‹ Études sur l'Islam en Côte d'IvoireChapitre 16 sur 67 · Région de Boundiali-Tombougou · texte numérisé non relu

Région de Boundiali-Tombougou

Entre la région d'Odienné et celle de Korhogo s'étend un paj'S intermédiaire qui sert de marché aux deux grandes branches de la race mandé : en Odienné, c'est l'élément malinké, en majorité fétichiste, qui fleurit; en Korhogo, c'est l'élément mandé-dioula, à peu près entièrement musulman, qui vit et prospère au milieu des Senoufo. Cette zone intermédiaire à qui on a donné le nom de son chef-lieu administratif, jadis Tombougou, aujourd'hui Boundiala, est donc peuplée de Malinké, soit musulmans, soit plutôt fétichistes, de Mandé dioula surtout musulmans et déjà de Senoufo, tous animistes. C'est si bien un « marché » que notre administration n'a jamais pu déterminer si c'était à Odienné ou à Korhogo qu'elle devait être rattachée, et qu'elle a été ainsi ballottée de l'un à l'autre cercle. Aujourd'hui elle ressortit à Odienné.

On peut dire que tout l'islam de la région de Boundiali s'est concentré sur la grand'route, qui, du Soudan, descend au pays des kolas, ou pour parler plus clairement, de Sikasso à Touba, Soguéla, et Mankono. A droite et à gauche de cette artère, on trouvera bien quelques groupements de cultivateurs mandé, affiliés à l'islam, mais c'est sur cette route qu'ils sont ramassés. Chaque gîte d'étape,

chaque caravansérail, chaque marché a son noyau d'islam, quelquefois modeste ; une famille, un hameau, un quartier de village; quelquefois plus important, le village tout entier, un bourg, par exemple Tengréla. Une tradition très nette attribue l'introduction de l'islam dans la région à un grand marabout, Famara (le père Omar) Fofana, venu de Dienné, au début du dix-huitième siècle, ou à peu près, et ancêtre du clan maraboutique local des Fofana. Il s'était fixé à Bong, à 25 kilomètres au nord-est de Tombougou, il fit l'école, répandit le qadérisme et depuis cette époque, tous les qadrïa de la région relèvent de lui.

L'énumération des centres musulmans ne sera donc autre que celle des gîtes d'étape de la grand'route de Sikasso, pays des kolas.

Tengréla est un village mixte. René Caillié le notait à son passage en janvier 1828 : « Il est habité par des Bambaras et des Mandingues qui y vivent en très bonne intelligence. » C'est toujours exact. Caillié note encore que c'est un centre de commerce important, grâce à la fréquentation des dioulas musulmans. « Tous les jours un grand concours de monde afflue au marché, et il s'y rend de nombreuses caravanes du Sud, et de Ségou, Yamina et Kayaye... Tangrera est une espèce d'entrepôt. » Il logea chez un sarakollé, qu'il croyait être musulman. « Il l'avait été autrefois, mais depuis qu'il était de retour de ses voyages, il s'était habitué à boire de la bière. » Caillié fit à Tengréla la connaissance « de quelques Mandingues musulmans, rassemblés dans de grandes maisons en terre, qui servent en même temps de point de réunion et d'école pour les enfants musulmans». « Il y en avait plusieurs dans le village quand j'y arrivai, dit-il, les uns étant occupés à coudre des pagnes; les autres à lire le Coran ; ils quittèrent aussitôt leurs occupations. » Il y rencontra aussi un Maure de Oualeth (Oualata), qui lui fit subir un interrogatoire très serré sur ses

origines, le but de son voyage, etc.. Caillié s'en tira à son honneur, non sans inquiétude, et le Maure remis en confiance, lui fit cadeau « d'un gros morceau de sel » et de cauris.

En fin 1887, au cours de sa magnifique exploration, Binger essaye en vain à plusieurs reprises d'entrer à Tengréla. Les habitants fort jaloux de leur indépendance, et refusant tout contact avec les Blancs, se dérobent à ses invites, et de Tiong, il doit continuer sur Kong, sans avoir pu visiter Tengréla.

La ville s'orne aujourd'hui d'une belle mosquée, de construction et de goût soudanais. La date de son édification remonte à plusieurs siècles. René Caillié la voyait déjà, il y a un siècle, telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui. Elle a été, bien entendu, réfectionnée plusieurs fois depuis cette date.

Trois petits marabouts méritent de retenir l'attention : Karamoko Konaté, né vers 1872, qui a fait ses études à Kayes chez Lancina Koné; Anzoumana Kouma, né vers 1880, élève de iMori Touré de San ; et enfin Souleimané Daramé, le plus réputé des trois, né vers i863. Ils dirigent des petites écoles, qui comptent de 8 à 12 élèves, et sont tous qadrïa.

Les étapes suivantes, Bolondioet Boundiou présentent, à notre point de vue, moins d'intérêt. Mais Kouto, dans le canton de Niéné-Nord, est un centre très important, où vivent une dizaine de personnalités islamiques notoires. A citer: Malé Baro, né vers i863, le seul qui soit allé faire ses études au dehors, à Ségou, d'où il a rapporté l'ouird qadri. Les autres : Benoro Konaté, né vers i885, Mori Kounadi Touré, né vers 1870, Sori Birama Fofana, né vers i863, Bénoro, né vers 1874, sont de petits maîtres d'école locaux, qui sans affiliation, et sans instruction, dispensent un peu de science coranique à une demi-douzaine

d'enfants. L'almamy du village est Hamadou Konaté, né vers 1862, mandé dioula comme eux, et un peu plus instruit. A ses douze élèves coraniques, il joint un ou deux jeunes gens à qui il enseigne les rudiments de la grammaire et de la théologie. Les Konaté sont la plus ancienne famille religieuse du pays et à ce titre c'est toujours parmi eux, depuis Sini Mori Konaté, qui, fuyant les guerres civiles du pays mandé, vint le premier ici, qu'ont été recrutés les chefs des marabouts locaux (dix-septième et dix-huitième siècles environ). Déguéba Konaté, père de la génération actuelle, fut un saint homme qui, à sa mort, vers 1890, a laissé une certaine réputation. Son fils aîné, Koromani, lui succéda à cette date et fit le meilleur accueil aux blancs et se plaça sous la protection des lieutenants Bue et Woelffel. Il mourut en juillet 191 1 et fut remplacé par son frère Ahmadou. Celui-ci est un désabusé; il a vu passer les bandes de Bademba et de Bilali, et a été dépouillé par les uns et par les autres, contraint de fuir il fut pris à Blessigué, condamné à mort et ne sauva sa vie que sous la promesse de rentrer à Kouto, et d'y prêcher l'apaisement; il s'efforce d'entretenir avec les Français des relations, qui sont bonnes, mais froides et compassées ; il est très connu dans les centres religieux de Kouto, Kolia, Bong, Tombougou, Marhanama, Tinasso, ainsi que dans le Gbato et le Kadli. Dans ces deux cantons toutefois, il a trouvé de l'hostilité. Il a une bonne instruction arabe, mais utilise surtout le dioula sous le vêtement des caractères arabes. Son école comprend i5 à 20 élèves surtout coraniques. Il les fait travailler à ses lougans et peut ainsi les entretenir et vivre lui-même dans l'aisance. Son frère et successeur éventuel, Ahmadou, né vers i865, paraît avoir un meilleur esprit que lui. Toute cette famille est tidianïa par le père, Dèguiba Konaté, qui se rattache à l'école d'Al-Hadj Omar.

Bong et Kolia dans le canton de Niéné-Sud ont moins d'importance. Bong s'honore des cinq écoles de Balé Diane, né vers i865, Bafétigué Touré, né vers i856, Séko Diane, né vers 1875, Famourou Moratigui, né vers 1870, et Mahamadi Kamaraté, né vers 1880, qui au total ne dépassent pas 3o à 35 élèves. La plus importante est celle de Mahamadi, fils de Matari. Sa famille avait quitté Bong lors des incursions de Samory et s'était réfugiée à Bamako, où le jeune homme fît ses études. Elle est revenue vers 1908. Mahamadi a assez en main l'usage des caractères arabes pour écrire le dioula au courant de la plume. A signaler qu'il a deux ou trois enfants de Senoufo dans sa clientèle scolaire. Il fait du zèle administratif en envoyant de temps en temps au poste la liste de ses élèves et le choix, des versets coraniques qu'ils étudient. Mahamadiest le cousin germain de l'interprète Basmori Kané et du marabout Sicé Kamaraté, de Tombougou. Il est le conseiller et le chapelain du chef de Niéné-Sud. Sans fortune, il vit du travail de ses lougans et d'un peu de commerce. Tous ces marabouts de Bong sont tidianïa.

Kolia n'a que deux nom^s dignes de mention : Ibrahima Tofana, dit Sori Birama, mandé dioula, né vers 1870, fils et successeur spirituel de Mori Lamine Fofana, qui fut, de son vivant, le chef des marabouts locaux. Ibrahima est intelligent, dévoué et sympathique. A son école dé 10 élèves, on apprend le Coran, mais aussi l'usage des caractères arabes pour la transcription du dioula, ce qui est une innovation heureuse. Il a été jadis mêlé aux troubles de Samory. Fait prisonnier par Bilali, à Blessigné, il fut mis en résidence obligatoire auprès de l'almamy de Kouto. C'est l'arrivée des Français qui lui rendit la liberté. Banzoumana Diarassouba, né vers 1890 est le deuxième maître d'école de Kolia : il a aussi une dizaine d'élèves. Tous deux sont tidianïa de l'obédience de Mori Lamin Fofana.

Tombougou, ancien chef-lieu de la région, renferme deux marabouts notoires : Vanmara Fofana, né vers 1870, dioula, élève de l'école de Bong. Son père Karamoko Fofana était fort connu et présida la prière locale. L'établissement de la famille dans le pays remonte à plusieurs siècles. Dévoué, plutôt timide, Vanmara a une petite instruction arabe qu'il dispense à sa douzaine d'élèves. Il vit de ses cultures, du lait de ses chèvres, et d'un peu de commerce. La deuxième personnalité de Tombougou est Sine Kamaraté, né vers 1872, dioula, qui, à peu près sans instruction, enseigne tout de même quelques versets du Coran à une demi-douzaine d'enfants de Tombougou et de Fahandougou. C'est un excellent homme qui termine dans le commerce une succession de générations qui se consacrèrent surtout, dit-on, à l'étude et à la prière. C'est, en tout cas et malgré son ignorance, un excellent homme. Tous deux sont tidianïa, de l'affiliation de Sori Birama Touré, marabout notoire de Bong, aujourd'hui décédé.

La vieille mosquée de Tombougou fut détruite par Samory, en 1895. Au moment de notre occupation ils en élevèrent une autre, mais peu satisfaits de son emplacement, car elle se trouvait dans la concession d'une maison de, commerce, ils s'entendirent avec les fétichistes pour édifier en dehors de la ville, dans le quartier nouveau, le grand temple qu'on y voit maintenant.

Boundiali, poste actuel de la région, est une agglomération senoufo comprenant un quartier mandé dioula. On y trouve en dehors des dioulas plus commerçants qu'hommes d'église, un maraboutaillon qui fait l'école à 4 ou 5 enfants : Moriba Doumbouya, né vers 1878.

Donnons, pour terminer, les noms des villages senoufo où l'on trouve un quartier mandé-dioula et une école coranique : Tinasso, avec Ba xMorifing Sonaré, né vers 1872, élève et disciple tidiani de Samatiguila, 10 élèves;

Kasséré avec Séko Damoro, né vers 1870, élève et disciple tidiani de Kouto ; Tiasso avec Daramani Touré, né vers 1895, lidiani, 6 élèves; Mbia, avec Mori Cissé, né vers 1875 élève et disciple qadri des Diabi de Samatiguila, i5 a 20 élèves ; il a quelque renommée.

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