II. — Bouna
Le cercle de Bouna, connu jadis sous le nom d'États de Bouna, est resté attaché jusqu'en 191g au cercle de Bondoukou. 11 a repris à cette date, et sans doute provisoirement, à cause d'opérations de police, nécessaires chez les Lobi, son indépendance administrative. Il est peuplé d'indigènes de race Koulango ou Kparhala, essentiellement fétichistes, dont le chef, ou Bouna Mansa, commande territorialement tout le pays.
Il ne peut disposer à son gré de la propriété du sol, mais, d'après une tradition remontant au premier Mansa de Bouna, il possède le droit de prélever une dîme sur les produits de la chasse et sur l'or recueillis dans ses États. Ce sont les chefs de canton et de villages qui donnent les concessions rurales.
Les musulmans y ont accès, comme les autres, mais les terrains ne peuvent pas devenir leur propriété personnelle.
Le pays Koulango est parsemé, comme tout le Nord de la Côte d'Ivoire, de groupements, soit villages, soit quartiers de villages, Mandé-Dioula et musulmans. Au nord du cercle, en bordure du Soudan et del a Gold Coast, on trouve des peuplades fétichistes, Birifon, Lobi, Dagaré, qui intéressent surtout les colonies voisines. L'autorité du Bouna Mansa sur ces derniers est nulle.
La légende ou l'histoire attribue au Dagomba Bounkani le peuplement du pays. 11 était originaire de Sansanné Mango (Togo) et émigra de son pays, vers le début du dixseptième siècle. Après un premier établissement à Lankara, à 4 kilomètres nord-est de Bouna, il s'installa à Bouna même, et y créa la ville actuelle. D'autres Dagomba le rejoignirent, puis des Mandé-Dioula musulmans. Les premiers, restant fétichistes et sans apport de sang étranger, puisque les Dioula refusaient de leur donner leurs filles en mariage, sont devenus le peuple Kparhala, c'est-à-dire, à les en croire, « ceux qui ne font pas salam ». Il est bien vrai' qu'ils sont rebelles à l'islam. Moins farouches, les Kparhala ont donné leurs filles aux Dioula et les enfants métis, fondus dans le peuple mandé, ont été acquis à l'islam.
Le pays de Bouna a vécu relativement tranquille jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle. Ses principaux ennemis étaient les Dioula musulmans et les Abron fétichistes de Bondoukou, souvent coalisés entre eux, et qui vinrent plusieurs fois jusqu'à la capitale.
A l'apparition de Samory et après la destruction de Dabakala, Bouna comprit que les hostilités s'imposaient. Le chef Diébango envoya son marabout Salia Cissé, à Mango, pour acheter de la poudre, mais les Dioula de Kong écrivirent à la fois à Bondoukou et à Bouna pour leur faire connaître la puissance de Samory et l'inutilité de la résis-
tance (fin iSgS). On trouvera en annexe le texte de cette lettre dont ci-dessous la traduction :
« Invocation du nom de Dieu. Cette lettre est portée par un envoyé de Dieu et écrite sous la dictée de Dieu.
« Nous, hommes de Kong, nous envoyons cette lettre à notre famille qui est à Bouna. Moi, Bakari ould Ouatta'ra, fils de Lokonso Barou, roi des D.ioula de Kong, j'ai écrit cette lettre, sous la dictée de Dieu, pour l'envoyer aux hommes de Bouna. J'envoie mon salut au roi de Bouna, et fais des vœux pour que Dieu le sauve et tous les habitants de Bouna, ainsi que ses fils. Samory vient de faire la guerre dans le Djimini et m'a fait dire qu'il ne veut pas faire la guerre aux hommes de Kong et à leur famille, qui sont à Bouna, et qui sont des camarades. Les hommes de Kong font cette lettre et l'envoient à Bouna. Samory dit qu'il faut lui obéir. »
Diébango et les gens de Bouna acquiescèrent à ces judicieux conseils.
A Bondoukou, au contraire, les rois Ardjoumani et Papi se préparèrent à la résistance. Le premier se porta au devant de l'almamy qu'il rencontra près de Comoé, entre Barobo et Koulousan. Les Dioula furent battus ; Samory les poursuivit jusqu'à Bini où il leur infligea une seconde défaite; il fut encore victorieux devant Bondoukou.
Il s'installa dans cette ville et échangea avec Diébango de nombreux cadeaux et témoignages d'amitié. Les habitants de Bondoukou n'osaient quitter la brousse, où ils s'étaient cachés; Samory leur promit de ne pas détruire leur ville, s'ils lui remettaient « mille pépites d'or grosses comme le poing», dit Saléa Cissé, messager de Diébango auprès de l'almamy. Quand ce marabout rentra à Bouna, il était accompagné par deux envoyés de Samory, qui réclamèrent à Diébango les captifs de Tiéba. Le roi refusa.
Il devait finir par céder, et même par perdre son royaume et la vie, sous les coups répétés de Saranké Mori, fils de Samory.
« Centre des incursions de Samory, au temps de sa splendeur, dit le capitaine Chaudron, Bouna s'acquit, dès le début de notre occcupation, une triste célébrité, car c'est aux portes mêmes de la ville que le capitaine Braulot et ses compagnons d'armes furent massacrés par Saranké Mori, fils de Samory. Cet acte de trahison eut lieu, le 20 août 1897, et tous les Français qui passent dans cette localité se font un devoir d'aller faire à Kiriba, au monument élevé en commémoration de ces braves, un pieux pèlerinage. »
La ville, que les Dioula écrivent jj, et prononcent
Gbouna, est très grande, elle l'était bien plus encore jadis, avant sa destruction par Saranké Mori ; les anciens disent qu'elle possédait 10.000 habitants, ce qui, pour une ville noire, est considérable. Aujourd'hui, les ruines sont nombreuses, les mosquées sont en partie abattues; les deux fîéaux dévasteurs, l'incendie et l'esclavage, sont passés par là et les habitants n'ont pas encore eu le courage de faire disparaître toutes les traces de leurs désastres. La ville compte à l'heure actuelle 2.000 habitants, dont les deux tiers sont Dioula et un tiers est Koulango.
C'est encore un marché important, il s'y fait un grand mouvement d'échanges avec la Gold Coast, qui est proche, et qui à cet endroit est séparée de notre possession par le cours supérieur de la Volta noire. Toutefois, beaucoup de caravanes délaissent Bouna pour emprunter la voie de Kong-Dabakala.
Les quartiers dioula sont : Sissera, Ouattara-Soura, Touréra, Kambara Soura. Nibi-Soura Bamba, Soukoulia-
soura, Taraoréra, Granbouté-Soura, Kouroubari-Soura, Kalédioura-Soura, soit lo sur 14 que comprend la ville ; les quatre quartiers fétichistes Kparhala sont; Gago-lo^ho, Kounga-logho, Piawari-logho, Bankouani Mbesse.
Les maisons sont basses et plates, elles sont construites en une sorte de pisé qui s'effrite fréquemment à la saison des pluies et des tornades; seule, la grande mosquée domine l'ensemble de ses deux minarets massifs, dont la blancheur contraste singulièrement avec le gris uniforme qui l'environne. Les mosquées sont les seuls bâtiments blanchis. Le badigeon est fait avec une mixture de cendre et de terre spéciale calcinée, commune dans le pays, délayées dans Teau. Tout autour des murs des quartiers se trouvent des cases en paille, basses et coniques, si communes en Afrique.
Le centre de Bouna est occupé par la case du roi, le marché et la grande mosquée (Missira Ba). En certains endroits se remarquent des places abritées par des arbres assez élevés, des écoles de talibés et des puits. Il existe en outre 5 petites mosquées, ou bourou, espacées à peu près régulièrement au milieu des maisons, et auprès desquelles les Noirs se réunissent pour palabrer. Elles sont de reconstruction récente.
« Bouna, dit encore Chaudron en 1908, obéit à un roi, Bouna Mansa, de race Kparhala, composant en majeure partie la population de la ville et ses environs immédiats.» Ce n'est plus exact aujourd'hui. Ce sont les musulmans qui forment le principal élément de la population de Bouna.
«Ces indigènes se reconnaissent à première vue les uns des autres par la diversité des tatouages de la face.
« Le roi est un autocrate paresseux et ivrogne, menteur comme les noirs, quand son intérêt est en jeu; il est toutefois sympathique aux Français et il se soumet assez volontiers à nos ordres.
« La ville en ruines qu'il habite et gouverne présente, comme toutes les villes noires, un certain nombre de groupements ou quartiers, renfermant les membres d'une même famille, les captifs, obéissant tous au même chef.
« Tous ces quartiers sont enclos de murs, pour en défendre l'entrée aux fauves la nuit et jadis aux voleurs d'enfants, spécialité où les dioula étaient passés maîtres. 11 en résulte que. dans cette ville, bâtie irrégulièrement, dont les maisons renferment une cour intérieure souvent assez vaste, où l'on rencontre des arbres fruitiers, ainsi que des dattiers, des fious, des baobabs, des fromagers et des finsans, les rues sont étroites et tortueuses.
« Le roi, Bouna Mansa, bien que commandant à tous ces quartiers et à leurs chefs respectifs, et quoique jeune encore, puisqu'il n'a que 40 ans environ, se livre tellement à la boisson qu'il ne peut nous être d'aucun secours ; bien plus il nous faut surveiller les exactions auxquelles il peut se livrer, quand il est ivre.
« Dans ces moments-là, et c'est à peu près l'état normal du roitelet noir, non seulement il peut lui prendre fantaisie de faire exécuter à propos de rien ses serviteurs, mais encore il menace de terribles vengeances les gens des villages voisins, s'il croit avoir à se plaindre d'eux. »
N'dari Ouattara est mort en 19 16. La coutume dynastique, qui répartissait successivement le commandement entre les trois familles Piawari, Kounga et Gago, a été abolie à sa mort. Il était Gago. Ce devait être un Piawari qui devait le remplacer. Les grands électeurs ont fait porter leur choix tout simplement sur Koffi Ouattara, son frère, par conséquent de la même famille Gago. Kofïi, né vers 1889, ne manque pas de prestige, au moins au point de vue héréditaire, mais mou et apathique, il ne rend que peu de services. Il a 5 femmes et 2 enfants. Il est
foncièrement fétichiste et bien qu'entretenant d'excellentes relations avec les marabouts, il ne paraît pas susceptible de céder à leur prosélytisme. On l'accuse de faire secrètement, à l'occasion, le trafic des captifs. Il n'est pas le seul d'ailleurs.
La grande mosquée de Bouna existait depuis fort longtemps. Détruite par Saranké Mori en 1897, elle a été construite, en 1901, sous la direction de l'almamy Saléa Cissé, par les musulmans de Bouna, aidés par quelques Koulango. Elle est entretenue et réparée annuellement par eux sur les ordres de l'almamy. Ses dimensions sont les suivantes : largeur 10 mètres ; longueur 25 mètres ; hauteur 6 mètres. L'intérieur est divisé par des cloisons formant compartiments. Au fond d'un de ces compartiments se trouve l'escabeau du muezzin. A droite de la porte d'entrée, un escalier donne accès sur la terrasse. Les pièces sont complètement nues, sans aucun ornement ; le sol est sablonneux.
Saléa Cissé, qui est mort en novembre 1918, était le personnage le plus important du cercle de Bouna. Il appartenait à une famille établie depuis plusieurs générations à Bouna (deux siècles environ), et qui a toujours fourni les almamys à la communauté musulmane et des conseillers aux chefs fétichistes Koulango de Bouna. Saléa était né vers 1870; il n'avait qu'une instruction moyenne et son école de 5 à 6 élèves n'était guère brillante, mais -c'était un homme droit, ouvert, et qui jouissait d'une grande autorité à la cour du chef Koulango, Koffi Ouattara, et jadis à celle de son père Ndari. Chaudron le jugeait en 1903 « actif, intelligent, ouvert et qui fait très peu de prosélytisme » ; il n'en fit pas plus par la suite. Il n'avait aucune fortune et vivait du produit de ses plantations. Il eut en 191 1 des velléités de partir à La Mecque; il en demanda et en obtint l'autorisation ; malheureusement il ne put jamais arriver à réunir les fonds nécessaires. Sa réputation ne
dépassait pas les limites du cercle. C'est sous sa présidence et par son zèle que depuis 20 ans la mosquée, dont la construction remonte au delà d'un siècle, a été réfectionnée, chaque fois que les intempéries des saisons le réclamaient; Saléa Cissé avait reçu Touird tidiani de son père Diarra Ouaré ; celui-ci le tenait de Karamok.0 Saliho ; par son maître Sano iMoïn, venu de Dienné, la chaîne se rattache aux zaouïa de cette ville et à celle de Tombouctou.
L'almamy actuel de Bouna, Moro xMoussa Cissé, est né à Kong vers i865 ; c'est le propre frère de Saléa. Il ne s'occupe que de ses fonctions religieuses et ne jouit en dehors de la ville d'aucune influence. Son attitude est correcte et témoigne de beaucoup de bonne volonté à notre égard. Il n'a que peu de ressources ; son casuel est maigre. Il vit surtout du revenu de ses travaux agricoles. Son école coraniquene comprend pas plus d'une demi-douzained'enfants, et sa science est juste suffisante pour leur apprendre les rudiments du Coran. Il est tidiani de l'obédience de son frère.
Le tidianisme est encore représenté par un marabout de quelque importance: Karamoko Diarra, né vers i85o, disciple d'un marabout toutcouleur, nommé Bakari, venu du Fouta Toro et évidemment Omarien. Les Diarra se disent originaires de La Mecque (?), et établis à Bouna depuis trois siècles. Ils sont, de père en fils, marabouts et cultivateurs. Karamoko est un vieillard dont les facultés déclinent et qui perd le peu de science et d'influence qu'il avait.
Pour la première fois en Côte d'Ivoire, on rencontre sur son chemin des marabouts d'obédience chadelïa. Ils se rattachent à la zaouïa de cette Voie de Bobo Dioulasso, par l'intermédiaire d'un de ses missionnaires, Alagui Adama. Les représentants les plus qualifiés de cet ordre à Bouna sont :
a) Katourouma Ouattara, né vers i865, de race Bégho- Dioula. Son grand-père AbdouUaye vint de Bégho (Gold Coast) comme colporteur au début du dix-neuvième siècle, et s'établit à Bouna ; Katourouma n'a aucune valeur intellectuelle : il sait manier les caractères arabes pour écrire le dioula, mais ne connaît pas l'arabe lui-même. Il fait l'école à 5 enfants, mais s'occupe beaucoup plus de son commerce et se rend souvent pour les besoins de so.n négoce à Bolé (Gold Coast) et à Bobo Dioulasso.
b) AbdouUaye Diabakaté, né vers 1870, descendant d'un colporteur originaire de Bégho et installé depuis le début du dixième siècle à Bouna. C'est un commerçant pour qui les affaires de ce bas monde priment toute préoccupation religieuse ; il lit et écrit aussi le mandé-dioula en caractères arabes, mais ne connaît pas l'arabe; c'est un homme ouvert et sympathique.
Les autres marabouts de Bouna sont des personnalités sans grande importance: Amadou Bamba, né vers i858; Malou Kaouté, né vers 1870; Marna Ouattaré, né vers 1880; Kasourouma Ouattara, né vers 1862; Gaoussou Karissia, né vers 1882, tout qadrïa. Ces maraboutaillons ne sont jamais sortis de Bouna ; ils ont reçu sur place leur instruction élémentaire et leur affiliation ; ils s'honorent d'être en possession de 4 à 5 ouvrages : Coran, Rissala, Dalail al-Khairat ; leur école comprend 3 à 5 enfants à la morte-saison, 8 à 9 quand les champs sont au repos.
En dehors de la cité de Bouna, peu de centres méritent une mention. D'abord Yérégo, qui comprend une vingtaine de musulmans et où IbrahimaTaraoré, d'affiliation qadrïa, préside à la prière du village et fait l'école à 5 ou 6 enfants. Ensuite Kinta, étape de la route de Bouna à Bondoukou, non loin de la rive droite de la Volta; Bakari Bamba, né vers 1868, fait l'école aux 2 ou 3 enfants des 25 Mandé- Dioula du village; Kalamou a 3o musulmans et pas d'école; Vafali 40 musulmans et pas d'école; Dansa une
dizaine de musulmans à peine. Enfin, à l'autre extrémité du cercle, en arrière du Koulansogho, des monts Lobi, du Mombaye, on trouve dans le Nzan les villages à colonies Mandé-Dioula Tighéta, Loveta et Sapouta ; Tighéta et Loveta sont de modestes hameaux de 20 à 26 cases, rondes ou carrés, et recouvertes de paille, où les musulmans ne comptent pas.
Sapouta, sur la grand'routede Bounaà Bobo-Dioulasso, comprend un petit centre de commerce mandé-dioula. Il a pour almamy et marabout maître d'école (3 à 8 élèves), Mama Kaouté, né vers 1867, d'affiliation qadrïa et qui a fait ses études à Bouna. Il a peu d'envergure.
En résumé, il n'y a, dans toute l'étendue du territoire de Bouna, aucun village entièrement musulman.
Eloignés des centres importants de la région, ces indigènes sont en même temps forgerons, tisserands, agriculteurs.
Leur religion est un mélange de fétichisme et de coutumes musulmanes : ils boivent notamment du dolo.