Le personnel religieux
Dans une agglomération musulmane, on compte généralement autant de mosquées que de familles maraboutiques ou de quartiers islamiques. Chacune de ces mosquées est régie par un alimamou ou almamy (imam). Cependant, une mosquée est toujours réservée à la prière du vendredi, faite en commun par toute la population musulmane.
Cette mosquée-cathédrale est régie par un imam pris, conformément à la coutume, toujours dans la même famille; au début de l'installation des musulmans dans le pays, les fonctions étaient électives, et les Alimamou, choisispar l'ensemblede la population musulmane parmi les plus dignes... ou les plus intrigants de chaque famille. L'élection est maintenant localisée dans la famille ayant fourni depuis plusieurs générations les alimamou du village, quelle que soit l'opinion que les autres musulmans en ■puissent avoir. Les principales sont :
Famille Fofana, quartier Mamina à Mankono ; famille Barayorho à Séguéla ; famille Cissé à Oussoukra ; famille Cissé à Bouna ; famille Timité à Bondoukou, etc.. Dans la famille généralisée l'alimamou n'est d'ailleurs pas forcément choisi dans la même cellule familiale, mais pris parmi les musulmans les plus en vue de la famille généralisée. Il y a cependant des exceptions. 11 arrive qu'un marabout de passage, admiré par sa science ou sa piété, est prié de s'installer définitivement au village, ou bien est conduit à cette solution par ses affaires. Si une vacance se produit il est porté à l'imamat de l'assentiment général. C'est le cas
25o ÉTUDES SUR l'iSLAM EN COTE d'iVOIRE
de Soumaila Touré, de Dabakala et de plusieurs autres.
Les fonctions d'alimamou sont gratuites en principe. Cependant, il est admis qu'il reçoit des cadeaux divers de la part des fidèles et en surplus, il se sert sans aucune gêne dans les dons faits à la communauté musulmane.
Le suppléant de l'alimamou est appelé « naibou », en arabe local, et«seri korotala» en langue du pays. Il est toujours pris dans la famille généralisée ; c'est le naibou qui, en cas d'indisposition ou d'empêchement de l'alimamou régulier, fait les prières et tient la Khotbatou du vendredi.
Les autres jours de la semaine, les imams de chaque quartier font, dans leurs mosquées particulières, ou à la diamou, les prières et quelquefois le prône. Ils sont dénommés « al-kali ». Ils n'officient jamais le vendredi à la mosquée-diamou.
Chaque mosquée possède un et souvent deux et trois muezzin et quelquefois comme à Odienné, six muezzins (Mouadjinou), en arabe local, «seri k.irila»ou «ouranikila» en langue du pays, désignés par les membres de la famille. Cependant, les muezzins de la diamou sont choisis par toute la communauté, généralement hors de la famille de l'imam. Ce sont eux qui appellent à la prière du vendredi et qui, à chaque prière de la journée, donnent aux autres muezzins de quartiers ou familiaux le signal de TAdhan. Dans les petites mosquées, le muezzin est un des disciples préféré de l'almamy, souvent un ancien captif de case, attaché à son maître, et qui est resté volontairement avec lui lors de la libération des esclaves.
Comme on le voit, on peut dire qu'il n'y a point ici de clergé officiel. Tous les turbannés sont appelés Karamorho. Lorsqu'ils font leurs études, les plus grands sont appelés Talibou (talibé) ; lorsqu'ils sont jeunes et étudient encore les rudiments, ils sont appelés Caribou ou plus vulgairement Karamorho Den (petits karamorho). Mais toujours,
sauf de très rares exceptions, les fonctions religieuses sont exercées simultanément avec les fonctions d'enseignement.
N'importe quel musulman, même non turbanné, peut ouvrir une école. Elle sera plus ou moins fréquentée, suivant sa plus ou moins grande réputation de science.
Les élèves sont, la plupart du temps, fournis par leurs familles, qui font des cadeaux à cekaramorho qui leur sert en même temps de magisteretde nourricier. Mais il arrive quelquefois que des enfants, séduits par l'autorité d'un marabout, quittent leur famille et le suivent d'eux-mêmes. Dans ce cas, il est de règle que le marabout considère l'enfant comme envoyé par Dieu, et refuse tout don de sa famille. Quelquefois des enfants fétichistes sont donnés comme élèves à des marabouts influents par des familles animistes, soucieuses de procurer à leur fils des avantages matériels sérieux. Le cas est extrêmement rare aujourd'hui. Il l'était moins au temps des grandes guerres, où un turban dans une famille était souvent une sauvegarde. Défait s'est encore produit, en 1912, à Mankono, où un jeune homme fétichiste, de diamou Kouroubali, a été turbanné par le principal marabout du village.
Il n'y a pas de mufti proprement dit, mais nombre de personnages des écoles, jadis ou actuellement célèbres, d'Odienné, du Touba, de Mankono, de Kong, de Bondoukou, sont consultés de fort loin sur des points litigieux de dogme, de doctrine et de pratique religieuses. Ils passent pour les gardiens de l'orthodoxie musulmane, malgré les nombreuses entorses qu'ils lui donnent. Ces docteurs ne sont autres d'ailleurs que les almamys ou maîtres d'école qui « disent le droit », sans cesser d'exercer chez eux leurs fonctions sacerdotales et pédagogiques habituelles.
L'almamy est presque toujours l'assesseur du tribunal de cercle ou le juge du tribunal de subdivision des juridictions indigènes. C'est évidemment cette habile souplesse de
notre Administration quia assuré à ces tribunaux un succès aussi complet.