I . — Les Edifices
La haute Côte d'Ivoire est parsemée de nombreuses mosquées, d'importance et de dimension différentes. On peuten évaluer le nombre à 3oo environ.
Il y en a une cinquantaine dans la subdivision d'Odienné, autant pourTouba, autant pour TOuorodougou, une vingtaine dans la subdivision de Boundiali, 60 au moins dans le cercle de Kong, une vingtaine dans le Dabakala musulman, 40 dans le Bondoukou. 3o dans les États de Bouna.
Le nombre des « diamiou », ou mosquées-cathédrales, affectées à la prière solennelle duvendredi, est du huitième environ pour un canton, soit une quarantaine.
Les célèbres sont celles d'Odienné, de Samatiguila et de Tiéné, en Odienné ; celles de Touba, de Koro, de Sokourala, de Férentéla, en Touba; celles de Mankono, de Bouandougou, de Boron et de Gomanako, en Ouorodougou ; de Korhogo-Koko, Sinamatiali, Kadioha, Katiali,en Korhogo ; celles des Dabakala, Darhala, M'borla Dioulasso, Sokoura et Sokoro, aux Tagouana ; celles de Bondoukou et Yorobadi, en Bondoukou ; celles de Bouna, dans le cercle du même nom.
Elles ne diffèrent guère entre elles que par leur étendue et par le nombre de leurs minarets.
On peut partager les mosquées en trois sortes d'édifices : Les grandes mosquées-diamiou, construites entièrement en terre avec minaret, dans un style imité, toutes proportions gardées, de la grande mosquée du Soudan ; les mosquées ordinaires, dites Miséjidi, et plus vulgairement misséri ou missiri. Enfin, les lieux de conversations pieuses, de lectures de textes, de méditations, de prières de la journée... et de sieste; les séritongo (litt. hangars à prières).
«Les mosquées-diamiou, dit Ripert, sont construites en pisé : elles constituent des parallélépipèdes de maçonnerie grossière à base carrée, généralement de i5 à 25 mètres de côté ; les murs, hauts de 6 à 8 mètres, au sommet crénelé, dentelé ou pointé, à la mode nègre, sont soutenus par de lourds contreforts en pisé, atteignant le sommet du mur et reliés entre eux par des morceaux de bois horizontaux, qui servent en même temps d'échafaudages permanents, d'échelles et de barres de consolidation.
La toiture est constituée par une très épaisse, mais très lourde argamasse, soigneusement battue, à deux pans principaux, divisés eux-mêmes en un certain nombre de pans secondaires, dont les intersections inférieures aboutissent chacune à une gouttière ou gargouille, en poterie grossière ou en bois, perçant le mur et servant à l'écoulement des eaux pluviales.
L'argamasse est supportée par quatre rangées de piliers à base rectangulaire, disposés perpendiculairement à la qibla, divisant par suite l'édifice en cinq compartiments. Le sommet des piliers soutient les poutres sur lesquelles viennent s'appuyer les lattes épaisses d'un bois spécial (somo), léger et imputrescible. Ces lattes sont très régulièrement diposées en arête de poisson et l'effet produit est assez agréable à l'œil.
La MOSQI'ÉE DE GfENTÉGUEI.A.
Cl . Le Carupion.
La Mosquée de Sa.matiguila.
Cl . Le Campion .
Les minarets sont généralement au nombre de deux ou de trois, dont un au-dessus du mihrab et les deux autres le flanquant au nord et à l'est. Lorsqu'il n'existe qu'un seul minaret, celui-ci surmonte le mihrab et indique par suite la direction de la qibla. Les minarets sont rarement de forme carrée, mais plutôt d'une forme pyramidale, trapue et massive.
Le minaret, placé au sud-est du minaret central, est évidé atin de permettre au Mouadjinou (muezzin) l'accès de la terrasse au moyen d'une grossière échelle. Cet escalier ne donne accès qu'à la terrasse, d'où le Mouadjinou lance l'appel à la prière. En eff"et, les minarets se terminent en ogive: ils sont hérissés de poutrelles et de rondins de bois dur, disposés régulièrement, servant d'escaliers et d'échafaudages permanents. Les minarets sont surmontés toujours d'un œuf d'autruche, mais pour éviter le ruissellement intensif au sommet des eaux pluviales, cet œuf d'autruche est prosaïquement précédé ou surmonté d'une cuvette, servant de capuchon à l'ogive du minaret ou même plus simplement encore de vases de nuit. On retrouve le même ornement décoratif au sommet des coins de la mosquée. Une enceinte en pisé cerne l'édiiice, ménageant ainsi une sorte de cour circulaire.
Les mosquées sont grossièrement enduites à l'intérieur de bouse de vache. A l'extérieur, un revêtement plus épais de bouse de vache, mélangée d'argile grasse, sufht le plus souvent à éviter les érosions pluviales. Aucun ornement ne vient récréer l'œil dans ces salles obscures que la dimension des piliers rend exiguës et mal commodes. Point d'ex-voto, point d'inscriptions, point de tableaux. Trois portes percent les murs qui ne contiennent pas le mihrab. Elles sont plus ou moins mal fermées au moyen de simples clayonnages en bambou. « 11 convient pourtant, rapporte Riperl, de citer l'ornementation assez originale des portes des mosquées du Dierré dans l'Ouorodougou (Bouan-
dougou, Tiénigbé et Ouédala), constituées par des cloisons de fromager bien dressées ; ces portes sont couvertes de dessins géométriques assez réguliers et d'une conception originale assez agréable. Elles présentent même des traces d'ornementation picturale à demi effacées par les pluies.
Le mihrab est constitué par une petite niche percée dans le mur situé vers la qibla au-dessous du minaret central. Il contient une « fitina », lampe grossière indigène, simple coupe en fer, portée par une tige acérée permettant de la fixer dans le mur. Du beurre de karité y est brûlé au moyen d'une mèche en coton tressé. Par mesure d'économie et parce que l'entretien en serait pénible, car il exigerait auprès de la lampe la présence continuelle d'un veilleur, la lampe n'est allumée qu'au moment des prières du crépuscule et de la nuit et éteinte aussitôt. La chose est du reste peu importante ici. En effet, les prières surérogatoires sont rarement faites à la mosquée, mais le plus souvent dans les cases. Et si, par hasard, un musulman zélé se hasarde la nuit à la mosquée, l'exiguïté de celle-ci, le parallélisme des grandes faces des piliers par rapport au mur du mihrab lui font suffisamment connaître la qibla sans aucune chance d'erreur.
Le mur contenant le mihrab est légèrement convexe, de manière que la travée précédant immédiatement le mihrab soit de forme trapézoïdale. C'est au sommet de la convexité que se trouve le minaret central.
Face au mihrab se trouve une plate-forme en terre battue, où se tient l'imam pour la prière et le prône: cette plateforme constitue le minbar ou chaire; il est naturellement recouvert d'une natte. Dans les grandes prières du Ramadan, cette natte est remplacée par une « kassa » ou couverture du Macina. Derrière le minbar et dans la même travée, à droite et à gauche de celui-ci, se trouvent également des nattes : c'est là que se placent, immédiatement
derrière l'imam, les chefs de familles musulmanes, euxmêmes almamys dans leurs propres quartiers (al-Kali) et les musulmans notables de passage, que l'on veut honorer. Dans les trois travées suivantes, garnies de nattes, placées perpendiculairement à laqibla, à droite et à gauche de l'allée centrale, se trouvent également des nattes réservées aux hommes. La cinquième et dernière travée, la plus éloignée du mihrab, est réservée aux femmes ayant passé l'âge où leur présence pourrait distraire les regards ou les pensées et troubler la prière.
A noter que si la plupart des mosquées ont deux ou trois minarets, toujours de section horizontale-circulaire et verticale-ogivale, certaines mosquées, comme celles du Dierré (Bouandougou, Tiénigbé, Ouédala) ei même Marabadissa, qui dépend techniquement, spirituellement et politiquement, sinon administrativement, de l'Ouorodougou, n'ont qu'un seul minaret au-dessus du mihrab, à base carrée et à section ogivale, suivant un plan vertical. Leur construction diffère également en ce que, au lieu d'être construites en pisé ordinaire, elles sont entièrement édifiées en briques cylindriques du pays.
La mosquée n'est jamais précédée d'une midha, ou édicule à ablutions. Chacun fait ses ablutions chez soi, car rien n'est disposé dans ce but aux environs immédiats des mosquées. A proximité des grandes mosquées, on trouve souvent une case ronde réservée aux vieilles femmes, faisant salam ; cette case est désignée sous le nom de « moussomissiri ». Les centres musulmans ne possédant pas de grandes mosquées possèdent généralement des « missirimousso ». Ces modestes édifices ont, non un toit plat en terre battue comme les grandes mosquées, mais une couverture en chaume ; ils ne diffèrent des autres cases indigènes que par leur grandeur et leur forme, généralement carrée.
Les mosquées ordinaires de quartier ou de village (missiri) sont de simples cases circulaires, un peu mieux construites que les cases d'habitation ordinaires, plus vastes aussi et plus élevées. Comme les cases ordinaires, elles sont couvertes d'un toit conique en paille. Les murs sont le plus souvent percés d'ouvertures prismatiques à section triangulaire, afin de rendre l'édifice plus clair et plus aéré. Dans la direction de la qibla, une petite niche est pratiquée dans le mur. On y pose la fitina ou lampe à karité pour les prières du soir. Plusieurs rangées de nattes sont disposées sur le sol, perpendiculairement à la direction de la qibia. L'alimamou de la mosquée de quartier, appelé ici. al-kali, se place en face de la niche qui, à elle seule, constitue le mihrab, sur une natte, placée à même le sol.
L'officiant, s'il veut parler aux fidèles, se tient simplement sur sa natte. A signaler que les toitures des cases servant de mosquées sont souvent fort bien ornées de dessins géométriques tressés au moyen de jeunes feuilles de raphia.
Les oratoires, dits Rbatou en arabe du pays, de l'arabe « Ribat », suppléent aux mosquées, là où elles manquent. On y fait la prière aux heures chaudes et les jours de pluie : celle du matin et celle du soir se font, en effet, généralement dehors. On y lit des livres religieux, on y cause, on y mange et surtout on y dort beaucoup. Ce sont de simples hangars à toit circulaire conique, vastes, fort bien aménagés et décorés (ribatou des Fofana à Mankono, des Timité à Bondoukou), mais sans le moindre caractère sacré. Les poules et les chiens y vont et viennent. Souvent même un griot y coud ses peaux, pourtant impures; on y fait la prière au milieu des raclures de peaux, de débris de nourriture, des déchets d'ignames et des cosses d'arachides. Le soir venu, une lampe en fer est simplement placée dans la direction de la qibla, si l'on fait la prière à l'intérieur. Chacun y apporte sa natte ou sa peau de mouton. Ce n'est
jamais le ribatou, au sens propre du mot, l'oratoire, le lieu d'oraison et de méditation pieuses, le lieu du silence. On nomme ces édicules aussi Madjilissou (cénacle), et plus vulgairement Séri-tongo (hangars à prière).