Le service cultuel
Les mosquées demeurent ouvertes tout le jour, toujours prêtes à recueillir les prières des fidèles, mais elles ne sont guère fréquentées qu'à la prière du crépuscule, les jours ordinaires, et le vendredi, à la grande prière du midi. Aux prières du Ramadan, en revanche, et pour les grandes fêtes religieuses, elles sont littéralement pleines,
(faillie avait déjà remarqué, il y a un siècle, cette indifférence religieuse, quand la piété n'est pas fouettée par quelque circonstance exceptionnelle.
« J'allai avec mon hôte visiter la mosquée (de Tengrella). Elle est faite en terre, et dominée par plusieurs petites tours massives. C'est un édifice informe et construit sans goût; l'intérieur en est sale, et il y fait une chaleur étouffante. Les musulmans, encore plus paresseux que zélés pour leur religion, n'ont pas pris la peine de déblayer les terres, qui sont tombées pendant la construction, il est vrai qu'ils n'y vont pas souvent, car ils font leurs prières chez eux, »
En ces jours de fête, sur l'appel plus vibrant du muezzin, les hommes, après avoir procédé en leurs demeures aux ablutions prescrites, certains tenant à lamain le chapelet, la lance ou le long bâton, le chef ceint de plusieurs étages de turbans, le corps enveloppé de manteau en forme de chape se rendent à la mosquée, à pas dignes et lents. Généralement les vieux, les marabouts turbannés, entrent dans le saint lieu. Les autres demeurent dehors sur la place de la mosquée, la peau de mouton, tapis de prière, étendue à leurs pieds.
L'imam fait son prône très réguhèrement. Cette allocu-
lion est prononcée en arabe littéraire, quand l'officiant a une connaissance suffisante de cette langue ; sinon elle consisteen une simple lecture morale, tirée des Dalail, de la Rissala, du Fotiba, etc. La traduction de ce prône (Khotbatou), ou plutôt la paraphrase en- langue du pays, malinké ou mandé-dioula, suit immédiatement, à Tusage des fidèles. C'est généralement phrase par phrase que se fait cette traduction. Quelquefois c'est à la fin de l'allocution arabe qu'elle est donnée. L'objet de la « Khotbatou » consiste généralementdans le développement d'un point du dogme, dans des explications de théologie courante, dans des exhortations morales, etc.. C'est en somme à peu près le sermon du curé de campagne, sans grande unité, ni suite, ni prétention littéraire. Voici par exemple un de ces prônes :
« Vous avez le devoir de faire le bien. Ainsi vous serez peut-être sauvés. Mohammed a dit : « Que Dieu me protège au Paradis ! Laissez le monde. Ceux qui sont passés avant vous ont trop cherché leur intérêt sur terre. Ils l'ont regretté une fois morts. Vous qui êtes en vie actuellement, si vous recherchez trop votre intérêt ici-bas, le monde vous quittera, comme il a quitté ceux qui sont venus avant vous.
« A cause de cela, cherchez votre intérêt dans les cinq choses permises, avant les cinq choses défendues. Quand on est jeune, il faut se débrouiller avant d'être vieux; quand on se porte bien, on envisage l'avenir; on se prépare pour la maladie avant d'être à nouveau bien portant; quand on est heureux on se prépare pour l'avenir avant d'être malheureux. Tant que l'on vit, il faut faire ce que Dieu dit, il faut le faire avant sa mort, car après, toutest lini. Que Dieu me pardonne et vous pardonne pour le mal que nous avons fait; que Dieu nous empêche d'être malheureux avant la mort, que Dieu vous protège, lorsque vous protégez la religion des musulmans. Amin. »
Ce mot de Amin, comme les phrases essentielles de la prière, est répété dans la salle par un moniteur appelé Moudirissou (Mouderres) et désigné à l'avance par l'imam.
Dans quelques mosquées, on récite l'invocation en faveur du Sultan : « Que Dieu protège le Sultan de tout mal ! » Quel est ce sultan? 11 n'est pas plus spécifié dans le texte que dans l'esprit des gens. Au fond je ne serai pas éloigné de croire que les indigènes pensent simplement à l'autorité de fait et à leur situation présente et qu'ils prient Dieu de protéger de tout mal le maître de l'heure, ce qui est une autre façon de les protéger eux-mêmes. Et le maître de l'heure, comme pour les catholiques qui chantent le Domine salvam fac repiiblicam, c'est celui-là même qui tient en main la « chose publique », indépendamment de toute conception ou politique ou constitutionnelle. A Bondoukou et ailleurs, on récite une prière en faveur du chérif de La Mecque, le jour de la fête pascale.
La prière rituelle n'offre rien de spécial, si ce n'est qu'elle est faite en un arabe pitoyable, et qu'elle est incomprise de ceux qui la récitent. Allah doit être certainement plus miséricordieux encore que ne le disent les Arabes pour accueillir avec mansuétude des prières aussi peu canoniques par le fond et par la forme.
Les femmes assistent à la prière au dernier rang des fidèles, dans une travée qui leur est réservée, mais elles ne peuvent, suivant les prescriptions rituelles, entrer à la mosquée que « lorsqu'elles ne sont plus femmes », c'est-àdire lorsqu'elles ont cessé de ressentir les troubes menstruels. Avant cet âge, aucune femme n'est admise dans les mosquées, même entre les prières. Elles sont, eneffet, considérées comme en état constant d'impureté, pouvant souiller la mosquée. La femme musulmane, ici comme ailleurs, ne fait point ses prières aux époques de ses
menstrues; elle est, en effet, considérée alors comme en un état d'impureté, impossible à effacer par les ablutions.
Les femmes d'âge suffisant ne sont admises aux prières rituelles des mosquées que nu-pieds, la tête, les épaules et le buste couverts d'un épais pagne blanc.
Dans plusieurs régions, les femmes ne sont même jamais admisesàla mosquée ;onleurconstruità proximité dutemple une case où elles, les vieilles bien entendu, peuvent entendre la voix de l'imam et se joindre aux prières des fidèles. Dans le cas où cette case fait défaut, on les autorise alors à se prosterner pendant le salam à l'huis de la mosquée, dans la cour circulaire.
Les enfants sont admis aux mosquées à partir de i5 ans, étant considérés avant cet âge comme généralement malpropres, incapables de concevoir et d'obtenir la pureté, et surtout, en raison de leur caractère turbulent et espiègle, comme pouvant troubler la solennité des offices, et induire en erreur les fidèles.
Quant aux femmes, il est facile de concevoir la vraie, la seule raison de leur non-admission, avant leur âge critique, dans les mosquées ; c'est d'ailleurs la raison rituelle : leur présence serait évidemment, la question de leur impureté congénitale mise à part, une source de distractions de la part des fidèles, de pensées où Dieu aurait la moindre part, et par suite, d'erreurs dans l'exécution des rites.
Les offices se développent fort simplement, suivant une tendance évidente à suivre exactement le rituel régulier. Les mosquées obscures, toutes en piliers, et par ailleurs fort exiguës, ne se prêtent pas aux pompes modernes des mosquées d'Orient. Une simplicité patriarcale y règne, certainement voisine des rites voulus par le Prophète. Aucun lustre, aucun bois précieux, pas de dentelles de stuc, pas de mihrab en bois découpé ni ajouré ; pas de chaire finement
travaillée, point de soieries, ni de tapis précieux; pas de murs ni de colonnes en marbre, point de verrières éclatantes de lumière. Des murs de terre, sans ornements d'aucune sorte, sans soieries ou étendards rutilants, mais simplement passés à la bouse de vache qui donne au local un aspect encore plus sombre, une simplemarche comme chaire, une simple niche dans le mur comme mihrab, avec dans l'intérieur une humbe lampe en fer au karité, comme celles dont on se sert journellement partout, et aux pieds de simples nattes (missiri dibi), comme celles sur lesquelles on dort et dont beaucoup ont déjà servi de linceul à des musulmans. L'imam lui-même ne se distingue de la foule des fidèles que par un grossier burnous, en drap rouge ou vert, bordé d'un liséré jaune, acheté dans les boutiques, et aussi généralement par un turban à plusieurs tours.
Emanant d'une foi qui, pour être superficielle et ignorante, ne saurait, comme on le fait souvent, être mise en doute, la simplicité de ces prières est réellement très belle. Rien n'est d'ailleurs plus impressionnant et d'une aussi réelle beauté que les offices de nuit du Ramadan, en plein air, à la clarté de la lune, en raison de la simplicité du rite, de la gravité de cet acte de foi et de la beauté des attitudes, exemptes de toute pose.