L'organisation matérielle
Les mosquées sont construites par la main-d'œuvre gratuite et par les fonds recueillis dans la communauté musulmane. Elles sont confiées par la suite aux soins et à la garde soit de l'almamy, soit d'un chef de case, choisi parmi les notables.
Les mosquées n'ont aucune ressource. Sur invitation de l'almamy les travaux d'entretien et de réparations
MOSQUÉES, SANCTUAIRES ET LIEUX DE PRIERE 25j
incombent aux fidèles, mais à considérer l'état de vétusté et de délabrement de certaines mosquées, il faut avouer qu'ils s'acquittent bien médiocrement de ce pieux devoir; beaucoup sont mal entretenues, d'autres demeurent inachevées, quelques-unes sont tombées ou tombent en ruines.
Prompt à s'enthousiasmer, le Noir, en quelques semaines, au prix d'un labeur énorme, est capable de faire jaillir du sol une mosquée et ses clochetons, mais son ardeur, parce que trop violente, est de courte durée. Que l'enthousiasme du premier instant vienne à faiblir, les travaux se ralentissent ; c'est le déclin ; la fortune de l'édifice est désormais bien compromise.
Les biens habous n'existant pas dans ce pays, où la terre est sans valeur comme les immeubles, les mosquées, qui sont par ailleurs des constructions rudimentaires, à peu près sans mobilier, n'ont donc pas de ressources régulières et n'en ont au surplus pas besoin.
Les nattes servant pour la prière appartiennent cependant à la mosquée. Elles sont fournies par des donateurs bénévoles. Sont aussi données aux mosquées toutes les nattes ayant servi de linceul à des musulmans, nattes que l'on remplace, au moment de l'ensevelissement par une natte usagée, la natte primitive étant laissée à la mosquée.
Le karité pour la lampe du mihrab est également fourni par des gens de bonne volonté, qui alimentent la lampe au fur et à mesure des besoins.
Le balayage, le nettoiement et le crépissage à la bouse de vache des murs des mosquées, sont faits par six vieilles femmes, choisies dans une famille différente de celle de l'alimamou.
Les imams des mosquées diamiou, comme les imams secondaires, n'ont aucune rétribution régulière. Chacun leur donne ce qu'il peut, mais toujours fort peu. Pendant le Ramadan on leur fait des cadeaux après les prières.
Quelquefois il leur est remis du bétail même par des fétichistes (Diomandé fétichiste à l'imam Barhayorho de Séguéla ; chef malinké à l'imam d'Odienné, à celui de Touba, etc.; chefs Tagouana, Djimini, Diamala, aux imams de Dabakala, Darhala, Satama Mborla ; chefs Abrou à l'imam de Yorobadi et à l'imam de Bondoukou ; chef Koulango à l'imam de Bouna, etc.). Ce bétail n'est pas considéré comme haboussé. Il devient l'entière propriété de l'imam, qui en dispose à sa guise.
On conçoit que les revenus des personnages religieux soient en général fort restreints. Les plus importants leur viennent des fêtes du Ramadan, qu'ils vont diriger dans des cantons voisins. Ils en retirent surtout des denrées vivrières, des soumb (monnaie locale), rarement de l'argent et du bétail. On conçoit également que ces revenus varient en fonction du marabout, de son caractère, de sa réputation, et aussi de son sens commercial. Certains, insinuants, flatteurs et adroits, tout en étant remplis d'orgueil, excellent à se faire donner par une flatteuse persuasion des quantités de cadeaux, là où un autre marabout tout aussi renommé, mais maladroit ou trop franc, n'aura rien recueilli. Le muezzin n'a pas plus de ressources régulières que l'almamy. Les fidèles généreux lui font des cadeaux de mil, d'ignames, de manioc, de riz, etc., aux jours de fête.
A signaler que les marabouts étrangers sont en général assez mal accueillis dans les milieux musulmans locaux.
Ici comme dans les autres pays noirs, on n'a pas une dévotion particulière pour les pieux ancêtres disparus. Le constraste est frappant avec les pays maures et sahariens, •où cette dévotion est poussée à un point qui frise l'anthro-
polâtrie. Ici, pas ou peu de canonisation par la voie populaire, pas de souvenir et de culte au delà d'une génération, pas ou peu de visites et de pèlerinages, pas ou peu de reliques. Ce n'est pas pour les Noirs qu'un grand saint africain disait, il y a dix-sept siècles : Africa sanctorum corporibus plena est... « LAfrique est pleine de reliques. »
On n'a donc à relever que quelques sépultures de saints personnages :
Koro, dans le cercle de Touba, offre à la vénération des fidèles le tombeau de Moussa Barhayorho. Des musulmans et parfois des fétichistes, naïfs solliciteurs, se rendent en ces lieux sanctifiés par de saintes dépouilles.
A Odienné,le tombeau de Va Kaba Touré se trouve au milieu d'une avenue de la ville et n'est marqué que par une grosse pierre. Les Touré se déchaussent en passant devant cet endroit ; c'est la seule marque de respect qu'ils lui donnent. Un chef de poste d'Odienné avait proposé le transfert de ces restes en dehors de la ville, en offrant sa collaboration pour l'édification d'un tombeau; les gens d'Odienné refusèrent à l'unanimité.
Dans rOuorodougou, le seul qui subsiste encore, vénéré en temps de Ramadan seulement, se trouve à Bouandougou. Toutes les prières du temps de jeûne sont faites en ce sanctuaire, dont l'emplacement est voisin de la tombe de Youssoufou Kamarhaté, et l'on vient y prier de plusieurs kilomètres à la ronde.
Les Sidia et les Bamba de la même région vont visiter le tombeau de leur ancêtre, Salimou Morifong Bamba, à Sialenga, près de Gaouléka (cercle des Gouro). Ce pèlerinage est effectué à des dates très différentes et sans aucune régularité. Les gens de diamou Bamba (dont les Sia musulmans et fétichistes) s'y rendent à jour fixé, en grande affluence. Mais ce n'est pas à proprement parler une fête religieuse, car elle ne donne pas lieu à des cérémonies
-200 ÉTUDES SUR l'iSLAM EN CÔTE d'i VOIRE
rituelles, ni à des prières spéciales ; on fait sur le tombeau des sacrifices d'animaux, on mange beaucoup, les fétichistes boivent encore plus ; des tam-tams enragés durent plusieurs jours. Mais Dieu et la mémoire du Saint, qui introduisit en somme l'Islam dans le pays, n'y ont aucune part.
A noter que les enfants et hommes réputés bâtards se voient impitoyablement refuser la participation au pèlerinage.
Ces pratiques de pèlerinage sont d'ailleurs désavouées par la plupart des musulmans, ou tout au moins ne sont pas «n honneur chez eux. La plupart réprouvent cette vénération post-mortelle. Le plus souvent, les tombes sont respectées, sans qu'on voie en elle une source de biens surnaturels. Quelquefois mais rarement, les tombes vénérées sont débroussaillées et nettoyées.
A Bouna, on trouve cinq tombeaux où, à certaines époques, les musulmans de la localité vont faire des prières. Ils renferment : i° Kamara, marabout dont la famille venait, dit-on, de La Mecque, mort vers iSgS ; 2" Sandakora, né à Bouna, devenu marabout influent dans toute la région, mort vers 1890; 3° Karfa, né vers 1880; 4° Karamoko Baba né à Bouna, mort vers 1880 ; 5° Karamoko Gassouma, né à Bouna, mort vers 1888.
On trouve de-ci de-là quelques rochers, quelques arbres, quelques marigots, auxquels est attaché par de pieuses légendes le souvenir de marabouts éminents par leur sainteté, leurs vertus ou leur science.
Enfin, en périodes graves ou critiques : longues sécheresses, trop fortes pluies, mortalité anormale, épidémie, €tc., on fait dans les mosquées des grands centres des prières surérogatoires. On implore la pitié et la clémence d'Allah ; de leur côté, les enfants des écoles se répandent ^dans les ruelles du village, demandant miséricorde à la Divinité, et frappant en cadence avec des baguettes leurs planchettes à sourates.
Le cimetière est commun à toute l'agglomération musulmane ; il est toujours situé à l'est ou au sud du village; c'est un vaste emplacement non limité par clôture ; il n'est pas un lieu de vénération ou de pèlerinage local, il n'est même pas l'objet d'un entretien particulier, car l'herbe et les broussailles y croissent librement.
Une fois par an, le i" vendredi du mois d'Aradiaba (Rejeb), jour de la fête des morts pour les musulmans, ils nettoient le cimetière et allument pour la nuit des lampions au beurre de karité sur les plus importants des tombeaux. Ce jour-là, ils font la prière publique le matin, et passent le reste de la journée en bonnes œuvres.