Bondoukou
Le cercle de Bondoukou comprenait jusqu'à ces temps derniers l'angle nord-est de la colonie. La Volta les séparait de la Gold Coast anglaise. En 1919, on a détaché provisoirement la subdivision de Bouna.
L'actuel pays de Bondoukou est formé de l'ancien Royaume indigène des Abron. Ceux-ci, d'origines achanti, paraissent être arrivés dans la région vers le quinzième siècle ; leur suprématie s'y est maintenue jusqu'à nos jours. Le roi actuel, Tan Daté, né vers i855, fils d'Apaho Sakamé, est le chef héréditaire et traditionnel. Il est le successeur de 16 rois, qui « se sont assis sur la chaise ». A ce titre, il jouit d'un réel prestige; ses qualités personnelles, à part son loyalisme, ne peuvent guère entrer en ligne de compte. Il a 26 femmes et 9 enfants, dont l'un est instituteur à Korhogo.
Après les Abron, maîtres politiques, et même avanteux, il faut parler des Kparhalla ou Koulango, qui sont, sinon les autochtones, au moins les plus anciens habitants du pays et à ce titre « les maîtres de la terre » dans le Nord. On les trouve dans tout le cercle, quoique en fort petit nombre dans le Bondoukou actuel, mais partout, sauf dans le Nasian, leurs villages sont mélangés à ceux des autres races. Ils paraissent être de lointaine origine Mandé.
En contact avec les Abron et Koulango fétichistes, vivent les Mandé-Dioula musulmans. Ils sont originaires de Bégho ou Berho, jadis très grande cité, située au nord-est de Bondoukou, non loin du coude de la Volta noire, en Gold Coast. Ces Dioula ne vivent pas dispersés par petits villages et même pas par quartiers de villages comme dans la région voisine de Korhogo, de Kong, de Séguéla, etc.. Ils sont à peu près tous groupés dans deux cantons qui ont leur autonomie : canton de l'almamy, canton de Barako.
La mosqiée de Vokobadi.
(Bondoukou.)
En résumé, les musulmans ne forment dans le cercle de Bondouicou qu'une petite minorité : 7.000 environ sur sur 40.000 âmes; ils sont réunis, comme il a été dit, dans 20 villages autour de Bondoukou (canton de l'almamy) et dans le Barabo. On en trouve à peine quelques-uns dans plusieurs villages plus éloignés : on les verra ci-après. Il est à noter que le Barabo est traversé par la route Bondoukou à Dabakala. De même, les villages musulmans du Nassian sont sur la route de Kong à Bondoukou. Comme nous l'avons signalé à plusieurs reprises, et comme Binger l'avait déjà fait remarquer, c'est toujours sur les grandes routes commerciales qu'on trouve les villages musulmans et dioula.
C'est assez imprudemment que Binger attribue à Bon- -» -» / -»-»-'
doukou ou Bitougou {kS^, Boutougho, -j^, Ghotogho)
une origine plus ancienne que celle de Dienné, et assure que sa fondation est antérieure à 1043. On n'en sait rien en réalité. Les traditions les plus authentiques, celles des musulmans, énoncent seulement que la plupart des habitants sont originaires de Bégho (Gold Coast) et que cette ville ayant été abandonnée à la suite de querelles de femmes qui divisèrent les gens, l'émigration se produisit vers le petit village de Bondoukou, qui devint du coup une grande ville. Conquise par les Abron fétichistes, elle vécut dans une demi-indépendance, grâce aux excellentes relations que ses marabouts surent entretenir avec les rois Abron ; ils ne purent pas toutefois arriver à les convertir. La conquête de Samory clôt le passé. Un an après, les Anglais (1896-1897), puis les Français s'installèrent à Bondoukou, que Binger avait d'ailleurs visitée en 1888 et 1892.
La géographie urbaine de Bondoukou a été faite de main de maître par Gaston Joseph dans \e Bulletin de l'Afrique française (d'octobre-décembre igiS). On en retiendra que
2l8 ÉTUDES SUR l'iSLAM EN COTE d'iVOIRE
la population fixe de Bondoukou, évaluée à 2.800 habitants (statistique 1920), comprend des éléments des races les plus diverses, où dominent nettement les Mandé-Dioula, au nombre de 1.600 environ.
Les Gbein forment, un groupement de 80 individus et paraissent être les vrais autochtones. On en trouve aussi quelques-uns dans le Barabo.
- Les Gan ou Wandara, dont le nombre ne dépasse pas i5o, occupent de petits campements de culture, aux environs de la ville. Ils ont un dialecte propre et leur chef, Bandara Massa, ou Sié Coffri, est le maître de la terre. Il veille à ce qu'elle ne soit pas souillée.
Chaque souillure (adultère, vol, etc..) donne lieu à un sacrifice au fétiche de la terre. La population, même musulmane, est soumise envers lui à certaines obligations coutumières. C'est ainsi que les bouchers dioula ne peuvent tuer un bœuf ou tout autre animal domestique (mouton, cabri), sans remettre au boy, envoyé par Sié Gofi'ri, une pièce de viande, que celui-ci distribueaux gens de sa cour.
A ce propos, il convient de constater que l'almamy, mais à titre de chef religieux des musulmans, a lui aussi une part obligatoire de tout animal tué, de préférence un morceau de cou et de foie.
Les Gorombo, avec leur chef Kri Coffri, disparaissent peu à peu et ne sont plus qu'une trentaine. Ils parlent gan et sont apparentés aux Wandara.
Vient ensuite Vêlement musulman qui est le plus important (2.100 âmes), appartient en grande partie au groupe Mandé. (1.600 âmes), et comprend les tribus suivantes :
Les Noumourou ou forgerons, les Ligbi partis presque tous à Dabakala avec leur chef Sanoussi, après la conquête de Samory, et surtout les Dioula proprement dits (Kari Dioula et Wattara) ; enfin les Marala ou Haoussa (338 âmes) et les Huéla (134 âmes).
Les musulmans sont répartis en neuf quartiers : Timité, Donzo, Koumala, Malara, Kari Dioula, Koumraya, Koko, Nénéya, et Huéla.
Au nord de la ville, non loin du plateau de Farako, se trouve une agglomération de paillottes, qu'habitent, au nombre de 3oo environ, des gens de tous lescours du Soudan méridional et de la haute Côte d'Ivoire, Djimini et Diamala de la région de Dabakala, butin des bandes de Samory, vendus en Gold Coast et venus par la suite à Bondoukou trouver la liberté, Pallaka, Tagba et Senoufo, de la région de Korogho. Isolés, minables, craintifs, agriculteurs laborieux, fétichistes en majorité, ils sont méprisés des Dioula et vivent sous notre protection, ainsi que dans un village de liberté.
« Les Dioula de Bondoukou, dit Joseph, montrent assez peu de disposition pour le travail. A toute heure du jour, on les trouve nombreux accroupis le long des murs en contemplation du néant ou occupés béatement à égrener leur chapelet. »
Les professions les plus recherchées sont, sans conteste, celles du pédagogue près des écoles coraniques et de marchand o-u colporteur. Du karamoko et du commerçant quel doit être le plus considéré? C'est là l'objet de discussions fréquentes. Le premier prétend qu'Allah lui saura gré d'avoir passé son existence à prier et à enseigner la prière, le second déclare que les bénéfices qu'il réalise lui permettront d'avoir des funérailles convenables, qui lui assureront un Au-delà merveilleux.
On peut évaluer à près de 200, le nombre des bambins, fillettes, mais garçons surtout, qui fréquentent les huit écoles coraniques élémentaires de la cité.
Une école coranique d'enseignement supérieur se trouve dans chacun des quartiers de Donzo, Koumbala et Timité, ce dernier étant la pépinière des marabouts de renom, celui où sont choisis les « Almam}' ». Les études y sont
poussées assez à fond par des karamoko, qui ont été compléter leur instruction arabe en Gold Goast, à Douia.
Bondoukou compte en plus de sa mosquée-cathédrale 2 mosquées de quartier.
Pour Marcel Monnier (1897) Bondoukou rappelle Biskra : « Le vieux Biskra moins les dattiers, mais un vieux Biskra croulant, vermoulu, fétide, émergeant à peine de la couche d'immondices accumulée par les siècles. La perfection dans le délabrement, tout ce que l'Islam si riche en guenilles, en vermine éparse dans la poussière dorée, nous fait entrevoir ailleurs, semble atteindre ici son apothéose. L'incurie poussée à ce point touche au sublime. L'ordure ainsi mise en valeur tient du génie.
«Au demeurant, tous, du petit au grand, importuns, loquaces et sans gêne à l'égal de leurs congénères des pays voisins, avec un air de supériorité prétentieuse, un parler onctueux, des gestes bénisseurs dont on se lasse vite. »
«Attirer l'étranger, dit encore Joseph, l'amener à stationner le plus longtemps possible chez lui, paraît être le plus grand souci du Dioula de Bondoukou. C'est ce qui explique, en dehors de l'influence de la nature et du milieu son goût tout particulier pour les réjouissances à tout propos, en dehors même des beaux clairs de lune et des fêtes annuelles des Pintades, de l'Eau, du Ramadan, des Jeunes Filles, des Mariages, du Mouton, etc.. Cette misère dorée saisit toutes les occasions pour s'endimancher, s'affubler de boubous sensationnels, esbrouff'er sa clientèle de passage... »
Bondoukou était un gîte d'étapes important pour le caravanier du Soudan, soit que celui-ci se rendît dans l'Achanti anglaise pour vendre du bétail ou des pagnes, soit qu'il en revînt avec des kolas, de la poudre, du sel ou d'autres pro-
duits d'importation européenne. Dans cette ville de plaisir, où les fêtes coutumières se succèdent et où naturellement les occasions de dépenses sont nombreuses les Noirs étrangers aimaient à stationner, après avoir traversé des villages habités par des indigènes de races différentes et parlant d'autres dialectes. Les caravaniers arrivaient à Boudoukou et descendaient dans l'un des quartiers comme dans un hôtel. Amenaient-ils un troupeau, ils payaient à leur hôte I fr. 25 par tête de bœuf et o fr. 60 par tête de mouton. Ils payaient leur nourriture et celle de leurs bergers ou de leurs porteurs. L'hôte dioula se chargeait souvent lui-même de la vente du bétail à Wanchi, à Sikassiko, ou à Coomassie. Et, pendant ce temps le marchand demeurait à Bondoukou, où avant son départ on s'entendait à lui faire dépenser, par les femmes et par le jeu, le plus clair de ses bénéfices. Cet état de choses subsiste toujours.
De nombreuses personnalités sont à signaler : la plus importante paraît être Kounandi Timité, almamy de la grande mosquée, chef du canton urbain dioula, dit « de l'almamy », auteur au nom de ses coreligionnaires, en 191 5, d'une adresse de loyalisme, donnée en annexe, et auteur de ce compliment versifié au drapeau français :
« Salut au drapeau qui fait triompher les armées. Puissent tes troupes ne pas cesser de vaincre les nations.
« Nous nous réjouissons de ta victoire sur tes ennemis. Nous sommes joyeux de la victoire de nos troupes magnanimes... »
Koumandi, de race mandé-dioula, est né vers i858. II appartient à la famille des Timité, depuis longtemps islamisée, et dans laquelle sont pris; depuis plusieurs générations, les almamys de Bondoukou. Cette famille est originaire de Bégho (Gold Coast).
Son père, l'almamy Malik, marabout influent de la région, mourut le laissant en bas âge. Il fut élevé par ses trois oncles, Almamy Séidoré, Almamy Brahima, Almamy
22a ETUDES SUR L ISLAM EN COTE D IVOIRE
Ismaïla, qui furent tout trois successivement chefs de la mosquée de Bondoukou. Il acheva ses études avec Karamoko Marna, qui lui conféra l'ouerd qadri.
Kounandi Timité est très attaché à la France. Il l'a montré au début de l'occupation lors des troubles des Abron, il nous l'a maintes fois manifesté depuis ce jour, et pourtant ceci ne l'a pas empêché, au début' de 1914, d'aller faire une fugue de deux mois au poste de Sunyani (Gold Coast). Sous le prétexte d'acheter des kolas, il allait se rendre compte de la valeur des propositions du district càmmissionner de l'Ouest Achanti, qui depuis longtemps essayait de l'attirer dans le Begho pour lui faire reconstituer le village. C'est de là, en effet, que sont originaires quelques groupements dioula de Bondoukou et des environs. Les sollicitations de ses parents et amis le rappelèrent à Bondoukou.
Kounandi est un marabout intelligent et lettré, qui lit et écrit assez correctement l'arabe littéraire, et n'est pas sans connaissances théologiques sur sa religion. Il a tenté d'apprendre le français, mais après 8 ou 9 séances au cours du soir, a dû y renoncer. Il préside régulièrement la prière solennelle du vendredi à la grande mosquée de Bondoukou, et aussitôt après, vient faire visite au commandant de cercle.
Il fait le commerce de kolas et de bœufs. Il jouit d'une grande influence, non seulement dans la communauté musulmane Mandé-Dioula de Bondoukou et de la région, tant française qu'anglaise, mais même parmi les populations fétichistes de la région, Abron et Koulango, chefs et sujets, qui viennent lui demander des consultations. Celte influence est due en grande partie à notre présence, encore que notre aide ait été purement négative, mais on constate une fois de plus qu'après une période de stagnation, l'islam retire toujours de notre occupation les bénéfices les plus grands dans le monde fétichiste. Pour Koumandi Timité,
le roi des Abron lui disait « en 1898 » : « Si les Français n'étaient pas là, tu n'aurais déjà plus ta tête sur tes épaules. » Les temps sont bien changés.
On tient si fort à l'heure actuelle, au moins dans la communauté musulmane, à Kounandi, qu'ayant appris qu'il projetait d'abandonner Bondoukou pour aller s'établir en Gold Coast, les notables de la communauté musulmane lui mirent le marché en main : ou résilier immédiatement ses fonctions d'almamy ou s'engager sur le Coran à rester dans la ville. Kounandi dut céder à cette sorte de chantage et fit la promesse demandée. On raconte aussi que les notables des quartiers dioula, beaucoup plus routiniers que lui, lui avaient interdit, il y a quelques années, de fréquenter l'école française et de porter des sandales, brodées d'or, sous prétexte que la coutume ne le prévoyait pas. Il est le seul marabout de la Côte d'Ivoire à posséder un harem fermé, ou du moins tenu demi-fermé, inaccessible au public et gardé par un vieux captif, qui remplit sans sévérité les fonctions d'eunuque du sérail.
Koumandi a une belle bibliothèque de 60 à 80 volumes, très mêlés, mais ayant trait à peu près tous à l'islam.
Il dirige une école coranique d'une vingtaine d'élèves, surtout originaires de Bondoukou (quelques-uns viennent de Sorhobango) ; et fait de temps en temps un petit cours d'enseignement supérieur.
II a pour gendre son cousin, Salia Ba Timité. Kounandi a été affilié au qadérisme par son oncle Karamoko Ibrahima. Il est aujourd'hui, en vertu des mêmes pouvoirs, le moqaddem decette voie dans la région. La chaîne mystique de Karamoko Ibrahima s'établit ainsi : Almamy Seidou, Almamy Qadiri, Mamadou Konaté, Dioula de Kong, Aliou, Mamadou Konaté, et enfin Mohammadi, missionnaire blanc du Nord, indéterminé, sans doute un Kounti. Karamoko Salia, cousin et gendre de Kounandi, est aussi une des gloires de la région après Kounandi. Il est né vers 1854, et
a suivi le processus d'études et d'affiliation de son cousin; il le remplace d'ailleurs à la mosquée quand celui-ci est malade ou absent. C'est un bon lettré, mais qui a rompu avec l'enseignement. Il a été riche jadis; il possédait des captifs, faisait le commerce de la poudre et des kolas, etc.. Aujourd'hui ses ressources sont tout à fait réduites et il vit du produit de ses plantations. Il est en relations avec tous les chefs de la subdivision, musulmans ou fétichistes, qui viennent le consulter,
Karamoko Timité, névers 1882, est le dernier marabout de la famille qui mérite une mention. C'est un maître d'école renommé, qui a, en permanence au moins, une vingtaine d'élèves. Il est qadri de l'obédience précitée.
Toutes les autres personnalités de marque de Bondoukou sont tidiana, mais d'obédiences diverses. La plus notoire est Alagui Sakalio, dont la famille originaire de Bobo Dioulasso, est Dafing. Son père s'était établi à Diennéné (Gold Coast). C'est là qu'Alagui est né. Petit-fils d'Ansoumana Soualio, qui s'était fait à Safani, dans le Dafing, une grande réputation maraboutique, fils de Karamoko Mama, qui a passé jusqu'au début du siècle pour le plus grand marabout de la région et est mort à Bouna en odeur de sainteté, Alagui a renforcé ce pieux héritage par la dignité de sa vie, la pureté de ses mœurs, la charge de moqaddem, le prestige de son instruction arabe, qui est réelle, et enfin la vertu du pèlerinage à La Mecque, efi"ectué vers 1910. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il ait acquis une très grosse influence, non seulement chez les musulmans de Bondoukou, mais encore parmi les populations fétichistes du cercle, qui le préfèrent à leurs chefs, ivrognes, querelleurs et brutaux. Il a notamment gagné la confiance de Tan Daté, roi des Abron fétichistes, dont il est le fournisseur officiel de grisgris, et qui lui fait des cadeaux considérables. Les relations d'Alagui débordent la cité* il voit beaucoup de Haoussa,
les tribus de Salaga, les villages de Gold Coast. C'est un homme intelligent, ouvert, éveillé, qu'on a eu le tort de persécuter gratuitement, sous prétexte qu'il n'avait pas de ressources avouées, et qu'il recevait des cadeaux. Qui n'en reçoit pas en Afrique? On voulut même l'expulser de Bondoukou, mais le roi des Abron et les chefs de quartier, c'est-à-dire fétichistes et musulmans, demandèrent avec tant d'insistance sa grâce qu'il fallut bien la lui accorder. C'est ainsi qu'on manque trop souvent d'esprit de suite ; persécutant les uns comme Alagui et élevant sur un pavois, au moins inutile, les autres, tel Kounandi, qui en profite pour tenter la conversion des fétichistes. Alagui fait l'école à une vingtaine d'enfants, originaires soit de la ville soit duDiennéné et de Fougoula (Gold Coast). Il continue la voie tidianade ses ancêtres précitées. Aux dernières nouvelles, Alagui Soualio, craignant des tracasseries, s'est retiré à Diennéné.
Un autre disciple de Karamoko Mama, c'est YahiaKamarhaté. Sa famille est originaire de Bégho (Gold Coast) et n'est pas de lignée maraboutique. Le père de Yahia, Moro Kamarhaté, vivait de son commerce et de plantations. C'est Yahia qui, à la suite d'excellentes études auprès de Karamoko Ali Barré, grand marabout local, s'est mué en homme de Dieu. Il a peu de relations, peu d'influence, et ne voit guère que le chef de canton, Yao Krah. C'est un homme intelligent et instruit, qui distribue les rudiments du Coran à 12 ou i5 enfants.
Une seconde obédience tidiana est celle des Ouattara. Kounandi Ouattara fut un grand marabout local, qui mourut vers 1860, laissant sa succession à son fils Karamorho Ibrahima. Celui-ci a continué le bon exemple paternel et ]'a transmis avecsa Voie, à son fils Karamorho Lagazané. Né vers 1860, Lagazané (Hassan) est un marabout très écouté à Bondoukou et qui entretient les meilleures relations avec les chefs fétichistes, tels Tan Daté, roi des Abron,
et le chef du Nasian. Il n'a que peu de fortune et vit surtout du produit de ses plantations. Intelligent' et lettré, il a une des écoles les plus florissantes de Bondoukou : une trentaine d'élèves en moyenne.
Le tidianisme Omari est représenté par Alagui Abou Bakari, qui a reçu l'ouird de cette voie à Ségou, où il est né en 1874. Sa famille est d'ailleurs originaire de Ségou, où son père Kalilou et son grand-père Abou Bakari étaient, assure-t-il, des marabouts connus. Il a fait le pèlerinage à La Mecque vers 1909-1910, ce qui n'a pas peu contribuer à exalter son esprit, déjà quelque peu déséquilibré; il vit complètement seul et n'a pas de femme. Ce sont ses voisins de case qui lui portent à manger. Il ne sort de chez lui que pour aller à la prière solennelle du vendredi, ou de temps en temps pour se jeter à la tête des passants et les exhorter à la piété. Il reçoit quelques visites de ses collègues. C'est un homme certainement douteux. Il ne semble pas avoir des talibés et en tout cas ne fait pas l'école.
Une autre branche tidianïa est celle des Bané, introduite dans le pays il y a un demi-siècle par Aboudou Bané, grand marabout de Bondoukou, mais qui était originaire de Bégho. Son fils Ali Bané recueillit sa succession spirituelle et la passa à son tour à son fils aîné, Mamadou Bané. Depuis la mort de ce dernier, c'est le cadet Biaboudou, né vers 1860, qui dirige le groupement. C'est un excellent homme, très apprécié par les indigènes, qui lui demandent des gris-gris et qui envoient en foule les enfants à son école coranique (45 à 5o) et par l'Administration même, malgré qu'elle l'ait puni disciplinairement, vers 1908, pour avoir contrevenu aux règlements sanitaires. Sa moralité n'est pas toutefois à l'abri de tout soupçon. On l'accuse d'une légèreté de mœurs, qui fait tort à sa dignité marabouiique. Il aurait eu entre autres des relations avec une femme de l'almamy, qui le chassa de sa case et se brouilla avec lui, et plus tard avec une femme de son frère. Peu fortuné, il
vit d'aumônes et du produit de ses plantations, Biaboudou est le moqaddem tidiani de la région par Karamoko Mama, son frère; Ali Bané, leur frère; Aboudou, le grand-père; et Alagui Siaka, toucouleur, qui avait reçu les pouvoirs à La Mecque de Tahir, chef de la Zaouïa tidjanïa.
Il n'est pas jusqu'au tidianisme d'Al-Hadj Malik, le célèbre marabout sénégalais deTivaouane, qui ne soit représenté ici : Alagui Bakari Sidiki, né vers 1868 à Kong et disciple de son frère aîné Alagui Ali, jadis à Bondoukou, aujourd'hui à Kong. Il a fait le pèlerinage vers 1890 et a séjourné trois ans à La Mecque. Il était le disciple de leur père commun, Alagui Fofana, qui avait reçu l'ouird à son retour de La Mecque, en passant au Sénégal. C'est, comme on le voit, une famille de pèlerins. Atagui a fait son pèlerinage en 1906. C'est un homme sérieux, qui fait très peu d'enseignement, mais surtout du commerce. Il voyage souvent dans la direction de Kong. A Bondoukou, il jouit d'une excellente réputation et ne s'est signalé que par quelques difficultés avec l'almamy en igiS. Il voulait prendre une femme, dont le mari était parti en voyage de négoce. L'almamy le lui défendit. Ils se sont réconciliés par la suite.
Les autres villages musulmans du «canton de l'Almamy » sont :
Banakani; on y voit une mosquée, et trois écoles dirigées par des marabouts de peu d'importance : Anzoumana Dengo, Dioulasso Baba, et Ali Kali, né vers 1872, le plus connu (12 élèves).
Bondo-Dioula (526 âmes) ; une mosquée et trois écoles. Le marabout en vedette estMamadou Domba,névers i85o; il enseigne le Coran à une quinzaine d'enfants. Il y a, à côtéde Bondo-Dioula, un Bondo-Koulango, qui ne contient que des Koulango fétichistes.
Sorhobango, gros village de i.i 32 âmes (446 musulmans, 687 fétichistes), où Ton voit une mosquée de deux écoles,
mais dont la plupart des enfants viennent faire leurs études à Bondoukou voisine. Le personnage en vedette est Karanoghoma Ouattara, dit Almamy Marna, né vers i855, d'une famille originaire de Bégho (Gold Coast) ; mais qui est fixée depuis longtemps dans le pays et qui a toujours fourni les almamys au village. Almamy Mama fait l'école à une dizaine d'enfants, il est très vénéré à Sorhobango, mais ne paraît pas jouir d'une bien grande influence. C'est, en efl"et à Bondoukou que les musulmans viennent faire régler leurs différends. Il a été affilié au tidianisme par son père Souleiman Ouattara. A signaler encore, à Sorhobango, le Karamoko Dabila, petit maître d'école.
Sorhobango veut dire, en koulango, village (bango) musulman (Sorho ou plutôt Sorhobo). Il est peuplé par les Huéla ou Vuéla, tribu mandé, qui se difierencie sensiblement de leurs cousins dioula. On les trouve aussi à Soghobo, à Ndamisso, et plus partiellement à Bondoukou et à Assafoumo. Ils sont en partie musulmans et en partie païens. « Les musulmans, dit Delafosse, portent le boubou, ont des cases à terrasse, et outre leur dialecte, parlent tous le dioula. Les Huéla païens s'habillent de pagnes, ont des cases à toiture de paille, comme leurs voisins Koulango ou Nafana, et parlent presque tous, outre leur dialecte, le Koulango dans l'Ouest ou le Nafana à l'Est. On prétend que l'islamisme avait été introduit à Bégho, patrie des Huéla, vers le onzième siècle, par un des leurs, qui avait fait le pèlerinage de La iMecque. Les Huéla musulmans sont beaucoup plus fervents que les Dioula, bien que l'islamisme soit bien moins répandu chez eux que chez ces derniers. » Delafosse, qui visitait le village huéla deGuénéné (février igoS), sis, il est vrai, en pays anglais, dit : « C'est la plus pieuse des communautés musulmanes que j'aie vues jusqu'ici en pays nègre; la prière publique s'y fait sans interruption de l'aurore à la nuit, devant une petite mosquée rectangulaire, couverte d'un toit conique en paille. »
Dara-Fakaye (83 âmes), peuplé de Huéla musulmans, sorte de hameau de culture du quartier Huéla de Bondoukou.
Pougoubé, 189 habitants, tous Mandé-Dioula musulmans; I école coranique. Une personnalité bien effacée d'ailleurs : Alama Kamarhaté, né vers 1880, tidiani.
Syé-Koyo, 78 habitants, tous Mandé-Dioula musulmans ;
I école coranique.
Le canton du Barabo est beaucoup moins riche en personnages notoires que celui de Bondoukou. Le chef du canton est Lamin Ouattara, né vers 1870, qui a succédé en 1916 a son père Abou Ba. Il disposa d'une autorité essentiellement temporelle et rend hommage au roi des Abron. Ce canton contient 29 villages, tous dioula et musulmans, mais à cause de la proximité des Koulango tout le monde y parle leur langue. Les villages notoires par leurs écoles et leur mosquée sont : Bandakiani, Sandiewi, Talakini et Kouroumambila.
Bandakiami-Sokoura (706 âmes) renferme le marabout le plus influent de tout le Barabo; Alagui Ali, né vers 1875.
II est de caste maraboutique, et son père Souleyman Kararhaté et son grand-père, Abou Bakari, ont laissé un certain renom. 11 a fait ses études auprès de son père et en a reçu l'ouird tidiani. Il a accompli le pèlerinage à La Mecque en 1907- 1908. C'est un homme d'une réelle valeur intellectuelle et morale. Il entretient les meilleures relations avec Tan Daté, roi des Abron, et avec les principaux chefs fétichistes. Il a une quinzaine d'élèves, fils des cultivateurs des environs.
L'autre maître d'école est Karamoko Ali Kali Saranorho, né vers 1868, issu des Saranorho, famille célèbre de Kong. Son père Sidiki et son grand-père Béma Sindou y ont laissé un nom estimé. Ali Kali a conservé des relations avec les gens de Kong et même avec ceux de Bobo Dioulasso, d'où
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sa famille est venue, vers le dixième siècle. Plusieurs de ses élèves sont des enfants, mis ici en pension par leurs parents, suivant la coutume mandé-dioula. L'influence d'Ali Kali dans le village et aux environs est réelle, mais elle tient peut-être plus à sa réputation et à ses pratiques de sorcier qu'à sa science et à ses vertus islamiques. Il est connu de tout le canton, où il se déplace fréquemment; il fait du commerce soit personnellement, soit par ses serviteurs. Ses relations avec l'Administration sont correctes; elles n'ont subi qu'un accroc, le jour où l'on s'aperçut qu'il dissimulait les imposables de sa case.
A côté de Bandakani-Sokoura, Bandakani-Tamoura renferme 177 Dioula musulmans; le personnage notoire y est Mohammadou Taraoré, Marka, né à Koo, dans le cercle de San, vers 1880, qadri, élève d'un bambara converti de Ségou. Il était à Bouna en voyage de commerce avec ses captifs en [897, quand il fut pris dans le remous des luttes de Samory ; ses captifs lui furent enlevés; lui-même, emmené par Samory, put s'échapper pendant la fuite de l'almamy et revint à Bouna, où il a toujours vécu depuis ce temps en cultivateur paisible. 11 a de petites connaissances arabes.
A Sandiéwi, deux marabouts méritent de retenir l'attention : Amadou Ouattara et Massa Aboudou. Amadou Ouattara, fils et petit-fils de marabouts, originaires de Bobo Dioulasso, est né à Sandiéwi en 1882. Son père Alagui Ouattara avait fait le pèlerinage et a laissé un nom à Bobo; il a affilié son fils au tidianisme. Amadou est très connu dans toute la région et jouit d'une grande considération, il reçoit de nombreuses visites de Bobo et de Bouna et son influence contre-balance celle d'Alagui Ali. Peu fortuné, il vit du produit de ses plantations. Son école comprend une dizaine d'élèves. Il est intelligent et ouvert; c'est de plus un lettré distingué. Massa Aboudou, l'autre marabout du Sandiéwi, n'a aucune envergure; il est né vers 1870, se
dit tidiani et fait l'école à une demi-douzaine d'enfants. Sandiéwi est peuplé de 604 Dioula musulmans ; il renferme une mosquée ; c'est de plus la résidence du chef de canton, qui est un Dioula. 11 y a lieu de signaler un léger mouvement d'islamisation dans le Barabo qui est, à l'heure actuelle, à peu près partagé par moitiés entre musulmans et fétichistes. Avant notre occupation, les Abron, maîtres du pays, interdisaient les conversions. Aussi, et par esprit de réaction sans doute, dès que cette interdiction fut levée, c'est-à-dire avec notre occupation, un certain nombre de Koulango se rangèrent-ils sous la bannière de l'islam. Ce mouvement s'est considérablement ralenti.
On signalera donc parmi les autres villages musulmans de Barabo :
Anoualiokoro, 25o Dioula, tous musulmans; i école coranique, i mosquée;
Bangbo, 81 Koulango, tous islamisés, pas de mosquée; un simple touron (maqam) ;
Déléwaré, 76 Koulango, dont 20 islamisés, i touron ;
Tébagoro, 48 Dioula, tous musulmans; ils font salam à l'ombre d'un arbre;
Kamélé, 264 Koulango, dont les trois cinquièmes sont islamisés ; i touron ;
Kiéti, 61 Koulango, dont 40 sont islamisés ; i touron;
Kimassi, 68 Koulango, dont 20 islamisés, i touron.
Kohotadougou, 280 Dioula, tous musulmans; 2 écoles coraniques, i mosquée en construction, i touron.
Kondourou-Bango, 140 Koulango, dont 3o islamisés ;. I touron ;
Kouadiodimabango, 169 Koulango, dont 20 islamisés;
Kouadio Koto, i3o Koulango, dont 80 islamisés; i touron;
Kouékrou-Koukourou, 36 Koulango, dont 10 islamisés;
Kouassikrou, 21 3 Koulango, dont 40 islamisés; i touron;
Logotan (ou Loratan), 93 Koulango, dont 3o islamisés ; 1 touron ;
Mandamou, ii8 Koulango, dont i5 islamisés; i touron ;
Namassi, 298 Koulango, dont 20 islamisés ; i touron ;
Pala, i85 musulmans, dont 10 islamisés; i touron;
Lalo, 126 musulmans, dont 16 islamisés; i touron;
Sandigué, 48 Koulango dont 10 islamisés;
Séguéti, 5o Koulango, dont 14 islamisés;
Les deux Télahini : Sokoura 164 âmes, et Tomoura 209, sont Dioula et musulmans; ils renferment chacun une école coranique et i mosquée. Le plus connu de ses deux personnages est KaramokoTaroua, né vers 1870, tidiani.
Yorobadi est aussi un village musulman dioula de 35o âmes. Il renferme i belle mosquée et i école coranique.
Si l'on veut être complet il conviendra de citer en dehors des deux cantons de l'almamy et du Barabo : Dans le canton de Ayen Effyé:
a) Tabagne, où sur 406 âmes, Abron fétichistes, on trouve i5 Dioula musulmans venus de Bouna ;
b) Tamoroné, où sur les 1 14 Nafana fétichistes, on trouve 20 Dioula musulmans.
Dans le canton de Bini :
a) Dekokrou ; 44 âmes, 10 Dioula musulmans de Kong,
b) Kanakourou-Bouranso, où à côté des 53 Agni fétichistes, on trouve 40 Dioula musulmans ;
c) Takikrou-Bouranso, 48 âmes, où à côté de 33 Agni fétichistes, on trouve 10 Dioula de Kong.
Dans le canton de Foumassa:
Sogui, où à côté de 53 Koulango fétichistes, on trouve 20 Dioula musulmans.
Dans le canton de Bouna-Abradé, N'dakrou, dont les 66 âmes se partagent par moitiés entre Agni fétichistes du Bouna et Dioula musulmans de Korodougou.
Dans le canton de Nasian :
a) Douroubila, 36 Dioula Ouattara musulmans ; i touron ;
b) Kâpin, où à côté de io5 Koulango fétichistes, on trouve
kV'- -
NdaIU OlATTARA,
roi de Bouna (Bouna Mansa)
73 musulmans, dont 58 Dioula et i5 Huéla ; i touron ;
c) Paradhi, gros village de SyS Koulango, où Ton compte une vingtaine de Noumou islamisés;
d) Sidiki Bango, 90 âmes partagées entre Dioula musulmans et Koulango fétichistes;
e) Laminasse, 72 âmes de même répartition; /) Zamou, 126 âmes de même répartition. Dans le canton de Pénango:
Sissié, iSy âmes, se décomposant en 3/5 Nafana, 1/5 Abron, tous fétichistes, et i/5 Dioula musulmans ; I touron.
Dans le canton de Syendi Anpounou, 80 âmes, se partageant en Koulango fétichistes et Huéla musulmans, venus de Bondoukou.
Au total, l'actuel cercle de Bondoukou comprend 7.000 musulmans et, à leurs côtés, vivent dans les mêmes villages 4.100 animistes. On y trouve 27 écoles coraniques et 12 mosquées.