteurs arabes y font quelques allusions. Ces divers matériaux ont été utilisés, comme aussi les travaux si pleins d'intérêt de xMaurice Delafosse, de Ripert, de Chartier, de Le Campion, de Falip. Cette introduction, conçue sans vains développements, ramenée aux faits essentiels, établie en vue d'éclairer la situation islamique locale, est donc en quelque sorte une œuvre collective.

Au moment où s'ouvre l'ère historique de la haute Côte

yS ÉTUDES SUR l'islam EN COTE d'iVOIKE

d'Ivoire, c'est-à-dire au moyen âge, le pays est peuplé par deux peuples de familles ethniques différentes, toutes deux animistes : les Malinké à l'ouest, les Senoufo au centre et à l'est.

Les Malinké appartiennent à la grande famille mandé ou mandingue. Ils sont l'avant-garde, vers le sud-est, de ces grands peuples qui ont illustré l'empire de Mali. Ils forment un même groupe avec les Malinké voisins de Beyla, de Kankan, de Kouroussa (Guinée), et c'est arbitrairement que notre frontière administrative les sépare. Ces Malinké sont actuellement fétichistes, comme au premier jour : aussi sont-ils, suivant un usage courant au Soudan, appelés « Bambara » par les Musulmans voisins, même par leurs frères ethniques. On sait, en effet, qu'ici « Bambara » est synonyme de païen, de non-musulman, comme Soninké l'est en Gambie et en Casamance.

Le centre et l'est du pays constituent la zone d'habitat du peuple Senoufo, ou Siéné, Siénamana, comme il s'appelle lui-même. Il vit aussi à cheval sur notre frontière administrative : dix de ces tribus sont comprises au Soudan; les autres (Pallaka, Kiembara, Kaouara, Katiali, Kadioha, Djimini, Diamala, Tagouana, ou Tagbana, etc.) sont en Côte d'Ivoire. Toutes les traditions, de Koutiala au Baoulé, les font autochtones. Ils sont animistes, comme au premier jour. Ce sont donc aussi des « Bambara » pour leurs voisins musulmans.

Il n'y a pas lieu de rapporter ici les traditious historiques du peuple Senoufo. Constatons seulement qu'elles rapportent toutes des luttes entre Korhogo, fondée par Mengué, serviteur du chef de la fraction Nafana, et Kong (ou Kpon) fondée par ce chef lui-même. Les gens de Korhogo repoussèrent les Nafana jusqu'à Bondoukou, où certains se trouvent encore, et ont gardé ce nom de Nafana. Le maître du sol à: Bondoukou est un Nafana. Korhogo, restée longtemps fétichiste, alors que Kong se peuplait d'immigrants

musulmans, essaima dans la région. Le pays a gardé le nom de la tribu : Kiembara ou Kiegbara.

On ne citera que pour mémoire les peuples Koulango, Abron, Lobi, Dagari et Birifon qui habitent la corne nordorientale de la colonie. Leur nombre est en effet peu considérable et leur zone d'habitat s'étend surtout dans les colonies voisines : Gold Coast et Haute-Volta.

Vers la fin du seizième siècle, les traditions s'accordent à le constater, il se produit sur le territoire un phénomène d'immigration qui va amener de profondes modifications dans le pays; on voit apparaître les premiers musulmans. Ils viennent tous de la moyenne vallée du Niger, de Bamako à Tombouctou, appartiennent tous à la famille mandé et sont presque tous musulmans.

A quoi attribuer cet exode? A des causes générales sans doute et qui comptent pour beaucoup dans cette famille mandé, active, remuante et âpre au gain, à savoir : les divisions intestines, le goût des aventures, l'amour du commerce et du lucre, des remous ath niques variés, mais surtout à trois grands faits historiques et religieux qui s'échelonnent, de la fin du quinzième à la fin du seizième siècle; ils devaient provoquer des perturbations politiques et sociales, des déclassements de peuple, des migrations, à savoir : i** la chute de l'empire mandingue de Mali et le transfert de la souveraineté à la dynastie des askia de Gao- Tombouctou; 2'' la propagation de l'Islam danslamoyenne vallée du Niger par les prédications des grands apôtres du qadérisme : Al-Marili, le grand cheikh Kounta du Hodh, etc. , et leurs missionnaires; 3*^ la conquête de Tombouctou, de Dienné, etc., par les Marocains.

Une foule d'aventuriers, de plus en plus nombreux, de plus en plus musulmans, émigrèrent vers le Sud. Ils essaimèrent dans les régions de Kankan et de Beyla (Guinée), d'Odienné, de Touba, de Man et même de Séguéla, un peu à l'aventure et au gré des exodes, bien plutôt en quéman-

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deurs qu'en conquérants. Dans les débuts, ils firent cause commune avec leurs hôtes, mais, dans la suite, ils ne tardèrent pas à jalonner de leurs groupements les centres commerciaux importants; grâce à leurs richesses acquises dans le commerce, grâce à leur intelligence, grâce à leur science et à leur religion islamique, parfois même grâce à la force, ils acquirent ainsi sur les fétichistes, agriculteurs, frustes et casaniers pour la plupart, une influence considérable qui, en certaines régions, se termina en une maîtrise absolue.

C'est ainsi qu'ilsfondèrent ces Etats des Ouatara de Kong qui, depuis plus d'un siècle, devaient avoir une fortune si florissante ; c'est ainsi encore qu'ils édifièrent à coups de perfidies, de razzias, de traite d'esclaves, de mises en captivité, le royaume des Touré d'Odienné qui dura une soixantaine d'années. Ailleurs, dans le cercle de Touba, lors surtout des invasions des despotes musulmans, ils intriguèrent et parfois même donnèrent un appui efficace aux envahisseurs. Cette politique devait avoir pour conséquence de maintenir une profonde inimitié entre les populations fétichistes et les populations des grands centres musulmans.

Cette invasion des Mandé du Nord se fait sentir dans l'Est, mais plus sporadiquement encore, car ici elle ne dérivait pas du fond même de l'agglomérat mandé de Mali, mais des nombreuses et importantes colonies du peuple dioula qu'on trouve dans le bas Soudan : chez les Mossi, les Bobo et surtout les Dafina. Elle se traduisit sur le terrain par une extrême dispersion des envahisseurs : tantôt, et le plus souvent, on ne trouve qu'une ou plusieurs familles dioula dans le village Senoufo ou Koulango. Tantôt on rencontre un village dioula, mais le canton est Senoufo. Ce n'est que rarement qu'on rencontre des groupements de 2, 3 ou 4 villages dioula et musulmans, qui nous permet tent aujourd'hui la formation d'un petit canton de cette race et de cette religion : Kong-ville (Korhogo), Darhalo

GROUPEMENTS ET INDIVIDUALITES ISLAMIQUES 8l

(Dabakala), Boron (Séguéla) ; Kaoura, Morhandougou, en bordure du Soudan.

C'est donc par ces diverses migrations qui s'échelonnent du moyen âge à nos jours, plus massives vers l'ouest, plus sporadiques vers l'est, que l'islam, infiltré dans ce courant mandé, a pénétré dans la haute Côte d'Ivoire au seizième siècle. C'est par ce flux d'immigrants, venu médiatement ou immédiatement de la moyenne vallée du Niger, et surtout de ses capitales religieuses : Dienné et Tombouctou, que les peuples Malinké, Senoufoet Koulango virent apparaître l'islam en des étapes qui s'échelonnèrent du nord d'Odienné, où le pays en a gardé le nom de Nafana, jusqu'à Samatiguila, « le pays des chasseurs d'éléphants », de Bobo-Dioulasso jusqu'à Korbogo, Cong, Bouna et Bandoukou.

Des migrations mandingues postérieures dérivèrent de l'Ouest, des régions du haut Niger et du haut Milo : on y distingue pêle-mêle, d'après les traditions, des Ouassoulounké d'abord Toron (Toron du Ouassoulou), de même origine que les Bambara de Ségou et du Bélédougou, et qui peuplèrent les cantons de Toron, du Bouadougou et du Tondougou, d'Odienné, ensuite Foulanké, métis de Malinké et de Foula, et qui peuplèrent le Folo, le Fouladougou et le Fadougou ; et enfin Diomandé, qui peuplèrent les petits cantons du Bambala, du Gbanangala, et poussèrent jusque dans la région de Séguéla.

Les uns et les autres, c'est-à-dire Toronké, Foulanké et Diomandé, étaient fétichistes. L'exode sporadique continua à se faire sentir de génération en génération fétichiste, jusqu'au moment où la haute Guinée s'étant islamisée et Kankan étant devenu un centre religieux important, les premiers immigrants musulmans venus de cette région firent à leur tour leur apparition dans le pays.

Nous constatons par ce que vit et entendit René Caillié, qui séjourna cinq mois à Tiéné, près d'Odienné, en 1827,

qu'au dix-huitième et au début du dix-neuvième siècle, musulmans et fétichistes, les unset les autres Mandé, et plus spécialement Malinké, à Touest, les uns Mandé-dioula et les autres Senoufo ou Koulango ou Abron à l'est, vivent dans les meilleurs termes. Les fétichistes, maîtres du pays, laissent la plus grande liberté, l'indépendance complète même, aux musulmans.

« Dans toute cette partie, dit Caillié, il y a quelques villages mandingues, tous mahométans ; ils sont indépendants des Bambaras, comme à Timé, Sambatikila, Tangréra, et d'autres villages situés plus au sud. Les Bambaras les appellent Diaulas ou Jaulas ; et quoiqu'ils pussent leur nuire, puisqu'ils sont bien plus nombreux qu'eux, ils les laissenten paix, et vont dans leurs villages leur vendre le superflu de leurs récoltes ».

Les fétichistes devaient être bientôt les victimes de cette trop grande bienveillance.

C'est vers le milieu du dix-neuvième siècle que nous voyons l'islam s'installer définitivement dans la région et procédant par la violence, ainsi qu'il opère, chaque fois qu'il en a la possibilité, bouleverser atrocement les sociétés malinké et senoufo.

On peut distinguer certains épisodes locaux : à savoir, les gouvernements musulmans des despotes Touré d'Odienné et de Marabadiassa et les tentatives des despotes de Sikasso, avant d'en arriver au grand drame final deBabemba et de Samory. C'est à Delafosse qu'il faut s'en tenir dans la relation et la critique de ces événements. Ses études sur la question sont définitives.

C'est vers 1860 qu'un descendant de la deuxième immigration, venu de Dienné, nommé i^a^a Touré, dont le père était originaire d'un hameau voisin de Samatiguila et la mère native de la province du Nafana, conçut l'idée de fonder un empire mandingue et musulman, aux dépens des autochtones siénamana, jusque-là suzerains au moins no-

ff

Mosquée d'Odiexné.

Cl. Le Campion.

Une mosquée aux environs d'Odienné.

Cl . ' e Caiiipion.

minaux, et des immigrants païens. C'était la lutte des Mon' (musulmans) contre les Bambara (païens de toutes races), qui allait désoler l'ouest du pays, comme elle a désolé tant de régions du Soudan.

Kaba Touré — qui plus tard par respect fut appelé Fa Kaba (le père Kaba),^ — vivait au Nafana dans la famille de sa mère. C'est là qu'il réunit une bande de guerriers, qui devait se grossir peu à peu de tout ce que le pays comptait de fainéants, plus enclins à manier l'épée, la lance ou le fusil que la houe ou le métier à tisser. Après avoir dévasté le Sienko, il établit un camp retranché qu'il peupla des captifs faits durant sa première campagne et qu'il appela Odienné (ou mieux Ouaguienné), en souvenir de Dienné, la patrie de ses ancêtres. Il ravagea ensuite le Massela, respecta Samatiguila à cause du hameau voisin, d'où son père était originaire puis, traversant le Noholo et le Nafala, descendit au sud jusqu'au Kani, dévasta le Kalaguian et fut surpris par la mort, au moment où il projetait d'étendre ses conquêtes vers l'est.

Son œuvre fut continuée par son successeur, Mango Mamadou, qui transforma le Naholo et le Fouladougou en déserts, pilla le Zona et ne fut arrêté que vers la frontière orientale du Gbâto par l'énergie des Siénamana coalisés (vers 1874).

Mango Mamadou, à la tête d'un véritable empire, consolida la puissance des Touré en épousant Sorhonassi, première fille de Samory, lequel était seulement au début de sa carrière de conquérant, et ne commandait guère qu'à Bissandougou. On a dit que ce mariage fut une habileté diplomatique de Samory, qui voulait se concilier ainsi un rival possible, alors plus puissant que lui-même.

Les forces coalisées de Mango Mamadou et Samory, commandées par un chef militaire de grand talent, Bintou Mamadi, s'imposèrent alors à tout le pays ; ce fut l'essor de la fortune de Samory. Son allié, Mango xMamadou, dit aussi

Amadou Touré, se mit facilement à la remorque de son beau-père.

Odienné avait été définitivement occupé par nos troupes en 1898, après la prise de Sikasso, Cette occupation marque la fin de Péphémère empire des Touré : les provinces conquises par Fakaba et son successeur reprirent leur indépendance etle Kabadougou fut réduit aux environs d'Odienné. Mais les Siénamana du Noholo avaient perdu, pour toujours, leur ancienne suzeraineté sur leurs voisins mandingues. Pour en finir avec la famille des Touré, il faut dire que Mango xMamadou pris par Lartigue, à Lola, au nord du Libéria, fut interné à Tombouctou en même temps que Fo, fils de Tiéba et divers chefs toucouleurs, de la parenté ou de la suite d'Ahmadou Ghékou. Gracié en igoS, il rentra à Odienné, et y vécut et y mourut paisiblement, à côté de son ancien général, Bintou Mamadi. Il avait été remplacé, comme chef d'Odienné et du Kabadougou, par son frère Moriba, qui, ayant cherché à renouveler par des moyens détournés les actes de tyrannie de son prédécesseur, fut exilé à Bingerville. Celui-ci fut remplacé d'abord par Lanténé-Sidiki, puis par Ibrahima, qui sont tous deux également les frères du célèbre Mango Mamadou. Nous verrons tous ces personnages sous le titre d'Odienné.

Une autre branche de la même famille, également originaire de Dienné, était allée s'établir bien plus au sud, à la limite nord-ouest du Baoulé, sur le Bandama, en un point que des Haoussa marchands avaient converti en gîte d'étape et en marché, et que l'on appela pour ce motif Marahadiassa (camp des Haoussa ou Maraba). Vers i885, Mori Touré, alors chef de cette colonie Touré, entreprit la conquête des pays occupés par les Siénamana de la tribu Takponin, dits aussi Tagouana ou Tagbana, et ramassa un nombre incalculable de captifs, dont les uns furent vendus. au Baoulé et les autres servirent à faire une ville du modeste camp des Haoussa. Les razzias de Mori Touré firent moins

de ravages dans la circonscription de Korhogo que dans celle de Dabakala ; cependant les cantons de Niankaramadougou et de Foundebougou, situés dans la première, ne se sont pas encore rétablis des pertes que leur a fait subir ce conquérant. Comme Mango Mamadou, Mori Touré s'attacha parla suite à la fortune deSamory et fut tué, semblet-il, au cours de l'un des derniers combats livrés à l'almany par nos troupes. Son successeur Souleyman, dit Babia, est encore chef de Marabadiassa; mais son autorité ne s'étend pas en dehors de ce village, d'ailleurs déchu de son importance d'un jour.

Ces conquêtes des Touré ne furent en somme que des guerres locales : celle de Babembaet de Samory eurent une bien autre importance pour l'avenir de la haute colonie, car, outre qu'elles le bouleversèrent dans une zone bien plus étendue, elles furent l'occasion de l'établissement dans le pays d'une foule d'aventuriers étrangers qui, venus comme guerriers ou à la suite des conquérants, ont lâché ces derniers, au momient où la fortune leur est devenue contraire, et sont restés dans le cercle, augmentant, d'un lot d'ailleurs peu recommandable, les habitants de famille mandingue.

Le Kénédougou et Sikasso, sa capitale, sont habités surtout par des Siénamana delà tribu des Siénerhé, mais aussi par un grand nombre d'immigrants mandingues qui ont fortement répandu l'usage de leur langue dans le pays. Tiéba, avant sa lutte contre Samory, semble avoir eu des visées sur les régions qui nous occupent actuellement. En 1882, aidé de Niamana, chef deMbégué, il détruisit Niellé ; en i885, il s'empara du Kadlé et du Niéné et fit la guerre aux Nafarha de Sinematiali; mais il était l'ami du chef de Korhogo. Son successeur Babemba aurait eu l'idée de fonder un vaste empire Siénamana, pour l'opposer à l'empire Mandingue de Samory.

C'est à la requête de Ouahirimé, alors chef des Folo de Niellé, mort en mars 1906, à Fourougoula (Bobo Dioulasso),

que Babemba porta la guerre dans la circonscription de Korhogo. Des exactions de Ouahirimé l'avaient fait détester de sa tribu, dont une fraction importante s'était soulevée contre lui et l'avait chassé de sa capitale. Babemba, saisissant avec joie ce prétexte, accourut à son appel et, unissant à ses bandes celles de Ouahirimé, attaqua et prit Niallé. Mais le chef de parti hostile à Ouahirimé, Bilangolo, actuellement chef du canton de Niellé, organisa la résistance et réussit à chasser Babemba de la région et à forcer Ouahirimé à passer de l'autre côté de la Léraba.

Babemba se rabattit sur le Niarhafolo, qu'il pilla, puis conquit et dévasta Sinématiali et Korhogo, ravagea Kiémou, et ensuite se porta vers l'ouest, mais se heurta, à Kiéré (canton de Kannorhoba), aux sofa de Samory, qui venaient d'occuper le Gbâto et qui forcèrent Babemba à rebrousser chemin. Il vint s'établir à Tiorhoniarhadougou, à lo kilomètres au sud de Korhogo, et voulut essayer d'y organiser la résistance contre son adversaire. Dans ce but, il fit appel aux chefs des tribus voisines, notamment au chef de Korhogo, père du chef actuel, les convoquant à une sorte de cour plénière. Mais, à l'instigation du chef de Korhogo, qui semblait redouter la domination de Babemba plus que celle de Samory, tous les chefs refusèrent de répondre à l'appel de Babemba, qui, apprenant d'autre part qu'une colonne française se dirigeait du côté de Sikasso, retourna dans sa capitale. Il emmena avec lui un nombre incalculable de captifs, faits au cours de ses razzias, ce qui ne contribua pas peu à augmenter la ruine du pays, que ses pillages et ses dévastations avaient déjà rendu bien misérable. Il emmena aussi comme otages beaucoup de frères et fils de chefs, dont Gbon Koulibali, chef actuel de Korhogo.

Les malheureux Siénamana n'avaient échappé à un mal que pour retomber dans un autre; Samory allait renverser à peu près tout ce que Fa Kaba, Mango-Mamadou,

Mori Touré et Babemba avaient laissé debout, et bouleverser pour de longues années les paisibles populations de cette région, en armant les chefs indigènes les uns contre les autres, en les poussant au pillage, en semant les guerres civiles, en enlevant des milliers de gens, hommes, femmes et enfants, qui, de maître en maître, se trouvèrent bientôt dispersés aux quatre coins de l'Afrique Occidentale, si bien qu'on en a retrouvé à la Côte d'Or anglaise aussi bien qu'au Sénégal. Aidé de bandes de Mango-Mamadou, Samory — que les indigènes appellent Siamorou ou Siamori, ainsi que lui-même d'ailleurs orthographiait son nom en caractères arabes, — venant d'Odienné, qu'il avait dû quitter précipitamment, en février iSgS, lors de l'arrivée de la colonne Combes, dévasta ce qui restait du Noholo, puis conquit le Gbàto, où il laissa un corps d'occupation, ainsi qu'il faisait dans tous les pays qui semblaient riches et de nature à lui fournir des vivres, des esclaves ou des guerriers. Après la bataille de Kiéré, gagnée par un de ses lieutenants sur les bandes de Babemba, il vint occuper le Kannorhoba, dont le chef, ignorant à qui il avait affaire, avait cru sage de faire débrousser les chemins et de se porter en grande pompe au-devant du conquérant : cette conduite ne le dispensa pas d'être pillé.

Ensuite, Samory alla s'installer près de Boron et y construisit un camp retranché, qu'il appela Sanankoro en souvenir de son ancienne forteresse du Ouassoulou. De là, remontant au nord, il se porta dans le Niéné, où il se heurta à l'arrière-garde de Babemba, qu'il vainquit à Kato, en un combat où il fit de nombreux prisonniers. Apprenant que les bandes de Babemba se reformaient à Kaloa (canton de Mbégué), il y accourut, détruisit ces bandes, pritet ravagea Mbégué, dont les habitants vinrent demander asile au chef de Korhogoet construisirent sur son territoire le village, aujourd'hui presque abandonné, de Mbéguébougou ou Mbégué-Soukoura. Non content de cette nouvelle victoire,

Samory poursuivit jusque dans le Kénédougou son rival et futs'intaller, non loin de Sikasso, à Lofiné (iSgS).

Persuadé bientôt que Babemba, qui avait à compter au nord avec les troupes françaises, ne tenterait plus d'équipées vers le sud, il revint sur ses pas et s'établit à Nadiéfogo ou Niellé-Sokoura, où il reprit pour lui le plan élaboré quelque temps auparavant par Babemba, faisant prier le chef de Korhogo de se rendre auprès de lui avec tous les chefs influents de la région, Les chefs se rendirent tous à l'appel de Samory ; l'objet de cette conférence était double : 1° l'organisation du pays qui constituait alors l'empire de Samory; 2" surtout l'union pour la lutte contre Babemba, Samory n'ayant pas encore abandonné le désir de s'emparer de Sikasso. Cette réunion dut avoir lieu en 1894, peu après le passage du capitaine Marchand dans la région. Elle n'eut d'ailleurs aucun résultat. Comme elle venait de s'assembler, arriva une lettre « des Français » invitant les chefs Siénamana à retourner dans leur pays et à ne pas prêter leur aide à Samory; les chefs assemblés montrèrent cette lettre à Samory, qui aurait dit : « Cela veut dire que les troupes françaises vont arriver du nord : il est temps pour moi d'aller occuper le pays de Kong avant qu'elles n'arrivent.» Et levant aussitôt son camp, Samory descendit à Kiémou, passa le Bandama, et s'en fut dévaster les pays Tagouana et Djimini (1894-95), d'où la colonne Monteil ne put le déloger.

Les Siénamana étaient débarrassés de Samory, mais des représentants de ce dernier, plus ou moins officiels, étaient demeurés dans le pays, et ce n'est qu'en 1898, avec la capture de Samory et notre occupation du pays, que la paix put enfin régner et que les populations dispersées purent rentrer chez elles et rebâtir leurs villages. Ce retour s'est effectué sans précipitation, puisque nombre d'ex-captifs des cercles de Kankan et de Beyla (Guinée) demandent encore à l'heure actuelle à rentrerdans leurs foyers deTouba et d'Odienné.

Outre l'approvisionnement du pays et la diminution de la population, les dernières guerres avaient eu un résultat assez sensible sur les mœurs : elles avaient contribué à étendre le domaine de la langue mandingue et de la religion musulmane, à développer l'usage des vêtements, à généraliser Tusage du fusil aux dépens de l'arc, à faire entourer les villages de fossés et de murs qui d'ailleurs ne les sauvèrent que bien rarement, enlin à faire perdre à beaucoup d'indigènes le goût de l'agriculture pour leur inculquer celui du métier des armes. Dans cette sorte d'évolution, la somme des inconvénients, dit Delafosse, l'emporte considérablement sur celle des avantages,

La question de Samory devait jusqu'en 1920 agiter les esprits et causer de l'inquiétude. De divers côtés, on intervint, entre 1914 et 1919, en faveur du fils du célèbre almamy, Saranké-Mori, déporté au Gabon depuis 1898. On exposait qu'il serait à la fois politique et généreux de permettre à ce déporté de rentrer dans son pays. Les gouverneurs généraux Ponty, Clozel, Angoulvant se montrèrent absolument opposés à cette mesure de bienveillance. Ils ne purent que s'étonner de voir Saranké- Mori, représenté comme le seul des lils de Samory qui aurait montré de la sympathie pour les Blancs, et que ce serait pour le punir de cette sympathie que son père l'aurait désigné aux autorités soudanaises comme devant partager son propre exil.

La vérité est tout autre, ainsi qu'en font foi tous les témoignages historiques.

Alors que, vers la fin de son aventureuse carrière, Samory semblait disposé à traiter avec nous, en vue de s'assurer une tranquille vieillesse, ses projets de soumission et de paix furent sans cesse et obstinément contrecarrés par l'opposition tenace de Saranké-Mori, qui, profitant de ce qu'il était placé à la tète des bandes de son père et avait acquis ainsi une influence considérable sur les sofas, aidé

aussi dans ses visées ambitieuses par sa mère Saranké, femme préférée de l'almamy, et par le griot Morifing Diang, tout à sa dévotion, fit échouer toutes les tentatives de conciliation, menaçant de reprendre pour son compte les hostilités contre nos troupes, au cas où son père y aurait renoncé.

Il n'est pas permis d'ignorer que c'est Saranké-Mori qui, au moment où une mission dirigée par l'administrateur Nebout se préparait à entrer en pourparlers avec Samory à Dabakala, empêcha qu'aucune suite pût être donnée à ces pourparlers en massacrant dans un guet-apens le capitaine Braulot, le lieutenant Bunas et le sergent Myskiewicz, à quelques kilomètres de Bouna, alors qu'il avait reçu de son père l'ordre formel de remettre la ville et la province de Bouna entre les mains de cet officier et de ses compagnons. Ce crime, qui fut toujours désavoué par Samory, a été l'œuvre personnelle et voulue de Saranké-Mori, et son accomplissement motiva Tenvoi de la colonne qui se termina à Guélémou par la capture de Samory et de ses fils.

Il a été également prouvé que Saranké-Mori, par haine des sentiments francophiles manifestés par son frère Karamoko,qui avait voyagé en France, fit emmurer vivant ce dernier aux environs de Kani, sur la route de Séguéla à Sikasso.

Ce sont ces raisons qui déterminèrent le général de Trentinian à prononcer la déportation de Saranké-ISIon, ainsi que de sa mère et de son fidèle Morifing-Diang. Si la mort n'était venue peu après frapper Samory, il est possible qu'une mesure de clémence eût été prise à l'égard du vieil almamy, qui s'était toujours conduit vis-à-vis de nous en ennemi loyal ; mais, à aucun moment, une semblable mesure ne paraissait pouvoir être envisagée en ce qui concerne Saranké-Mori.

En dehors des raisons de justice qui s'opposent à l'octroi d'une grâce absolument imméritée, il est des considérations d'ordre politique qu'on ne peut négliger.

En 1916, le bruit avait couru dans la région de Kankan que Saranké-Mori allait revenir au Soudan, et cette nouvelle se propagea dans les cercles de la Guinée et de la Côte d'Ivoire qui, autrefois, faisaient partie du Ouassoulou et où Samory recrutait ses bandes. Immédiatement plus de 3oo bœufs furent réquisitionnés par les chefs des districts d'Odienné et de Touba et dirigés sur Kankan pour être offerts à Saranké-Mori comme hommage et dons de joyeuse arrivée. En même temps, une sourde effervescence commença à se manifester parmi les anciens chefs de sofas de la contrée, qui voyaient dans le retour des Saranké-Mori le signal d'un retour à leurs anciennes habitudes de pillage et d'indépendance. Ce mouvement fut arrêté promptement et n'eut pas de suite, les bruits répandus s'étant démontrés controuvés.

Par contre, la consternation troublait tous les cœurs dans la région de Kong.

On ne peut donc que regretter qu'en 1920 des interventions plus puissantes aient contraint le Gouvernement général à céder sur cette question, et à autoriser le retour de Saranké-Mori à Conakry, ce qui constitue la première étape sur la route du Ouassoulou. C'est la négation de notre œuvre politique passée et présente. C'est un défi à la justice.

Une émotion considérable s'est manifestée dans les régions de Korhogo, de Kong, de Dabakala, de Bondoukou, qui avaient tant souffert de déprédations, exécutions et crimes du célèbre pillard. Nous y avons entendu d'amers regrets de cette politique de la France et de fâcheuses prédictions; et des chefs notables et marabouts ont rejeté nettement sur nous les suites et responsabilités de cette mesure maladroite.

Et maintenant, si l'on voulait établir le bilan actuel de l'islam dans la haute Côte d'Ivoire, il faudrait distinguer

les régions de l'Ouest où les Musulmans appartiennent à la même race et parlent la même langue que leurs hôtes, les uns et les autres malinké, des régions du Centre et de l'Est où les Musulmans se différencient par la race (Mandé- Dioula), les coutumes, les mœurs et la langue de leurs hôtes Senoufo ou Koulango. Ces distinctions entre cousins mandé ne sont pas essentielles d'ailleurs.

Dans le peuple malinké (Odienné, Boundiali-Tombougou partiellement) il faut distinguer dans la communauté musulmane deux couches bien distinctes : les musulmans de castes et de traditions, et les néo-islamisés.

Puissants, catéchisés héréditairement, possédant de nombreux captifs, ces musulmans, adeptes convaincus de l'islam, ont pu consacrer de nombreux loisirs aux études scholastiques. C'est dans leurs centres que l'on trouve les grandes mosquées et la plupart des écoles. Ce sont parmi ces vieux indigènes, actuellement seigneurs déchus, et parmi leurs descendants, en un mot parmi ceux dont les aspirations, les désirs, les regrets, sont en quelque sorte condensés, synthétisés en la mentalité des maîtres d'écoles, marabouts et namoutigui, qu'il faut chercher quelques lueurs, tant soit peu précises, concernant le vrai dogme, le vrai culte et la véritable tradition de l'islam.

Autour de ces musulmans, en quelque sorte de vieille souche, sont les masses plus nébuleuses des néo-convertis, des musulmans de fraîche date.

Cette islamisation dans le cercle se fit rarement par prosélytisme brutal, elle ne se fit pas non plus, à l'exception de quelques cas, par l'appoint de nouveaux disciples ralliés à la vraie voie par des motifs purement religieux. Elle se fit presque exclusivement sous la poussée de mobiles d'ordre très profane.

En maints endroits, les razzias accomplies, les jeunes parmi les vaincus, les fils des vaincus, longtemps élevés en captivité au contact de leurs vainqueurs, oublièrent bien

GROUPEMENTS ET INDIVIDUALITES ISLAMIQUES g3

souvent, même ignorèrent les défaites et affronts jadis subis. Par contre, ils furent frappés par la puissance de leurs maîtres, séduits par leur relative prospérité et dans le fait de faire salam virent, sinon l'une des causes déterminantes, du moins un accompagnement presque nécessaire de cette opulence et de cette supériorité. Tout naturellement ils imitèrent ce que, plusieurs fois par jour, ils voyaient faire autour d'eux, et dans l'accomplissement solennel de la prière, ils trouvèrent un ample aliment à leur orgueil et à leur vanité.

La plupart des villages fétichistes comptent de la sorte un ou deux indigènes revenus de captivité et faisant salam. Ces musulmans certes ne sont ni très fervents ni très convaincus, mais néanmoins, sciemment ou inconsciemment, ils préparent à l'islam un terrain de moins en moins défavorable.

Un exemple particulièrement typique de ce genre d'islamisation, dû à des facteurs politiques, nous est fourni par les cantons du Barala et du Guanangala. A quelques villages près, ces deux cantons, avant le passage de Samory étaient fétichistes. Samory vint, il prit les hommes adultes et les jeunes gens. Certains furent vendus comme captifs, d'autres furent enrôlés comme sofas à la suite des hordes du conquérant

Samory vaincu, l'esclavage supprimé, sofas et captifs retournèrent dans leur pays et sur les ruines accumulées construisirent de nouveaux villages. Mais partis fétichistes, beaucoup parmi les indigènes du Barala et du Guanangala revinrent musulmans; ils avaient appris à faire salam, soit à la guerre, soit en captivité. A l'heure actuelle, plus de 40 p. 100 de la population du Barala et du Guanangala est islamisé.

D'autres fois, l'islamisation est due à des causes économiques.

Notre tutelle sur des pays de l'A. O. F. créa une ère de tranquillité inconnue jusqu'alors : les cloisons, à peu près étanches, qui jalousement confinaient chaque peuplade dans un secteur déterminé, éclatèrent; le commerce, de local qu'il était, se fit à longues randonnées; les dioulas se répandirent dans les moindres villages et partout proclamèrent en leur salam le nom d'Allah. Ce culte simple, grandiose, commun à presque tous les noirs provenant du nord, outre ses qualités intrinsèques de séduction, s'imposa comme une véritable nécessité, comme un obligatoire laissez-passer aux indigènes fétichistes, désireux à leur tour de commercer avec les cités du Soudan, dont on leur parlait en termes merveilleux. Ces fétichistes, partant vers le nord, firent donc salam, mais sans grande conviction, poussés par des raisons à quelques nuances près analogues à celles qui, de nos jours, comme dit Le Campion, incitent un voyageur à se faire inscrire au nombre des membres d'un touring-club.

De retour en leur village, et nullement mécontents de par ailleurs de reprendre leurs daba et leurs occupations agricoles, ces dioulas accidentels, frais émoulus, ne manqueront pas, de temps en temps toutau moins, de faire salam. Ils approcheront avec confiance les colporteurs de passage, leur faciliteront leur tâche, parleront avec eux des pays soudanais, des commerces lucratifs. Au village, ils raconteront à leurs concitoyens leurs voyages, leurs pérégrinations, leurs bonnes fortunes, en les magnifiant toutefois. Si, dès lors, les vieux, plus tenaces aux antiques traditions, plus enracinés au terroir, voient ces péroreurs avec défiance, près des jeunes ils trouvent bon accueil, oreille attentive. Certains désirent les imiter. Désormais, à leur insu, ils sont devenus des agents très actifs d'islamisation.

A côté de ces islamisés par mobiles, soit politiques, soit économiques, il est d'autres indigènes qui font salam simplement par contagion, parce que le voisin fait ainsi; d'autres

GROUPEMENTS ET INDIVIDUALITES ISLAMIQUES qS

qui font salam pensant que cette pratique est une merveilleuse panacée devant produire un résultat à brève échéance et que l'on abandonne toutefois si le résultat désiré tarde trop.

A vrai dire, ces islamisés de fraîche date sont musulmans, simplement en ce sens qu'ils ne sont pas hostiles, qu'ils sont même acquis à la pénétration islamique; mais ils n'ont pour la plupart renoncé à aucune de leurs coutumes, à aucune de leurs croyances; ils font salam par intermittence souvent, pratiquent peu ou point le jeûne, donnent sans hésiter leurs tilles en mariage à des fétichistes, mangent sans vergogne la chair des animaux impurs, enfin ne se font point faute de boire du vin de palme, du dolo, et de toutes ces infractions leur conscience, coraniquement parlant, n'éprouve aucun remords.

A côté de ces musulmans de vieille souche et parmi ces islamisés de fraîche date, et les surpassant de beaucoup en nombre, sont les fétichistes. Les uns ne nourrissent pas d'hostilité très marquée contre l'islam; d'autres, au contraire, les vieux pour la plupart, ayant gardé un cuisant souvenir soit de leurs défaites, soit même de leur captivité, ou bien dans des victoires ou des résistances heureuses ayant acquis une notion plus nette de leur commune individualité, éprouvent une haineuse répulsion pour la religion soit de leurs anciens vainqueurs, soit de leurs anciens agresseurs durement repoussés (Kaoua, Massala, Nafana).

« Quand nous ferons salam, une peau de chien nous servira de tapis de prière », déclarent certains chefs malinké. D'autres enfin, isolés en des régions montagneuses ou difficiles, se trouvent, plus encore par la nature du pays que par la persistance de leur sentiment d'antipathie islamique, protégés pour longtemps de l'intluence musulmane (Fouladougou, Touradougou.)

Chez les peuples Senoufo-Koulango et Abren (Korhogo, Kong, Dabakala, Bondoukou, Bouna), la situation est quelque peu difïérente.

96 ÉTUDES SUR l'islam EN COTE d'iVOIHE

Ici comme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être, les fétichistes ont le plus grand respect pour les marabouts. Leur talent de mise en scène et leur pompe théâtrale n'y sont pas étrangers; mais la vraie cause de cette déférence est la foi profonde des musulmans; l'assurance de leurs manières et de leur ton, qui en découle et qui en impose à tous; la supériorité incontestable de leur dogme sur le fouillis informe de croyances animistes; la supériorité, très relative d'ailleurs, de leur morale sur la morale des animistes ; la beauté et la gravité de leurs cérémonies cultuelles et de leurs fêtes religieuses; la solidarité qu'ils manifestent dans leurs relations journalières, et surtout et plus que tout le reste le prestige de la science, de l'instruction, de l'école, du livre, de l'écriture. On ne saura jamais combien le prestige scientifique a servi de fourrier à l'islam dans la pénétration du monde fétichiste soudanais, combien le mystère de l'écriture ravit le simple et lui fait prendre souvent pour une vérité sacrée toute parole du marabout, qui sait mettre la pensée sur un papierou sur une planche, ou la déchiffrer dans un livre.

Caillié le remarquait, avec sa clairvoyance accoutumée, il y a déjà un siècle (1827). Les Malinké fétichistes, ou les Bambara, comme il dit d'après l'usage local musulman, « ont beaucoup de respect pour les sectateurs de Mahomet et pour l'écriture, qu'ils regardent comme une sorte de magie ».

Aussi, si l'islamisation, à la façon de Samory, « crois ou meurs », a fait son temps et qu'on ne compte plus de conversions d'adultes, l'islamisation prend une autre voie, et plus sûre celle-là : la voie de l'école et la conquête des enfants. Les parents fétichistes, trop âgés pour se mettre à l'étude, veulent au moins que leurs enfants soient pourvus d'instruction et, dans ce but, les envoient à l'école coranique. Ils n'y acquièrent guère d'instruction, mais ils se font conquérir par l'islam.

Cette déférence des fétichistes n'est pas seulement théocratique. Elle se manifeste par de nombreux cadeaux of-

ferts aux musulmans à l'occasion des multiples fêtes religieuses, sociales ou familiales. C'est ainsi, par exemple, qu'à Bondoukou, à Bouna, les chefs Abron et Koulango; à Dabakala, les chefs Senoufo, comme d'ailleurs dans l'Ouorodougou : à Séguéla, à Mankono et dans la région de Touba, etc., les Diomandé fétichistes offrent les uns et les autres un bœuf à l'almamy du village, lors de la clôture du jeûne du Ramadan.

De même encore, en plusieurs endroits, les fétichistes se mêlent aux musulmans à la prière du soir. Cette prière du maghreb (crépuscule) a fait beaucoup pour l'attirance à l'islam : l'heure est propice; la tombée du jour, l'approche de la nuit incitent à la méditation, au recueillement, à la prière. J'ai pu constater cette coutume du mélange des fétichistes à la prière musulmane du crépuscule, et à cette seule prière, en divers points du Sénégal, de la Guinée, du Soudan. Ce besoin de prière, à celte heure de recueillement de la nature, paraît si inné chez le Noir, que les missionnaires catholiques ont fini, en beaucoup d'endroits, par instaurer aussi une prière crépusculaire en adoptant aux circonstances la prière canonique, c'est-à-dire en avançant cette prière du soir, en l'annonçant par les cloches et en la rendant publique. Et du coup le succès est venu : tel qui manque la messe du dimanche ne manque pas la prière du crépuscule, et là aussi on voit les païens mêlés aux chrétiens. En Côte d'Ivoire, en beaucoup d'endroits, à Touba, à iMankono, à Korhogo, à Bondoukou, une certaine partie de la population fétichiste, masculine et même féminine, assiste régulièrement, les soirs de Ramadan, à la prière du crépuscule. Il est vrai qu'elle ne pousse pas le zèle jusqu'à faire jeûne avec les fils du Prophète.

Les fétichistes prennent également part, avec le plus vif empressement et par amour du bruit, du tam-tam et de la fête, à toutes les réjouissances qui accompagnent les fêtes religieuses. A les. voir danser et festoyer, le soir de la rup-

ture du jeûne, on croirait que ce sont de saints musulmans, qui prennent une revanche méritée des privations d'un mois. Il n'en est rien.

Certainescoutumes musulmanes influent surles coutumes fétichistes semblables, ou tendent à se substituer à elles. C'est ainsi que plusieurs des gestes rituels de la circoncision chez les fétichistes sont empruntés à leurs congénères islamiques; c'est ainsi encore que Tâge de la circoncision, qui tend à se rapprocher de la naissance chez les musulmans, subit la même attirance, par imitation, chez les fétichistes.

Beaucoup de vocables musulmans pénètrent dans la langue et l'onomastique humaine chez les animistes : les formules de salutation, santé, etc.; notamment les noms du calendrier de l'islam deviennent de plus en plus courants dans le monde fétichiste : il ne faut pas se laisser prendre à cette source d'erreurs comme on l'a fait, en Europe, pendant la guerre. De même, les locutions, exclamations, serments islamiques se trouvent souvent dans la bouche des fétichistes.

Mais quels que soient ces phénomènes sociaux, dus à une vie en commun remontant à plusieurs siècles, et à une pénétration réciproque, Tislam ne semble pas avoir gagné du terrain depuis plusieurs générations dans la société animiste de l'est. Les musulmans restent tels de père en fils, mais on ne distingue pas de conversions chez les fétichistes. On peut expliquer cette stagnation par deux causes :

i" Noyés dans une population animiste, ayant perdu tout contact avec les foyers de piété, de foi et de science, les musulmans de la haute Côte d'Ivoire orientale sont souvent soit découragés, soit étiolés. Ils perdent leur ardeur religieuse ; ils ne sont agités d'aucun esprit de prosélytisme; bien mieux, ils n'ont pas su toujours tenir leur dogme, leur morale et leur culte à l'abri des influences fétichistes, et les infiltrations de la coutume et de la tradition met-

GROUPEMENTS ET INDIVIDUALITES ISLAMIQUES g(^,

tent plus d'une fois en péril leur orthodoxie islamique ..

2" Au cours des guerres et des invasions, principalement lors des abominations du temps de Samory, la conduite des musulmans, surtout ceux des grands centres, fut extrêmement louche. A maintes reprises, ils trahirent sans vergogne les fétichistes, et se rangeant sous le drapeau d'islam plus ou moins sincère, plus ou moins orthodoxe, déployé par Samory, ils firent leur paix particulière aux dépens de leurs malheureux hôtes et amis. Beaucoup d'entre eux. profitaient de la situation pour pêcher en eau trouble. C*&. procédés déloyaux indisposèrent au plus haut degré lesfétichistes tant ceux de l'Ouest : Malinké comme nous l'avons vu, que ceux du Centre : Senoufo, que ceux de l'Est: Koulango, Abron, Mandé restés fétichistes,^ etc., tant ceux du Nord que les Agni de la bordure sylvestre. Depuis ce temps, les musulmans sont tenus, en beaucoup d'endroits, en légitime suspicion, et l'islam subit de ce fait une période de stagnation, voire de recul.

Par contre-preuve, cette stagnation et même cette régres-sion de l'islam peuvent s'expliquer par ce que les quatre:facteurs, plus ou moins actifs, plus ou moins opérants, de sa propagation en Afrique, n'ont pas joué ou ont mal joué : le conquérant, le marabout, le maître d'école, le dioula.

I" L'influence du conquérant paraît avoir été nulle. Le seul conquérant qui aurait pu agir dans ce sens est, en. effet, Samory, mais soit qu'il eût étouffé le zèle religieux, , qui l'animait au début de ses conquêtes, et l'incitait, disait-il, à les entreprendre, soit que pourchassé par nos troupes et astreint à de perpétuels déplacements, il n'eut pas le temps nécessaire pour s'occuper de conversions, Samory fit peu pour l'islam dans les milieux fétichistes, Senoufo, Abron ou Koulango, et il lui fit même beaucoup de mal par ses exactions et ses cruautés, tant chez les pre- miers que chez les Malinké et les Mandé dioulas.

2^ Les marabouts, comme nous l'avons vu, ont pénétré

dans la haute Côte d'Ivoire sporadiquement et se sont établis par petits paquets, un peu partout, absorbant quelquefois ouvertement, le plus souvent subrepticement, l'autorité politique locale, mais ne constituant jamais l'élément nombreux et vital du pays.

Cette dispersion de l'élément musulman et le petit nombre d'individus, qui le compose, peuvent déjà expliquer le manque d'emprise de l'islam sur les populations fétichistes de ces régions, mais il s'expliquera également par le manque de valeur et de prestige personnel des marabouts, qui, ailleurs, ont forcé l'admiration, amené des imitations et par suite des conversions.

3*» Cette dernière raison paraît surtout convenir pour expliquer le peu de résultats obtenu par les maîtres d'écoles sur l'élément fétichiste.

De l'enquête sur les écoles coraniques du pays il résulte, en eflFet, que si la généralité des marabouts de cette région sont en même temps maîtres d'écoles, ils sont tous étrangers au pays, tandis que leurs élèves sont uniquement leurs propres enfants ou les enfants de gens appartenant à la même race qu'eux.

Telles elles sont aujourd'hui, telles ces écoles devaient être dans le passé, puisqu'on ne trouve aucun maître appartenant à la race aborigène, sauf peut-être une demidouzaine à Dabakala, et, à ce point de vue encore, on peut conclure que l'action de propagande par l'école n'a et n'a eu aucun effet sur l'élément fétichiste.

4" Que dire du quatrième facteur de propagande, celui du dioula ou colporteur indigène, qui, sans oublier ses intérêts matériels, apparaît parfois comme une sorte de commis-voyageur en religion, et conquiert le ciel, en gagnant largement son existence.

Au Soudan, il est un fait presque établi que là où l'islam progresse, il le doit aux dioulas. Cette constatation est-elle générale et peut-elle s'appliquer également ici?

GROUPEMENTS ET INDIVIDUALITES ISLAMIQUES lOI

L'examen attentif de ce mode de propagande démontrerait au contraire que son action n'a pas été plus active sur les populations fétichistes de l'Est que les autres.

Que sont, en effet, les marabouts et les maîtres d'écoles sinon, à l'origine, des dioulas ou colporteurs eux-mêmes.

Les uns et les autres ont été reçus par les fétichistes parce qu'ils ne constituaient pas pour eux un danger social ; ils sont venus, en effet, isolément, rendant service à la communauté fétichiste en lui vendant du sel ou d'autres marchandises. Mais tout semble faire admettre que lorsque des dioulas, en passant, parlaient de leur Dieu aux fétichistes, ceux-ci devaient invariablement leur répondre par le même argument : « Pourquoi ferions-nous salam, nos pères ne l'ayant jamais fait ? »

C'est encore actuellement l'argument qui est servi aux dioulas convertisseurs, qui viennent peut-être plus nombreux que par le passé et s'y fixent temporairement pour leurs affaires, ou définitivement, quand ils sont fatigués ou trop vieux pour continuer leurs pérégrinations, parce que nous avons garanti à tous et partout la sécurité des personnes et la libre circulation.

En se fixant dans ce pays, les dioulas colporteurs augmentent par eux-mêmes le nombre des musulmans ; l'islamisme, dans cette région, compte quelques mosquées de plus, voire de nouvelles écoles, mais le bloc fétichiste n'est pas entamé ni corrodé par leur influence.

Il ressort donc que ni les marabouts, ni les maîtres d'école, ni les dioulas n'ont pu faire progresser l'islam dans cette région par des conversions, pas plus que l'islamisation par la force n'y aurait laissé de traces durables et que le fétichiste de cette région, comme celui des cercles voisins du bas Soudan : Sikasso, Bougouni, Koutiala, Bobo- Dioulasso et Lobi, est rebelle à la religion du Prophète.

L'imprécision doctrinale et cultuelle des musulmans de

îa Côte d'Ivoire s'accentue et devient une ignorance presque absolue dans le domaine plus étroit des ordres religieux. La grande masse des fidèles serait bien embarrassée de donner l'explication de termes, tels que « qadri » ou « tidiani », que tout le monde connaît pourtant. Et néanmoins, malgré cette ignorance, l'affiliation à une confrérie est chose générale, et ceux mêmes qui déclarent n'en pas sentir le besoin, finissent tôt ou tard par aller demander l'ouird à un marabout de renom.

« Pour entrer au Paradis il est aussi nécessaire d'être affilié à un ordre que de s'aider d'un bâton pour accomplir une longue route », disait un musulman éclairé d'Odienné. Ce sont là certainement paroles pieuses et sages, mais il n'est pas à croire qu'en général ce soient là les véritables motifs qui déterminent les musulmans à se faire affilier à une voie religieuse. Beaucoup, sans examen préalable, sont indiff'éremment qadrïa ou tidianïa, parce que leur maître d'école est soit qadri, soit tidiani, dans beaucoup de cas, l'affiliation à un ordre semble être quelque peu un complément, une annexe de l'instruction donnée par le maître. D'autres, sciemment ou inconsciemment, sont victimes d'un particularisme très étroit, d'une sorte de fétichisme égoïste, extrêmement conformic aux idées, aux préjugés ataviques des noirs, fétichisme qui érige dans la doctrine simple, universelle de l'islam, de petites chapelles qui demeurent étroitement, presque" hostilement, closes aux musulmans non initiés.

Et enfin, et surtout, il y a le particularisme des races, des groupements et des familles qui joue ici, comme partout ailleurs en pays noir. Sans être aussi formaliste, aussi exclusif que certains, lesToucouleurs par exemple, qui ne sauraient être autre chose que tidianïa, les grandes familles malinké et dioula se rattachent par tradition, gar prosélytisme ou par toutautre motif à Tuneou à l'autre des deux chapelles qadrïa ou tidianïa, et aucun de leurs membres ne saurait en sortir.

Le passage d'une voie à l'autre serait considéré certainement comme une sorte d'apostasie.

Entre les adeptes d'une confrérie, l'autorité du maître d'école mise à part, il n'existe point de hiérarchie nettement définie ; ils vivent à peu près isolés, ne connaissant en règle générale que le maître d'école, le marabout, le disciple qui les a initiés, mais ne peuvent remonter la plupart du temps au deuxième ou troisième échelon au-dessus de leur initiateur. Il a donc été très difficile de déterminer l'origine de l'affiliation religieuse de ces peuples mandé. Quelques-uns, en petit nombre, ont des notions légèrement moins imprécises ; mais ce qu'il faut par-dessus tout retenir, c'est que Qadrïa et Tidianïa ne se considèrent pas comme liés vis-à-vis des cheikhs et moqaddems, et ils seraient bien surpris si on leur dévoilait que pour remplir le programme et satisfaire à l'ambition de certains ordres, il est nécessaire qu'ils soient entre les mains des cheikhs « comme un cadavre entre les mains du laveur des morts ».

Ces voies classiques qadrïa et tidianïa, auxquelles se .rattachent les m^usulmans de la haute Côte d'Ivoire, ne nourrissent l'une contre l'autre aucune animosité ; quelques tidianïa se bornent à dire que si Al-Hadj Omar a lancé cette voie ici, c'est qu'il a trouvé qu'elle était meilleure et plus rapide vers le ciel; par contre les qadrïa laissent parfois entendre, que cette voie nouvelle n'est pas plus rapide que l'ancienne, tout au contraire, mais qu'elle est moins fatigante.

Dans leur rituel, les qadrïa pratiquent séparément les prières prescrites. Les tidianïa, au contraire, tout au moins avant notre arrivée dans le pays, se réunissaient, suivant la coutume et le rite, dans une case etàpleine voix, à l'unisson,, récitaient indéfiniment la même invocation, invocation accompagnée d'un balancement continu du corps.. Cette récitation, cette gymnastique conduit souvent au délire

extatique. « Celui qui fait tidiani trop jeune meurt fou »» disent les noirs.

La voie qadrïa l'emporte nettement sur sa rivale dans les régions de Boundiali, Odienné, Touba, Séguélé et Mankono, c'est-à-dire danstout l'Ouest. Les Malinké sont manifestement qadrïa dans leur ensemble, de par une tradition vieille de plusieurs siècles, et qui remonte vraisemblablement à leur islamisation. Ils ont reçu à la fois l'islam et le qaderisme des mains des missionnaires des grands cheikh kounta : Cheikh Omar Cheikh et Cheikh Bekkaï. Partis musulmans et qadrïa de la vallée du Niger, ils sont arrivés tels ici et le sont restés d'un bloc et sans fissure.

En outre, les zaouïas de la ville voisine et congénère du Kankan, assez florissantes aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, ont sans doute beaucoup contribué à maintenir ou à développer cette voie dans la région.

Enfin, certains missionnaires blancs, maures ou marocains, apparaissent parfois dans le pays et distribuent ou renouvellent des affiliations : c'est ainsi, par exemple que tout un groupe de Médina (Touba) relève par un chef, Fodé Sako, d'un marabout marocain, Sidi Mohammed le Fassi, qui passa dans la région au temps du despote Ahmadou Touré, fils de Fa Kaba.

Le tidianisme n'y a qu'un nombre restreint d'adeptes.

En prenant comme champ d'expérience le milieu des marabouts de marque et notoires, on a :

Région d'Odienné 35 qadrïa 23 tidianïa qques indép.

Région de Boundiali .... 8 — o — —

Région de Touba g3 — 8 — —

Région de Séguéla 8 — 4 — —

Région de Mankono 18 — 2 — —

soit au total : 162 marabouts qadrïa et 46 tidianïa.

En effet, la vague omarienne, déferlant sur le haut Niger entre i85o et 1870, s'est brisée avant de toucher Odienné, et si le nom du grand conquérant toucouleur est bien

arrivé jusqu'aux Malinké de l'Ouest-Côte d'Ivoire, c'est plutôt comme celui d'un personnage éclatant, héros de légende et d'épopée. La tradition relate pourtant que quelques marabouts tidiani de l'Ouorodogou, ayant appris dans le troisième quart du dix-neuvième siècle la présence de missionnaires omariens à Kankan, envoyèrent à leur rencontre des messagers. Mais il advint d'eux ce qu'il était advenu, à plusieurs reprises, pour les messagers envoyés par les Qadrïa, au cours des siècles, aux grandes zaouïa-mères de Dienné et de Tombouctou. Ils furent pris sur la route dans des guerres intestines, dans des rivalités de chefs et de villages, furent tués ou faits captifs, bref disparurent sans laisser de traces. C'est un fait classique dans les annales religieuses du pays; toute tentative de jonction avec les zaouïa-mères ont à peu près échoué, et cette anarchie ambiante, cette absence de communication n'ont pas peu contribué à l'autonomie des chapelles locales, à leur évolution dans leur propre plan et suivant leur propre mentalité, et finalement, comme il en serait de rameaux, à peine reliés au tronc, ont abouti à leur dessèchement spirituel et à la pauvreté de leur science et de leur ferveur islamique.

Il faut donc noter, comme source du tidianisme local, des marabouts maures du Sahel-Hodh soudanais, de passage ici, et quelques missionnaires toucouleurs ou sarakollé (marka) du Fouta Toro, du Guidimaka, ou de Ségou. A remarquer dans le même sens que le séjour d'Al-Hadj OmaràDinguiraye attira à sa voie tidianïaun certain nombre de Malinké de la haute Guinée (Kankan, Kouroussa Siguiri) et que l'un d'entre eux. Alfa Mamadou Kankan, a fait école dans cette ville. Il est très connu dans certains milieux de Touba et d'Odienné, et l'on va quérir son ouird à Kankan.

Dans le centre de l'Est de la colonie, c'est-à-dire chez les Mandé-dioula, les voies qadrïa et tidianïa semblent

I06 ÉTUDES SUR l'iSLAM EN COTE d' IVOIRE

se balancer, avec peut-être une légère prédominance en faveur de qaderisme. Les causes qui ont joué pour l'une et l'autre de ces voies sont les mêmes ici qu'à l'ouest, mais le tidianisme a été favorisé par la propagande de plusieurs pèlerins dioula, revenus de La Mecque. Il est à remarquer, en effet, que cette race voyageuse fournit beaucoup de pèlerins, et que ceux-ci rapportent généralement de l'Orient l'ouird tidiani. A leur retour, et sans d'ailleurs avoir reçu aucun pouvoir à cet effet, ils s'empressent pour un bon prix de le distribuer, au même titre que l'eau intarrissable de Zemzem et les cheveux: innombrables du Prophète. C'est surtout à Bondoukou que cette cause a joué et a permis de rétablir jusque Téquilibre en faveur du tidianisme.

On constate par exemple les proportions suivantes : il s'agit des personnages de marque, marabouts almamys, lettrés, notables, maîtres d'école :

Région de Korhogo i6 qadri'a r3 tidianïa qques indép.

Région de Kong 25 — 6 — —

Région de Dabakala lo — lo — - —

Région de Daoulé 4 — 5 — —

Région de BondoukoLi . ... 4 — 17 — —

Région de Bouna 8 — 4 — —

Soit pour le Centre et l'Est du haut pays 67 qadrïa et 55 tidianïa.

Le rituel de l'ouird qadri comme celui de l'ouird tidianine ne diffèrent nullem.ent de ceux universellement employés en A. O. F. Le chiffre de litanies indiqué est d'ailleurs un maximum : ce n'est qu'avec l'âge, la piété et le progrès dans, la hiérarchie mystique qu'on arrive à réciter toutes ces invocations. Et encore les marabouts les plus pieux ne les récitent-ils que deux fois par jour, après la prière du matin et après celle de la mi-soirée.

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