‹ Études sur l'Islam en Côte d'IvoireChapitre 18 sur 67 · Ouorodougou (i · texte numérisé non relu

Ouorodougou (i

a) Généralités. — Dans l'Ouorodougou, comme dans la région de Touba et d'Odienné, subsistent des traditions

(1) Nous avons utilisé en plusieurs endroits la monographie islamique du cercle de l'Ouorodougou, par l'administrateur Ripert.

orales, et mêmes écrites, qui donnent des renseignements précieux, non sur les origines de l'islamisation des familles musulmanes (elles étaient, lors de la grande migration Mandingue, qui peupla le Ouorodougou et les cercles voisins, déjà musulmanes), mais sur les origines et les causes de cette migration, tout en négligeant de parler des Mandé fétichistes, qui, certainement, accompagnèrent, peut-être même, en ce qui concerne les Diomandé., précédèrent les familles musulmanes. Ce Tarikh que Ripert a eu le bonheur de pouvoir se faire communiquer et dont il a donné un résumé que nous utilisons, a un avantage précieux: c'est qu'il situe dans le temps, l'époque de ces migrations, avec toutefois une erreur de vingt ans sur l'hégire, puisqu'il date notre occupation de Mankono de l'année musulmane i33o, au lieu de i3io.

A la source de toutes les légendes qui courent dans le pays et dont un extrait a été donné plus haut pour Koro, il y a certainement un fonds de vérité historique, et l'on peut retenir le principe de la colonisation musulmane de ces hautes régions de la Côte d'Ivoire par des pèlerins Mandé de diverses branches, qui se seraient connus dans un voyage à La Mecque, et se seraient documentés les uns les autres.

Il advint donc que les nommés Al-Hadji Salimou Souaré, xMoraba Kamara, Iba Karimou Cissé, Yaya . Dandigui (Yarhabi), Salimou Morifîng Bamba (ce dernier s'étant quelque temps fixé à Sialenda, près du village Gouro actuel de Gaouléka où se trouve sa tombe), son frère aîné Aliou Morifing Bamba, Mahama Séiorho, Yssoufou Kamaraté, Oumara Fofana, Oussoumana Sanorho, Mohamadou Barhayorho (Tombouctou), Mahamadou Sarhonorho de Dienné, allant à La Mecque, se rencontrèrent dans le Diaka ou le Diara, c'est-à-dire dans le pays de Dia, et firent route ensemble vers les Lieux saints. A leur retour, ils furent charmés parles propos de Salimou Morifing Bamba,

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qui leur vanta les avantages du pays mystérieux des Kolas. Le royaume Mandé était alors dévasté par la guerre, et l'insécurité la plus profonde y régnait. Les Bamba, ancêtres des Sia actuels, avaient eux-mêmes déjà dû quitter le pays. Ils décidèrent les autres à les imiter. Sans doute, les musulmans ne partirent pas seuls. Il est probable que déjà ils vivaient, comme à présent, sous la souveraineté temporelle de familles fétichistes, qu'ils entraînèrent avec eux. Sans doute, également, des familles animistes, comme les Diomandé, avaient dû également s'expatrier comme les Sia pour venir s'installer dans le futur Ouorodougou. Les pèlerins et leurs familles, suivant un grand fleuve (probablement le Bandama) arrivèrent en pays Baoulé (probablement les Goli). La discorde se mit parmi eux: ceux de Tombouctou et âe Dienné rentrèrent chez eux ; les autres s'égaillèrent dans toutes les directions : les Kamaraté, dans le Dierré actuel, les Bamba à Siélonga, une partie dissidente des Barhayorho à Koro, les Dandigué à Sambatiguila. Les Karamorho à Faranisso, entre Siana et Marala. Les Gouaré à Diarha (Yorouiflé) ; les Kamara à Faraba; les Fofana, un peu partout, mais principalement, avec une portion des Karamorho, entre Mandono et le Sarhala actuel, en un point que l'on montre encore, et que l'on nomme « Béadiénia» (Tout est loin). Quelques années s'écoulèrent, mais une guerre entre les marabouts de Boron, et ceux de Béadiénia, auxquels s'étaient joints leurs fétichistes respectifs, amena la destruction de Béadiéna et la dispersion de ses habitants. Il s'écoula, d'après le Tarikh précité, une période de 3oo ans entre la destruction de Béadiénia et la construction du Mankono actuel, et il s'écoula une période de 120 ans entre la fondation de Mankono et notre installation. Ce qui mettrait l'invasion Mandé et, par suite, l'arrivée des musulmans dans le Ouorodougou, à environ 460 ans, c'est-à-dire qu'elle semble avoir eu vraisemblablement lieu vers le milieu du quinzième

siècle. C'est assez vraisemblable, si l'on, s'en rapporte au «Tarikh es-Soudan ».

Ce qui est certain, c'est que, quelles que soient les sources où l'on se documente, aussi bien dans les Tarikh musulmans que par les légendes des fétichistes, l'islamisation de certaines familles était un fait accompli lors de leur .migration dans ce pays. Comment furent-elles islamisées dans leur pays d'origine, aucun document, aucune légende ne l'a conservé ; mais la chose pourrait peut-être être éclaircie par des recherches en pays mandé, dont la plupart des familles musulmanes et fétichistes proviennent. Il est probable, sinon certain, que l'exode de nos dioula est dû à des causes politiques et non à Tune de ces vagues d'expansion religieuse, comme en connurent toutes les sociétés musulmanes. C'est probablement la guerre, et les misères qu'elle ^entraîne, peut-être la surpopulation, peut-être la perspective d'un mieux-être dans cet Eldorado soudanais que fut le Ouorodougou, peut-être tout cela ensemble, qui furent cause de cet exode.

Unies à leur venue ici, les familles musulmanes et fétichistes le restèrent par la suite. Ce n'est pas que des guerres intestines nombreuses n'aient point dévasté ce pays;- mais elles ne furent jamais entre musulmans et animistes; des -groupements mixtes s'opposèrent à des groupements mixtes; souvent des groupements musulmans combattirent avec l'aide des fétichistes, des groupements musulmans également aidés par des « Kafir », maisjamais, semble-t-il, il n'y eut de guerre religieuse, de propagande armée des sectateurs du Prophète contre les incroyants, jamais même, semble-t-il, il n'y eut, jusqu'aux Touré et àSamory, d'anta- -gonisme entre eux.

Les populations musulmanes n'occupent pas dans le Ouorodougou un territoire bien déterminé. A part de rares

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exceptions, comme les villages de Madji, Gomanasso, Djidiguibala, il n'existe pas à proprement parler de villages entièrement islamisés. Le plus souvent les familles musulmanes n'occupent que certains quartiers de gros villagesles familles, que l'on trouve dans les villages moyens et petits, n'étant le plus souvent, que des rameaux détachés des familles installées dans les grosses agglomérations.

Il convient d'ajouter que les musulmans appartiennent tous à un petit nombre de familles de « diamou » (nom patronymique) bieii déterminé, en d'autres termes, qu'on ne trouve jamais, ou presque jamais, de musulmans dans les familles généralisées de diamou fétichiste (dit « Tontigui »). C'est ainsi que les diamou musulmans sont, par ordre d'importance ;

Les Fofana, à Mankono, Tonhoulé, Oussoukra, Aouétogo, Kani, Mena, Djiguibala Gomanasso, Kato, etc..

Les Karamorho (branche dérivée des Fofana), à Mankono, Tonhoulé, Oussoukra, Gouaran-massala, Gouétego^ etc.).

Les Cissé^ à Mankono, Tonhoulé, Oussoukra, Gomanasso, Boron, Sarhala, Madji, Djiguibala, Bohouo, Babien , Gouétogo, Guiborosso, Madina, etc..

Les Barhayorho, à Séguéla, Gouaran, Mena, Barhayorho, Toté, etc..

Les Méié, à Kani, Samoghoso, Sifié, Téguéla, ces derniers étant en partie devenus fétichistes.

Les Xawiar/za/é, à Tiénigbé,Bouandougou et Samaghoso^ etc..

Les Touré, à Kani, Kato, Kangaran, Madji, Lesouenso^ Boron, etc.. .

Les Sérifou, à Kato, Kangaran, Kani, Guémanso, Mankono Boron, etc..

Les Seyorho (diamou équivalent à celui de Barhayorho), à Toumono, Babadougou, etc..

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Les Sogholocho (équivalent à Cissé), à Morondo.

Les Binante, à Séguéla, et dans le canton du Gouaran,

Les Timité/sL Ségaéla, Marhandala et Sarhala.

Les Souaré, à Guémanso, Boron, Kani et Sarhala.

Les Sarhandorho, à Bohouo et Madji.

Les Silla, à Siana.

Les Samarhasi (équivalent à Souaré), à Guémansso et Kani.

Les Drame à Kognimarhan.

Les Bamba chez les Sia, à Toula et Kouroukourounga, à Kani et Sarhala (une partie des Bamba de Kani et de Sarhala est devenue fétichiste).

Les Karaboué à Tonhoulé, Dantougou, Kouroukourounga; la plus grosse partie de cette famille est devenue fétichiste ;

Les Kanaté à Bouandougou, Djoalla, Sarhala (une grosse partie de cette famille est devenue fétichiste).

On remarquera que parmi ces familles, de diamou musulman, 5 parmi les plus importantes, les Mété, les Bamba, les Karaboué, les Silla et les Kanaté ont, en partie, abandonné l'islam. Il convient d'ajouter à ces familles, la famille des Taraoré, autrefois entièrement musulmane, qui tout entière a abandonné la foi coranique (mis à part les Taraoré de Boron, d'ailleurs d'origine non dioula, qui, seuls de cette famille, ont conservé leurs croyances islamiques).

Bien plus, des familles peul d'origine musulmane et de diamou « Dialo » et « Sidibé » sont devenues dans le Ouorodougou, entièrement fétichistes, et ont «enterré le Coran», suivant l'expression dioula.

L'on voit donc, à ce seul examen des familles dioula, installées dans ce pays, que l'islam loin d'avoir fait des adeptes parmi les familles fétichistes, en a plutôt perdu à leur contact. En revanche, on cite comme une anomalie parmi les familles de diamou fétichiste, un petit groupe de

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la famille fétichiste Soumahoro, installée en Gouaran, et celui des Doho, musulmans du Madji. Les conversions à l'islam sont extrêmement rares.

En résumé, il n'y a plus, sauf 8 villages, que nous verrons plus loin, de régions d'islamisation totale dans le Ouorodougou. Il n'y a point de cantons, même de villages, sauf les exceptions précitées, qui soient entièrement musulmans; ces derniers, vivant toujours à l'écart des fétichistes qu'ils méprisent généralement, représentent toujours et partout une faible minorité, et Ton peut dire qu'ici la non-islamisation est la règle.

Il a été dit plus haut que quelques familles (Karaboué, Bamba, Mété, Silla, et Kamaté partiellement ; Taraoré totalement), arrivées dans le pays sous l'égide du Coran, avaient, soit en totalité, soit en partie, abandonné leur foi. Il s'agit de bien s'entendre à ce sujet; si une branche de ces familles a conservé la foi islamique, l'autre ne [l'a point mitigée, comme on pourrait le croire, de superstitions animistes. Sous l'influence du climat sans doute et de l'exemple donné par les animistes, elle a purement et simplement « enterré le Coran », telle est l'expression significative dioula, c'est-à-dire qu'elle s'est affranchie de toutes les obligations de la loi du « Livre » et qu'elle est devenue résolument et sans esprit de retour fétichiste. C'est le cas, à Séguéla, des gens de diamou Cissé; les exemples ne manquent pas en d'autres villages. Et chose curieuse, qui montre bien ce caractère tolérant de la race, et l'absence de fanatisine de l'islam d'ici, les branches d'une même famille, de foi différente, cohabitent souvent dans le mêm.e village, tout en vivant toujours en bonne intelligence (Sifié, Siana, Sarhala, Kam) ; la prépondérance politique appartenant toujours, dans ces villages, comme partout ailleurs, à l'élément animiste.

L'islam s'est donc montré ici singulièrement exempt de l'esprit de prosélytisme qu'il ne manifeste d'ailleurs que

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faiblement en pays noir. Il s'est même, la chose est rare et mérite d'être signalée, amolli et laissé entamer. De prosélytisme aucun ; bien pis, une propagande en sens inverse s'exerce à l'égard des animistes qui, ne se contentant pas de faire quelques vagues « Salam », veulent pousser plus loin la connaissance de Dieu et se font remarquer par la rigidité des principes nouvellement acquis.

C'est ainsi, raconte Ripert, et le cas est typique, qu'un chef de village Diomandé, de famille par conséquent fétichiste et intelligent, a été vu rechercher la société des musulmans, ce qui est rare, et se faire initier à la prière et même aux rudiments de lecture du Coran. Sa foi de néophyte, la rigidité de sa vie, la ponctualité de ses actes religieux excitèrent bientôt l'attention, d'abord, l'inquiétude ensuite, des musulmans de race. « Ce nouveau converti allait-il par sa conduite édifiante devenir dangereux pour eux, en les menaçant d'une concurrence spirituelle, doublée naturellement d'une concurrence matérielle? » Bien vite, on avisa aux moyens à prendre pour l'en empêcher. Une épizootie de péripneumonie ayant éclaté sur le cheptel et de nombreux cas de dysenterie ayant fait plusieurs décès dans la population du village, les marabouts firent venir notre homme : « Ne t'étonne donc pas, lui direntils, de voir le village soumis à la colère d'Allah. Il a bien fait les choses et les a mises chacune à leur vraie place. Tu as transgressé ses ordres, et tu as abandonné la foi de tes pères à qui manifestement Dieu avait ordonné de boire du vin de palme, de manger des viandes non sacrifiées en son saint nom, de vivre dans une douce béatitude en n'adorant que des cailloux, des montagnes et des arbres. Ne t'étonne pas que tes aïeux, et Dieu lui-même, se vengent sur ton village. Voilà ce que Dieu nous a révélé. »

Le soir même, à l'heure de la prière du xMaghreb, le pauvre chef était ivre-mort dans une rue du village.

11 convient d'ajouter que les individus, appartenant à

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des familles non musulmanes, sont extrêmement rares, qui font « salam ». On n'en peut guère citer que deux ou trois dans le cercle, et encore leur foi n'est-elle pas bien profonde. Un dernier fait démontrera la tolérance exceptionnelle de l'islam ; les captifs de race animiste n'étaient jamais astreints chez les musulmans à embrasser la foi du Prophète. Bien plus, les patrons toléraient difficilement les conversions, craignant d'avoir les coudées moins franches à l'égard d'un captif passé à leur foi, qu'à l'égard d'un captif Bambara. Ici donc l'intérêt primait la religion. C'est souvent le cas chez les musulmans noirs..., et chez les autres.

La population musulmane est beaucoup plus dense au Sud qu'au Nord, dans la région de Séguéla. A part les centres importants de Kani et de Madji, les plus grosses agglomérations musulmanes sont au sud de la route (Massala Niéna) ou sur cette route (Siéna, Séguéla, Sifié, Mankono, Bonondougou, Marabadiassa). Il semble que les marabouts venant du Nord aient été surtout attirés par l'appât des kolas (Ouoro) et se soient pressés dans la région du Ouorodougou proprement dit. C'est ce qui expliquerait que l'on trouve des représentants des familles musulmanes chez les Lo (Ténéfero, Bogologofi, Mangourougou, Danaèye, Samba, etc.).

b) Séguéla. — On ne trouve que fort peu de musulmans dans les trois cantons de Karaniandougou (sauf Madji), de Ngalakadougou et de Kéiérola.

Madji est entièrement musulman et peuplé des familles Cissé, Touré, Fofana, Sarhandogo et Dosso. Elles sont toutes sur le même pied social, sauf peut-être celle des Touré, qui bénéficie d'une considération un peu supérieure par suite du souvenir de Samory.

L'almamy est Fasri Cissé, né vers 1860, Mandé-Dioula. Sa famille est originaire de Samatiguila. Son père, Vas-

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sanda Cissé, vint le premier ici, s'y acquit une grande renommée de piété et fut élu almamy du village. Il mourut vers 1890, laissant sa succession spirituelle à son fils. Les invasions de Samory contraignirent la plupart des gens à se réfugiera Samatiguila,etFasri avec eux. A leur retour, en 1898, le marabout et le chef de village, Mori Cissé, furent les principaux artisans de la reconstitution du centre. Fasri a une bonne instruction arabe; il fait l'école coranique à une dizaine d'enfants. Son influence est limitée au seul village, car les environs sont fétichistes. Il a été affilié au tidianisme par son maître Wassara Diabi, de Samatiguila. C'est un homme intelligent et timide, qui jouit d'un grand renom d'honnêteté. Il est tout à fait sympathique.

A signaler encore, à Aladji, un marabout étranger : Saranorho de Faraninka (Korhogo), qui a reçu le turban à Kong et profite de cette auréole pour se faire donner des cadeaux par les fidèles locaux.

Le canton de Nafana ne contient pas de musulmans, sauf à Dyoalla, qui est en voie de réformation. La famille dominante y est les Konaté, surtout fétichistes, mais dont quelques-uns sont musulmans.

Dans le Sud, les cantons de Béréni, Tiéma et Kangui ne renferment pas de musulmans.

En revanche, le canton fétichiste de Faniénigli contient deux centres musulmans importants : Kani et Katogba.

Kani est un nœud de routes important au croisement des voies commerciales, qui de Sikasso par Tombougou et de Bougouni par Odienné descendent vers le sud, et de Séguéla et de Mankono remontent vers le nord. Il n'est donc pas étonnant d'y trouver des Dioula musulmans de toute origine mandé. Kani est peuplé des familles musulmanes Mété, Touré, Sérifou, Souaré, Samarkassi et Fofana. On y trouve une branche des Mété devenue animiste. L'almamy et maître d'école est Baba Sérifou, né vers 1870. Ces Séri-

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fou de rOuorodougou jouissent d'une certaine considération. Cette famille prétend descendre de Choga de Tombouctou, ce qui lui assure l'auréole sainle que, dans les pays d'islam noir surtout, on accorde aux descendants du Prophète. Baba a fait de bonnes études à Mankono, chez Saidi Karamorho, qui l'a affilié au qadérisme, et à Boron. Il accueillit très bien Samory et fut un des agents les plus actifs de sa venue dansle Ouorodougou. Il était fort intime avec Saranké Mory qu'il accompagnait partout. Vers la fin de l'aventure, il passa à notre service et devint un de nos bons agents. Jadis riche et influent, il jouissait d'une très grande considération. La libération des captifs Ta ruiné et il ne s'est jamais relevé. Il s'est endetté à partir de cette date et de ce jour harcelé et mortifié par ses créanciers, a perdu toute vénération et presque tous ses élèves. Il en a une dizaine, qui viennent de Kani, de Fortotou et de Soba. Il a conservé d'excellentes relations avec les marabouts de Boron, chez qui il a vécu deux ans.

Trois autres petites écoles coraniques fleurissent à Kani ; celle de Falikou Koné, Alorhadiembo Méité, et Gouanmourou Meité, tous trois qadrïa, et dont la clientèle scolaire varie entre 6 et 12 élèves.

Le village de Katogba, dans le même canton, n'a qu'une famille musulmane : les Karaboué.

Le canton du Ouattaradougou est en grande majorité fétichiste ; on n'y trouve que deux villages islamisés, et en partie seulement: Kato et Kangaran.

Kato est un village important de la route d'Odienné àSéguéla. Il est peuplé de familles musulmanes, de diamou Touré, Sirifou, Karaboué et Fofana et d'un important élément fétichiste, les Dosso. Trois maraboutaillons, dont les écoles comprennent de 5 à 8 élèves, méritent une mention; deux portent le nom de Ladji Fofana, et l'autre celui de Morho Vanli Salifou, tous trois élèves des cheikhs de Mankono.

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Kangaran est peuplé de musulmans Touré, Sérifou et Karaboué et d'animistes Ouattara (Dosso). Un petit marabout, Va Ladji Salifou, qadri de la zaouïa de Mankono, y fait l'école coranique à 3 ou 4 enfants.

Dans le canton de Bébala, c'est à la capitale, Séguéla, que sont concentrés les musulmans, où ils sont à égalité avec les fétichistes. Les familles musulmanes sont les Barhayorho, les Binante et les Timité. Les fétichistes sont les Diomandé et les Soumahoro. La personnalité la plus remarquable de Séguéla est Vanzoumana Barhayorho, Mandé-Dioula, né vers 1870. Son père Ahmadou était assez connu dans toute la Cote d'Ivoire soudanaise. Il est décédé en 1900 et c'est Vanzoumana qui lui a succédé comme patriarche des Barhayorho. Il fut dans sa jeunesse un partisan de Samory, bien qu'habitant Koumana, dont les habitants chassèrent l'almamy. Au retour de ce dernier de Boribana, il se déclara contre lui et fit bon accueil à nos détachements. Il nous rendit quelques services, notamment dans le pays Lo, où il jouissait d'une certaine influence et la mit tout entière à notre disposition. La libération des captifs, la terrible épizootie bovine de 191 1 ont porté un coup sensible à sa fortune. Vanzoumana eut une excellente réputation dans tous le Bebala, où il est très connu, et même dans les environs immédiats de ce canton. C'est un homme honnête et sérieux, d'un tempérament très réservé, peu bavard et qui s'est toujours tenu à l'écart tant des Européens que de sa famille. Il paraît verser dans le maraboutisme ; son école coranique augmente annuellement et atteint maintenant de chifl're de 21 élèves. Il achète des livres, en recopie et se perfectionne en arabe, où il est d'ailleurs assez érudit. Il a été affilié au tidianisme par Khalilou Sorhologo, cheikh de Kong. Depuis 1914, il est juge au tribunal de subdivision, mais les fonctions politiques ou judiciaires ne le tententpas, dit-il, et il envie celles

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d'almamy. Il a une fort jolie bibliothèque d'une centaine d'ouvrages se rapportant tous à la science sacrée.

L'almamy de Séguéla est Baba Sarhoyorho, né vers i865, et occupant cette place depuis la mort de son frère Oussoumana. Au temps de Samory, il s'enfuit à Koumana, où il avait des captifs et ne revint à Séguéla qu'après notre occupation. On voulait à cette date l'utiliser dans le Koumana, où il n'était pas sans influence; ce fut en vain. Baba, malgré son ,âge et son titre, n'est pas sérieux ; il ne jouit d'aucune considération; sa réputation est même fortemient entachée depuis qu'on l'a surpris en flagrant délit d'adultère avec la femme de son iils. Il fait* l'école coranique à ses fils et neveux ; il n'a d'ailleurs qu'une instruction arabe des plus sommaires. Il se rattache au tidianisme de feu Séko Karamoko, de Mankono.

Un dernier Sarhoyorho mérite une mention : Vassiafa, fils de Vassatié et cousin de Vassia Soumana précité, sur les traces de qui il marche d'ailleurs. Il est né à Séguéla, vers i865, et n'en n'est sorti qu'en 1892-94, alors que Saranké-Mori, fils de Samory, régnait à Séguéla. Il se réfugia chez les Lo et y a conservé après son retour d'excellentes relations, car c'est en partie à ses bons offices qu'on doit la soumission du chef du Koumana. Vassiafa paraît honnête, un peu distant. Il a perdu à peu près toute sa fortune avec la libération des captifs et l'épizootie bovine de 191 1. Vassiafa n'a qu'une petite instruction arabe; jadis il la distribuait dans une école coranique d'une dizaine d'élèves : il l'a fermée depuis plusieurs années ; il se rattache au tidianisme par son père Amadou Barhoyorho, et par feu Diamiatigué Taraoré, de Mankono.

Les Binante de Séguéla sont représentés par un marabout notoire, Ladji, qui malgré son nom n'a pas fait le pèlerinage. Son père Amadou Binante était un cheikh très connu du Bébala, plus notoire d'ailleurs comme chef de guerre que comme marabout. C'est lui qui provoqua la

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venue de Samory dans le Séguélà ; il fut ainsi la cause indirecte de tous les malheurs de ce canton, de notre occupation réparatrice et de la mort du capitaine Ménard. Il mourut vers 1894. Son fils Ladji était né vers iSyS; il semble avoir bataillé sous les ordres de son père, lors des guerres de Séguéla contre les gens de Massala et de Mankono. Notre arrivée dans le pays ne lui permit pas de jouer le rôle important auquel il était destiné. Très orgueilleux, il resta longtemps à l'écart du poste, sans avoir toutefoisde difficultés avec l'Administration ; ilfait aujourd'hui l'école à temps perdu à la demi-douzaine d'enfants de sa famille. La libération des captifs et l'épizootie bovine de 191 1 l'ont quasi ruiné, mais il trouve des ressources suffisantes dans le commerce local autour de Séguéla. Ladji est un homme très intelligent, très instruit, de relations agréables, mais il est extrêmement orgueilleux, ce qui lui a valu des inimitiés un peu partout, il a conservé quelques relations dans le Tiéma. Il a été affilié au qadérisme par Youssoufou Karamorho de Massala.

Le canton fétichiste du Assoulou ne renferme qu'un village, Siana, où l'on trouve des musulmans, en quantité inférieure, d'ailleurs, aux fétichistes. Ce sont des Silla, dont une branche s'est séparée de l'islam. Le marabout en vue est Vazoumana Silla, qui fait l'école à 7 ou 8 élèves. Il est tidiani de la zaouïa de Mankono.

Le canton du Béma est partagé entre musulmans et fétichistes (famille Mété), en proportions à peu près équivalentes. Le chef-lieu, Sifié, ne renferme aucune personnalité notoire.

Le Kounounigbi n'a qu'un village musulman, Kohiman, mais là, les fils du Prophète forment la majorité. Le marabout du village est Amadou Daramé, petit maître d'une école de 10 élèves.

Le Diokala est également fétichiste, mais au village de Massala, musulmans (Karamorho) et animistes (Taraoré)

GROUPEMENTS ET INDIVIDUALITES ISLAMIQUES iSg

se font tête. Le marabout notoire est Vakoulayé Karamorho, dont l'école ne dépasse guère une demi-douzaine d'enfants et dont l'influence est circonscrite aux limites du village.

Le Gouaran n'est pas très islamisé en soi ; mais il renferme une grande quantité de dioula de passage, partant beaucoup de musulmans d'occasion. A Gouaran, Massala les musulmans sont les Karamorho et les Karaboué. Les animistes sont les Koné; à Souétogo, les musulmans sont les Karamorho, les Fofana et les Bamba ; les animistes, les Dosso et les Koné.

c) Avec leKoyaradougou nous sortons de la subdivision de Séguéla pour entrer dans celle de Mankono. Ce canton est fétichiste, sauf les deux centrées très importants d'islam de Mankonono et de Tonhoulé.

Mankono comprend une majorité de musulmans où dominent les Cissé, les Bamba et les Sérifou, mais surtout les Barhayorho et les Fofana. Les Fofana sont la famille la plus nombreuse et la plus turbulente du Ouorodogou qui a été islamisé par les Barhayorho, il y a un siècle; ils se sont détachés avec le temps de cette obédience et notamment de leur maître Yousoufou Barhayorho, de Séguéla, qui les a dirigés spirituellement au cours du dix-neuvième siècle.

L'almamy de Mankono est Gbouaké ou Bokéri Fofana, Mandé-Dioula, né vers i856. Son père Ahmadou Fofana, ancien almamy, a laissé une renommée considérable dans toute la région. 11 avait remplacé Ahmadou Karamorho dans cette charge d'almamy de Mankono et avec lui s'est établie la tradition qu'elle ne devait pas sortir de la famille Fofana. Ahmadou mourut vers iSyS, un de ses frères ou cousins, Mfalli Tiérékoni, né vers 1825, lui succéda et se fît aussi une grande réputation de sagesse et de science. Ahmadou laissait deux fils: Vakouali et Bokéri. Vakouali

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joua un rôle avec Samory que, comme tous les musulmans, il accueillit avec joie. Il mourut en 1898, laissant la place d'almany à son frère, Bokéri qui, à celte même date, devenait aveugle. Bokéri, alors très influent, nous aida beaucoupàramenerlecalme dans la région. Aujourd'hui sa cécité l'a rejetécomplètement à l'écart ; il se confine dans sa charge d'almamy et dans son enseignement coranique (i5 à 20 élèves), et, si l'on a toujours pour lui une grande vénération, on ne l'écoute plus guère. Son nom est connu dans toute la Haute Côte d'Ivoire. C'est au demeurant un vieillard très sympathique et intelligent, qui se replie peu à peu sur lui-même et se fait suppléer par son fils Vanzoumana. Il est le disciple qadri de son père et l'élève coranique de Lassana Karamorho d'Oussoukra. Il a une jolie bibliothèque de 120 à i3o ouvrages arabes.

Un autre Fofana, également fort intelligent, instruit et estimé, est Vanli Oulé Fofana, né vers 1860, à Mankono, et élève de Saïdi Karamorho. Son père Moussa Fofana, très connu dans la région de Kong, mourut vers 1870. Son frère aîné, Béma Oulé, représentant la famille, Vanli n'avait aucun rôle à jouer; il se livra donc au commerce, restant souvent et longtemps absent de Mankono, visitant tous les marchés du Sud, trafiquant avec une habileté qui lui a acquis une grosse fortune. Il lui arriva en 1901, une histoire désagréable. Il fut nettement accusé d'avoir entretenu des relations hostiles à notre cause avec les populations rebelles de Diorolé, de Dantougou et du Koumana, du sud de Séguéla-Mankono, et d'avoir averti les habitants de ces villages de nos projets à leur égard et des mouvements offensifs dirigés contre eux. Il fut alors envoyé en résidence obligatoire à Dabakala. Deux ans plus tard, sur la sollicitation de ses coreligionnaires, on lui fît grâce sous le prétexte assez amusant qu'il n'avait pas agi par hostilité personnelle à notre égard, mais pour sauvegarder les intérêts de son commerce. Le chef du Koyaradougou

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consulté avait simplement répondu : « L'homme n'a pas deux tètes ; il n'en n'a qu'une et tient à la conserver. Falli a juré sur le Coran de servir la France, de m'obéir, et d'appuyer mon autorité ; il n'a pas du faire cela à la légère. »

Revenu à Mankono, Vanli a repris avec ardeur ses opérations commerciales. Aujourd'hui encore il emploie ses huit femmes au trafic des kolas.

En 19 12, son frère Béma fut dépossédé de ses fonctions de chef de famille par suite de ses exactions, et fut remplacé par Vanli. C'est donc lui qui dirige aujourd'hui les destinées de la famille. Il a une très bonne instruction arabe, ne pratique pas l'enseignement, est assesseur au tribunal de subdivision de Mankono. Son habileté ne va pas sans quelques intrigues. En 1914-1915, il se mita la tête d'une cabale de musulmans de Mankono pour renverser le chef du Koyaradougou et mettre un des leurs à sa place. Cette campagne qui n'aboutit pas causa quelque perturbation dans le canton.

La famille Mandé-Dioula des Karamorho de Mankono, bien que ne fournissant pas les almamy du village, a toujours compté parmi les plus religieuses du pays mandé. Elle est représentée par deux personnages de valeur: Saidi et Kansana. Saidi, dit Mamadi Karamorho, du nom de sa mère Mama, est né vers 1868. Il est le fils d'un très grand marabout local, Falikou, dit Ahmadou, mort à Kani vers 1878. On venait de tous les points de la région, et jusque de Kankan, poursuivre ses leçons. Saidi, élevé dans ce milieu, a hérité partiellement de cette infîuence et l'a développée par ses propres moyens. Il a fait de très bonnes études, tant auprès des marabouts locaux, que du célèbre Kafoumba Kong, marabout de Beyla, venu à Mankono. 11 fit un excellent accueil à Samory, à son premiers passage, et lui plut beaucoup ; Samory voulut faire de lui son conseiller et l'emmener à Kong, mais Saidi refusa, etse confina

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volontairement dans une attitude effacée. Il reçut les Français avec sympathie et contribua puissamment à ramener le calme dans la région, en faisant rentrer la famille Karamorho qui s'était enfuie du village. II a continué par la suite ces excellentes relations avec les Européens. On l'a souvent vu au poste, aidant par sa grande influence à la solution des difficultés locales, ou nous assistant dans la pénétration de la forêt. En igiS, il nous adressait la salutation suivante en arabe : « Oui, je salue votre drapeau, O Français 1... Oui, votre drapeau est notre drapeau. Nous ne cessons pas de vivre à l'ombre de votre drapeau. Nous vous aimons, O Gouvernement français. Nous sommes sous votre domination et n'en sortirons jamais. »

C'est aujourd'hui un personnage riche, considéré, le marabout le plus connu et probablement le plus influent du Ouorodougou ; on le représente comme le futur almamy. Intelligent, très ouvert, curieux de toutes choses, extrêmement sympathique, c'est vraiment un esprit remarquablement doué. Ses qualités se développent aussi bien dans le domaine moral, car chefs et administrés, musulmans et fétichistes, ont recours souvent à lui, à ses conseils, à sa bourse, que dans le domaine matériel: on le voit en effet dans les champs, dirigeant lui-même les travaux de ses lougans et surveillant tout de près. Ses connaissances d'arabe dépassent la moyenne; il a été affilié au qadérisme par son oncle Soumaila Karamorho, disciple du père de Saidi. Il en a aussi reçu le turban. Il est luimême moqaddem qadri et a distribué l'ouird, à la date de 1917, à 23 talibés, dont 12 de Mankono, 3 de Séguéla, 4 de Kanjaran et du Ouattaradougou, 3 de Kamiéné, i de Marhandela.

Son école comprend de 26 à 60 élèves, qui viennent de tous les points de la subdivision, mais surtout de Mankono. Il' est généralement assisté de 2 ou 3 moniteurs. Lui-même

GROUPEMENTS ET INDIVIDUALITES ISLAMIQUES l63

fait parfois un petit cours de grammaire ou de théologie aux plus âgés. Sa bibliothèque est certainement la plus belle de la Côte d'Ivoire. Elle dépasse 200 volumes. Aux beaux jours de l'islam, Saidi Karamorho fût certainement devenu un grand homme soudanais.

Le second Karamorho notoire de Mankono, Kansana, est beaucoup plus effacé. Il est considéré comme un excellent maître local et donne l'enseignement coranique à une vingtaine d'enfants. Il a aussi une jolie bibliothèque : 5o volumes environ. Comme son cousin Saidi, il relève du qadérisme d'Ahmadou Karamorho.

En somme, Mankono semble actuellement par le nombre et la valeur de ses personnages, tenir le rôle de métropole d'islam de la haute Côte d'Ivoire; on ne voit guère que Bondoukou qui puisse lui tenir tête. Ce sont ses marabouts qui donnent le ton; c'est à leurs lumières qu'on a recours dans les discussions théologiques, cultuelles ou rituelles; ils indiquent le début et la fin du jeûne, le processus des fêtes, le choix des lectures, les sujets de prône ; c'est à eux qu'on s'adresse pour élucider un hadith obscur. Mankono possède une élégante mosquée-cathédrale (Diamiou) dans le style soudanais. En voici les origines d'après Ripert. Lorsque le village de Mankono fut construit, le nommé Ladri Kassama, venu du Fouta Djallon, et qui avait déjà désigné l'emplacement où devait être bâti le village, demanda à des gens de Mankono, qui étaient allés le consulter à Koro : « Les cases du village ont-elles atteint la crête du plateau? — Pas encore, répondirent les fidèles. — Construisez une mosquée, répliqua Ladri Kassama, et votre village deviendra prospère et s'accroîtra. » Il désigna un certain Kanraséko Karamorho pour être le premier al^namy du village. La mosquée fut construite par ledit Kanraséko et par Yamissa Fofana sur le modèle de la mosquée de Dienné indiqué par Ladri Kassama. Tous les marabouts du pays y travaillèrent, aidés même par les féti-

164 ÉTL'DES SUR l'iSLAM EN COTE d'iVOIRE

chistes. Cette mosquée compte aujourd'hui un siècle. L'autre mosquée de Mankono, celle du quartier de Morio (Diamiou Karamorho), fut édifiée en janvier 191 1 par les seuls gens du quartier de Morio. Elle donna lieu à une curieuse discussion dogmatique entre musulmans, sous le prétexte, exact d'ailleurs, qu'il est de tradition consacrée par les jugements de nombreux jurisconsultes musulmans qu'il ne doit y avoir qu'une seule mosquée-cathédrale dans une communauté musulmane. De plus, les Fofana, gardiens de la grande mosquée, pensaient que les gens de Morio abandonneraient lamosquée cathédrale le jour où ils posséderaient une mosquée aussi considérable. Les choses menaçaient de mal tourner : des disputes incessantes éclatèrent entre les deux quartiers. Après maints palabres, l'autorité française réussit à les mettre d'accord ; tous se mirent alors avec fureur à la construction de cette mosquée, qui fut terminée en un mois; les fétichistes s'abstinrent.

A To7z/20u/é, on retrouve les familles musulmanes Mandé- Dioula : Fofana, Karamorho et Cissé, ainsi que les fétichistes Dosso et Karabuoé.

Trois marabouts sont à signaler, qui réunissent une population scolaire d'une soixantaine d'enfants.

Le plus connu est Lancina Cissé, né vers i865, fils de Morombo. Ce dernier, mort vers 1870, était l'almamy local ; il laissa sa charge à son fils aine Bekono, qui, à sa mort vers 1890, la laissa à son tour à son frère Lancina. Ces Cissé de Tonhoulé proviennent des Cissé de Djiguibala(Séguéla), et par delà, suivant la légende, du Ouassoulou. Lancina, qui était allé faire ses études à Kong, en revint avant l'arrivée de Samory. Il ne fut pas inquiété par l'almamy, lors de son passage ; il s'enfuit au Soudan par la suite, ne revint au pays que lorsque la chute de l'almamy fut imminente, et comme tous les Dioula de Ouorodougou, il se montra très réservé pendant sa re-

GROUPEMENTS ET INDIVIDUALITES ISLAMIQUES l65

traite. Depuis 1898, il s'est consacré à l'enseignement et y a réussi. Il a une vingtaine d'élèves et une quinzaine de talibés. Lui-même a reçu l'affiliation qadrïa de Saidi Karamorho de Mankono; mais c'est de Kong qu'il a rapporté son turban. Ce fut Karambo Saranorho qui le lui conféra. Lancina est riche de femmes, d'enfants, de bœufs et de lougans. Il jouit d'une excellente renommée dans la région de Mankono ; c'est un excellent homme et qui semble dévoué.

Lancina Karamorho est le chef de cette famille à Tonhoulé et l'almamy alterné du village avec Lancina Cissé. Il est né vers 1862; son frère, Bélékoro Oulé, est mort vers 1890. Cette famille est une branche cadette des Karamorho de Mankono; elle serait, d'après la tradition, originaire de Tombouctou. A l'arrivée de Samorv, Lancina se réfugia chez les fétichistes Mona de la forêt, et n'en revint qu'après l'occupation française. Il s'est toujours montré réservé à notre égard, mais a toutefois rendu des services, lors de notre pénétration chez les Sia et les Mona, en 1902. C'est un homme intelligent, ouvert, fort instruit en arabe littéraire. Nommé juge au tribunal de cercle, il y rend de réels services et s'acquitte de sa tâche avec un tact et une équité tout à fait louables. Il a reçu le turban et l'affiliation qadrïa du marabout Bakari Soghologho de Kong. Il fait l'école à une vingtaine d'enfants du pays. Sa bibliothèque comprend une cinquantaine de volumes.

A signaler encore à Tonhoulé un marabout de moindre envergure, Va Souleymana Karamorho, maître d'une école d'une quinzaine d'enfants. C'est un qadri de l'école locale.

Oussow/tou/a (ou Oussouhoura) renferme des musulmans Cissé, Karamorho et P'ofana; des fétichistes Dosso, et des branches des Karamorho et Fofana revenues à l'animisme. L'enseignement est entre les mains de trois membres de la

l66 ÉTUDES SUR l'islam EN COTE d'iVOIRE

famille Karamorho ; Tili, le plus notoire, avec une trentaine d'élèves; Mamadouavec une vingtaine, Oussoumana avec une dizaine d'élèves. Ils sont tous trois qadrïa et relèvent de Lancina KaramorJio.

Le canton Dierré, en majorité fétichiste, renferme deux centres d'islam ; Bouandougou et Marabadiassa.

Bouandougou, étape importante sur la route de Mankono à Marabadiassa, est peuplé de Kamarhaté et de quelques Seiorho et Karamorho, tous musulmans Mandé Dioula. On n'y trouve pour ainsi dire pas de fétichistes.

Cette famille des Kamarhaté, comme celle des Barhayorho, est originaire de Tombouctou. Les deux familles y entretenaient, disent-elles, des relations suivies, qui ont cessé, lorsqu'elles sont venues dans la région. On cite un Kamarhaté, mort et enterré à Tombouctou, qui aurait fait le pèlerinage de la Mecque.

Les Kamarhaté fondèrent le village de Sendou, à proximité de Bouandougou, et en furent chassés par les fétichistes. Ils vinrent alors demander asile aux Kandé, ancêtres du chef de canton actuel, et s'installèrent à Bouandougou. Cet établissement remonterait à treize générations, soit au seizième siècle.

Bouandougou a une jolie mosquée, de style soudanais, de i3 mètres de long sur 8 de large. Il existe aussi, en dehors du village, un tombeau, entouré d'un mur en terre bien entretenu. C'est celui d'un Kamarhaté, resté célèbre par sa douceur et sa science. On y va en pèlerinage, mais la tradition ne relate rien de miraculeux à son sujet.

Le plus connu des marabouts actuels est Bakandian (ou Vakandiaye) Kamarhaté, dont l'école comprend en permanence de 3o à 5o élèves. Né vers 1860, il est le fils d'un marabout connu de la région, Daoudou, mort vers 1860. Il laissa deux fils : Ahmadou, mort vers 1890, et Bakandian. Celui-ci a été l'élève et le disciple qadri de son

frère et lui a succédé à sa mort, vers 1890. Il possède une belle bibliothèque de 5o volumes. Son instruction est fort étendue, et il passe pour le marabout le plus instruit du canton et des cantons voisins. Il s'occupe beaucoup d'élevage et de plantations, et possède des richesses considérables.

L'almamy du village, depuis plus d'un quart de siècle, est Bamaoulé Kamarhaté (ditBamouroullaye), né vers i85o. Son père Vassiafa jouissait d'une certaine réputation et fut jusqu'à sa mort, vers 1870, almamy de Bouandougou. Cette charge est d'ailleurs héréditaire dans la famille, depuis trois ou quatre siècles que les Kamarhaté sont venus du pays mandé s'installer ici. Lors des guerres de Samory, ni Bamouroullaye ni lessiens ne furent inquiétés ; ce furent les fétichistes qui firent les frais des razzias. Lorsque Samory se fut installé à Boribana, les gens de Bouandougou et leur almamy fréquentaient le nouveau centre et l'approvisionnaient d'armes de traite et de poudre, achetées à Bondougou et à Krinjabo. Lors de l'arrivée de nos troupes, ils s'enfuirent tous et ne revinrent qu'après avoir été remis en confiance. Le rôle de médiateur échut d'ailleurs à Bakandian, beaucoup plus qu'à Bamouroullaye, qui, d'intelligence médiocre, semble se désintéresser des affaires de la communauté musulmane. Il a à son école une vingtaine d'élèves coraniques.

A signaler un dernier Karamorho, maître d'école de moindre envergure. Va Fémourou, qui n'a qu'une dizaine d'élèves. Il est aussi qadri et se rattache à l'école de Kong.

Marabadiassa est un centre important d'islam, sis sur le Bandama Blanc, à la limite exacte des cercles de l'Ouorodougou, des Tagouana et de Bouaké. Aussi a-t-il relevé tantôt de l'un, tantôt de l'autre de ces cercles. Bien qu'aujourd'hui il relève de Bouaké, c'est dans le cercle de l'Ouorodougou qu'il sera étudié, car c'est de l'islam général Mandé-Dioula qu'il relève. C'est le dernier coin islamique dans la masse des Senoufo et Tagouana.

l68 ÉTUDES SUR l'islam EN COTE d'iVOIRE

Sept ou huit marabouts mandé-dioula se partagent une clientèle scolaire de 60 à 80 enfants. Ce sont : Abdoullaye Haidara, Mori Touré, Saguidi Kamarhaté, le plus réputé de tous; Ahiba Kamara, tous qadrïa; Baba Cissé, Adama Barhayorho, Bamako Touré^, Youssoufou Touré, tous tidianïa. Le village possède une mosquée de banco au toit de chaume dont la construction est assez ancienne.

Toumono est un petit village, peuplé mi-partie de fétichistes, mi-partie de Seyorho, musulmans. Un seul marabout mérite une mention : Va Féma Seyorho, qui dirige une école coranique d'une dizaine d'enfants. C'est un qadri, élève et disciple d'un marabout local, Youssoufou Seyorho. Ce village s'est fait remarquer, lors de la réfection de sa mosquée, par une querelle religieuse analogue à celle de Mankono. Ce même différend, relate Ripert, fut rendu plus curieux encore par l'attitude de la population fétichiste, qui épousa, sous couleur de dogme, la querelle du descendant du fondateur de la première mosquée, actuellement en ruines. Elle prétendait imposer à la communauté l'obligation de reconstruire la mosquée sur les ruines de l'ancienne, en se basant exactement, d'ailleurs, sur des décisions de jurisconsultes célèbres. Après de multiples querelles, qui déchirèrent le village, l'autorité française offrit ses bons offices. Elle réunit à son tour des « fetoua» de jurisconcuites aussi célèbres, et contredisant les premiers. Bref, l'accord se fit, et la mosquée fut bâtie sur un nouvel emplacement, sur le modèle de celle de Mankono, avec l'aide de tous les musulmans locaux. Les fétichistes s'abstinrent^ encore de tout travail. Cette mosquée fut terminée en fin de 1910.

Dans le canton de Yoronighi, on trouve au milieu d'une population fétichiste deux centres musulmans, Gouamenasso et Tiéningoué.

Le premier, dit aussi Gbamanasso, est peuplé de Cissé,

de Touré, de Fofana et de Daw musulmans. II y a fort peu de fétichistes, deux noms méritent une mention : Séko Touré et Sék.o Gissé.

Séko Touré, ciief du village Mandé-Dioula, est né vers 1870. Il est le fils de Vasoumana Touré, chef et almamy de Gbamanasso, qui est mort vers 1892, laissant une certaine réputation. Son fils, dont la grand'mère était Senoufo, lui a succédé, au moment du passage de Samory.

Il vit son village rasé, fut pris et envoyé comme captif à Kankan, où il perfectionna ses études. De retour dans le pays, il prit nettement parti pour notre cause et partit luimême à Mankono à la rencontre des premiers tirailleurs qui occupèrent le village. Depuis ce temps, il a montré le plus grand loyalisme. C'est un homme fort intelligent, qui vit retiré dans son village et l'administre d'une façon parfaite. Séko s'est enrichi dans les cultures et l'élevage des bovins. Il n'a qu'une instruction médiocre, encore que les marabouts de Kong, et notamment Karamoko Ahmadou Salifou, lui aient solennellement conféré le turban et l'aient affilié au tidianisme. 11 fait l'école coranique à une douzaine d'enfants, soit du village, soit de Sarhala. Il est en réalité plus comnierçant que marabout. Il jouit d'une excellente réputation et entretient de bonnes relations avec les chefs voisins, surtout ceux du nord de l'Ouorodougou.

Séko Gissé, Mandé-Dioula, son collègue, a beaucoup moins d'influence. G'est un petit maître d'école, qui fait la classe à une dizaine d'enfants; il est qadri par son père Alioun Gissé. Il est almamy du village.

Tiéningoué (ou Tienigbé) est peuplé à peu près uniquement de Kamarhaté musulmans. Leur chef et almamy est Ba Kongoué Kamarhaté, qui fait l'école à une vingtaine d'enfants. Il a reçu le turban et a été affilié au qadérisme sur place par Mandjiana Kamarhaté. Il n'est pas sans une petite instruction et possède une caisse de 20 ou 25 livres.

Le canton de Sarhala, à peu près fétichiste, ne renferme qu'un centre musulman, Sarhala même; et encore les animistes (familles Kanaté, qui est une branche infidèle à l'islam, Bamba et Kamarholo) prédominent-ils. Les musulmans appartiennent aux famille Kanaté, Touré, Timité, Bamba, et Cissé. Un seul nom émerge, Laminé Barhayorho, qui a fait ses études chez Va Sindou Timité, à Séguéla, et en a reçu le turban. Il a une dizaine d'élèves environ.

Le canton de Sia, fétichist-e dans son ensemble, renferme un centre, Toulé, peuplé de Bamba tous musulmans.

Le Kaniénié^ fétichiste aussi, ne renferme que quelques musulmans de famille Kamarhaté, à Kaniénié même. Aucune personnalité ne mérite de mention.

Le canton de Boron est, chef et administrés, à peu près entièrement musulman (familles Touré, Sérifou, Cissé, Souaré, Taraoré, Sarhandorho, Bamba, Karissi, Daw). A peine trouve-t-on quelques fétichistes vers le nord, vers Kadioka, mais l'on est déjà sur le territoire de Korhogo (famille Ouattara et Koné).

Boron, le chef-lieu, centre important de la route de Mankono à Korhogo et au Soudan, est une métropole d'islam, où depuis plusieurs générations, on vient achever et perfectionner ses études. La mosquée de Boron passe pour la plus ancienne du pays. C'est la « Diouma » du canton. Elle mesure 12 mètres sur 6, et 4 de hauteur. Le cloisonnement classique la partage en nefs. Elle est blanchie à la chaux intérieurement et extérieurement. Elle est entourée d'une enceinte de 2 m. 5o de hauteur. Sa construction remonte certainement à plusieurs siècles. Elle a toujours été maintenue en excellent état, et on la réfectionne dès la fin des pluies. On voit à côté de cet édifice le tombeau d'un saint homme, Al-Hadji Saranorho, né vers i855, mort à la fin du siècle, en son vivant almamy de Boron et grand chasseur de captifs.

Deux personnages méritent une mention à l'heure •actuelle : Ba Fétigué Touré, maître de l'école la plus florissante (i5 élèves), et Ba Fétigué Taraolé, l'almamy, plus -connu. Celui-ci, mandé-dioula, né vers i858 à Boron, est d'une famille de marabouts. Son père Konalé et son grand-père ont laissé une certaine réputation. Son frère, Alfa Taraoré, fut almamy avant lui et était très connu dans toute la région. Ba Fétigué est intelligent, mais peu instruit; il lit péniblement l'arabe et fait la classe pour rire à deux enfants!... Il est surtout commerçant et gagne largement sa vie dans le trafic des kolas. Il a reçu l'ouird de Vamourou Touré, marabout de Boron, mort vers J905.

Citons enfin pour terminer les villages, peuplés de musulmans et de fétichistes, mêlés, et où l'islam subit de singulières déformations : Guémanso, familles musulmanes Souaré et Serifou ; animistes Dosso et Koné ; Toté, musulmans, Barhayorho ; animistes, Koné et Diomandé ; Dioalla, musulmans, Kanaté (rares) ; animistes Kanaté. Les Kanaté, jadis musulmans, aujourd'hui fétichistes, semblent revenir depuis notre occupation à la religion du Prophète ; Lesounso, musulmans, Cissé et Touré ; -animistes, Bamba ; Guiboî^osso, musulmans, Cissé et Dosso r(famille détachées de celle de Madji) ; animistes, Diomandé, Koné et Dosso ; Kongoasso, quelques musulmans Bamba et Karaboué ; animistes Baghaté et Bamba; Marhandala^ musulmans, Timité; animistes, Tioulé. Ce centre, jadis très fréquenté, tend à disparaître depuis le passage des bandes de Samory. Plus de mosquée. Une petite école seule •subsiste encore; Morondo, Musulmans, Saghologho ; animistes Koné. Aucun nom dans toutes ces familles n'est digne de mention, sauf peut-être celui de Ahmadou Soghologho, de Kong par la naissance et le turban, mais fixé à demeure à Morondo.

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