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Cas de conversions à Vislamisme. — De par une tra

dition administrative, qui remonte au premier jour de l'occupation, la Côte d'Ivoire est la colonie où sont envoyés les indigènes musulmans, blancs ou noirs, des régions du Nord, qui ont été l'objet d'une mesure d'internement politique. Il avait paru que ce milieu de populations primitives, pleines de défiance à leur égard, dont ils ne connaissent ni la langue ni les mœurs, et qu'au surplus ils honorent de leur mépris, seraient pour ces marabouts et guerriers, révoltés, perturbateurs, frondeurs ou hallucinés, la meilleure des geôles morales. C'est ce qui s'est produit en effet pendant plusieurs années.

Or, on constatait, ces dernières années, que la douzaine de personnages musulmans, internés à Daloadans le Haut Cavally, et qui d'ailleurs y jouit d'une grande liberté, puisqu'il ne s'agit pas d'emprisonnement judiciaire, commençait à prendre une certaine influence sur les indigènes des alentours. Il y avait là des Maures de Kiffa, traîtres à notre occupation, ou de Oualata, insurgés Abdouké de la révolte des Mechdouf-Ahel Sidi de 19 16 ; il y avait quelques marabouts noirs soudanais, prédicateurs et pêcheurs en eau trouble, mais ici en un vase qu'on croyait clos. Il l'était bien, mais c'est à l'intérieur mêmedu vase que d'une façon inattendue le microbe islamique tendit à se développer.

On crut alors bien faire en faisant venir ces détenus politique à Bingerville, chef-lieu de la colonie; il semblait difficile que ce milieu, surtout cosmopolite, fût accessible à des sentiments de conversion religieuse. C'est pourtant ce qui s'est produit ! On a pu constater avec étonnement, quelques mois plus tard, que certains gardes de cercle, des représentants des villages lagunaires, des boys de toute condition, commençaient à s'agenouiller derrière les marabouts, à l'heure de la prière. Bingerville tendait à devenir un centre islamique.

On pouvait remarquer en même temps le même phénomène à Dabou, où l'ex-sultan deZinder, MamadouTeniem,

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interné depuis 1907, était des plus considérés par les Adioukrou et Ebrié fétichistes et auraient pu en amener un certain nombre au salam, s'il n'avait été retenu par la réserve que lui imposait sa situation spéciale.

Tels sont les résultats rapides qu'obtenaient les loisirs de ceux que leur entourage ou leurs gardiens considéraient comme de saints personnages. On peut croire que si les Musulmans sénégalais et soudanais qui, à la Côte, s'emploient au service de l'administration ou des maisons de commerce, s'en étaient donné la peine, au lieu de ne songer qu'à leurs intérêts matériels, il y aurait, à l'heure actuelle, un fort élément local islamisé.

La situation, signalée plus haut, ne saurait prendre d'autres proportions. La plupart des internés, y compris ceux de Dabou, ont été renvoyés dans leurs foyers soit à la suite de l'expiration de leur peine, soit par une mesure gracieuse, que permettait la fin des hostilités. Bingerville n'en compte plus. Les derniers achèvent leur peine, à Lakota, dans le HautLahou, à la lisière des sauvages DidaetGouro, peu accessibles, semble-t-il, au moins pour l'instant, au bon exemple des vertus islamiques.

3. Essor du christianisme. Le harrisme. — Il nous faut en venir maintenant à un fait religieux, presque incroyable, qui a bouleversé toutes les idées qu'on se faisait sur les sociétés noires, si primitives, si rustiques, de la Côte, et qui sera avec notre occupation, et comme conséquence d'ailleurs de cette occupation, l'événement politique et social le plus considérable de dix siècles d'histoire, passée, présente ou future de la Côte d'Ivoire maritime. Il est à croire d'ailleurs que ce phénomène aura sa répercussion prochaine dans la zone svlvestre.

Au début de 1 914, apparut successivement dans plusieurs villes de la côte un indigène libérien, nommé William Vade Harris, qui, se disant prophète, faisait détruire les

fétiches, initiait les gens à une sorte de christianisme primitif et jouissait, près des populations du bord de la mer,, d'un grand renom. Harris fut signalé à Lahou, à Dabou et à Assinie et, sur la demande des habitants de Bassam, vint dans cette ville. Peu après, on le convoquait à Bingerville.

Il y fit des déclarations qu'on peut résumer ainsi : étant maître d'une école protestante de Cap-Palmas, et pourvu du titre de « Révérend », il vit en rêve l'ange Gabriel qui,, au nom de Dieu, l'invita à se rendre chez les fétichistes pour y détruire les emblèmes de leur culte, les inciter à une vie plus morale par le travail, et les empêcher de se livrer à leurs penchants pour l'ivrognerie. Il interdit le vol, l'escroquerie et l'adultère, mais permet plusieurs femmes, et engage au travail pour obtenir la richesse qui assure une existence agréable. En récompense, le ciel est promis à ceux qui se conduisent selon la règle préconisée par l'ange, etle baptême les lave de leurs souillures passées.

William Vade Harris quitta alors Cap-Palmas et se rendit en Gold Coast, puis en Côte d'Ivoire, où sa religion fit un grand nombre d'adeptes ; elle est simple, il suffit de se bien conduire et quelle que soit la règle suivie, protestante ou catholique, on arrive au salut éternel.

Le prophète d'une figure expressive, ornée d'une barbe blanche, de haute stature, vêtue de blanc, le chef enturbanné d'une pagne de même couleur, porte une étole noire,. à la main une haute croix, et en baudrier une calebasse contenant des graines sèches, qu'il agite pour rythmer ses cantiques ; il est suivi d'un clergyman et de trois femmes, également habillées de blanc. Il obtient parmi les indigènes un succès extraordinaire.

A sa seule parole, les Ebrié, les Attié, et les habitants du Sanwi qui comptent parmi les populations les plus arriérées et les plus ancrées dans leur fétichisme, ont détruit leurs fétiches, même les plus réputés, tel Mento, le plus puissant et le plus terrible dans la région des Lagunes, alors

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que nos conseils étaient restés vains. Les jeunes gens de Jacqueville qui n'osaient rentrer chez eux, car le fétiche savamment exploité par les vieillards, leur prenait leurs économies, reviennent dans leur pays. De tous côtés, les gens accourent demander au Prophète libérien de se rendre chez eux pour détruire les fétiches, d'autres se rangent à sa suite, se font baptiser, et mettent en pratique ses conseils moraux. Et pourtant ne boire que modérément, travailler six jours sur sept, ne plus se livrer à l'adultère, ce sont là des privations et une activité qu'ignorent les habitants de la côte, des lagunes et de la zone sylvestre. Si ces bonnes résolutions devaient durer, elles amèneraient une transformation totale de cette région.

Le procédé de conversion du « Prophète » est toujours le même ; il se rend dans un village, la foule se réunit autour de lui, les hommes à sa droite et les femmes à sa gauche. Il leur clame alors d'une voix tonitruante tout le mal que leur font les fétiches et ordonne aux sorciers de venir se placer devant lui. Il leur montre sa croix. Ceux-ci sont alors pris de convulsions, cherchent à fuir, mais ne le peuvent, se roulent en hurlant. Ils paraissent à ce moment en état hypnotique. Harris les calme et leur trace sur le front un signe de croix avec de l'eau, en leur faisant tenir sa croix. Les sorciers vont alors d'eux-mêmes briser leurs idoles. Lé village se fait baptiser.

Le bruit se répandit peu à peu que ceux qui n'obéissaient point à ses conseils moraux en étaient aussitôt punis, non par la mort que donnaient les fétiches, mais par l'empêchement de commettre la mauvaise action qu'ils se proposaient d'accomplir. C'est ainsi qu'une femme mariée, étant aller trouver son amant, alors qu'elle venait de recevoir le baptême, ne put, malgré ses invites amoureuses, obtenir les faveurs de ce dernier, et celui-ci, lorsque la parole lui revint, ne réussit point à faire parler sa compagne. L'histoire se répandit et la croyance en la vertu, de la religion

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du prophète s'en accrut ; bien que ce ne fût là sans doute qu'un phénomène d'auto-suggestion.

En résumé, et après une entrevue, d'ailleurs fort cordiale qu'un missionnaire catholique eut, à la demande du gouverneur Angoulvant, avec le Prophète, on put conclure que le«harrisme» n'étant autre qu'une manifestation de Téthiopianisme, cette dérivation, cette déformation constante du christianisme indigène, abandonné à lui-même.

Le catéchisme du Prophète se résumait en quatre articles : croyance en Dieu unique, abandon et destruction des fétiches, observation presque judaïque du repos dominical, prohibition de l'adultère (avec maintien de la polygamie). Ce credo admis, on recevait le baptême.

Les moyens utilisés par le prophète, étaient sa puissance considérable d'hypnotisme, et aussi les menaces mystiques, toujours redoutées par les primitifs : morts, maladies, transformations en animaux, etc.

Ses conclusions étaient qu'envoyé seulement pour baptiser, il n'avait ni le temps ni les moyens de donner l'instruction religieuse aux néophytes : il leur appartenait de se rendre à la mission voisine, catholique ou protestante, quelle que fût sa dénomination et d'y achever leur éducation. Lui-même, quand il fut à Bingerville, assista pieusement à la messe du dimanche.

Jusqu'ici tout allait bien et en somme, quand l'autorité se fut rendu compte que l'action moralisatrice de Harris était excellente, ses intentions pures, et sa conduite morale et son désintéressement au-dessus de tout soupçon, elle le laissa aller, malgré les inconvénients que cette perturbation sociale apportait chez les populations, à une époque (1914igi5) où l'on visait par-dessus tout à maintenir la tranquillité la plus complète.

Mais cette faveur populaire, dont jouissait le Prophète, devenue on ne sait comment le « Fils de Dieu », fit surgir une multitude d'imitateurs, une poussière de petits pro-

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phètes, de Yessou (Jésus) et de fils de Dieu, qui montrèrent beaucoup moins de tact et de désintéressement que leur maître ou modèle. Une invasion de « clarks », prédicants et quêtants, petits commerçants ou traitants, en rupture de comptoir ou de chantier, s'abat sur la côte et même dans la forêt méridionale. Elle «change » la méthode du maître : on relève de tous côtés l'exagération dans la mise en scène, là comédie ridicule, des procédés d'intimidation inadmissibles, des menaces qui n'ont rien de spirituel, des procédés de chantage odieux. Le ministre indigène Wesleyen d'Aboisso se fait sacrer évêque du Sanwi et dans une grande robe, tantôt noire, tantôt blanche, parcourt et agite le pays. Le mouvement gagne. Un certain Yessou révolutionne en 1918-1919 les régions d'Abidjan et de Lahou et finit en prison. Dans les cercles du NziComoé, et deTAgnéby, pacifiés depuis quatre ans, les émissaires courent dans la forêt, disant qu'un prophète, fils de Dieu, est apparu, que son pouvoir est irrésistible, que les Blancs vont être chassés, que l'impôt est supprimé et la liberté d'antan rétablie. Des chefs «lavent y> alors leur chaise en grande pompe et brûlentlesfétiches. On ajoute que le « lion » du Libéria mangera tous les Européens.

Le dévergondage mystique ne tarde pas à apparaître. On signale de divers côtés l'apparition de nouveaux dieux. Au temple d'Abidjan, on va plus fort : une déesse est venue du Ciel, munie par le Bon Dieu d'un registre sur lequel elle devra inscrire les noms des vrais fidèles. Ce registre était simplement un carnet d'épicerie de la F. A. O. Elle annonçait des modifications importantes et notamment le changement de couleur des Blancs et des Noirs. Cette déesse resta d'ailleurs invisible, et quand l'autorité annonça l'intention d'enquêter sur cette affaire, les «clarks ■», metteurs en scène, disparurent.

Les événements d'Europe demandaient plus de tranquillité que jamais dans la colonie : il fallait entraver la nais-

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sance et la circulation de ces faux bruits susceptibles d'in- .quiéter les esprits. Les fils de Dieu et le Prophète lui-même furent donc invités à regagner leur pays et à s'y tenir tranquilles. Quelques petites sanctions aidèrent à cette solution. Harris, toujours digne, repartit, son bâton de pèlerin à la main, vers Cape Palmas, où il se trouve toujours.

Il n'en reste pas moins que les populations maritimes et lagunaires sont désormais très nettement en marche vers les différentes confessions du christianisme : catholicisme, anglicanisme, dénominations baptiste, wesléyenne, harriste pure, etc., et que, quoi qu'on ait dit, leur transformation religieuse est réelle et durable. La mission catholique signale par exemple que le nombre annuel des baptêmes est passé de 80 avant la guerre à 6 ou 700 pendant les hostilités, malgré la diminution des deux tiers du personnel ; elle assure que la conversion des catéchumènes, amenés par le harrisme, est sérieuse et résiste à toutes les difficultés et épreuves. Les églises et les temples s'élèvent comme par enchantement sur la côte, édifiés par les fidèles eux-mêmes, et de toutes parts prêtres et pasteurs sont demandés.

Cette extrême sensibilité religieuse étant à signaler, comme aussi la carence complète de l'islam dans une révolution religieuse aussi importante, et où il aurait pu trouver sa place. En tout cas, on peut affirmer hardiment que dans deux générations au plus tard, toute la Côte d'Ivoire maritime et lagunaire sera chrétienne. On n'y verra plus, comme disciples du Prophète, que les musulmans d'importation.

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