‹ Études sur l'Islam en Côte d'IvoireChapitre 4 sur 67 · CHAPITRE II TRACES D'ISLAM · texte numérisé non relu

CHAPITRE II TRACES D'ISLAM

I. Cercle du Bas-Cavally. — Le cercle du Bas-Cavally ouvre, à l'ouest, la zone maritime de la Côte d'Ivoire. II tire son nom de la vallée inférieure du fleuve Cavally. qui constitue la frontière entre la République du Libéria et la Côte d'Ivoire. Il est peuplé par des tribus fort nombreuses, appartenant toutes au groupement Bakoué de la raceKrou, qui s'échelonne sur lacôte, de la Rivière Half Cape Mount dans le Libéria, jusqu'à Trépoint, à l'ouest de Lahou. Ce nom de Krou, ou encore Kroumen, ou Krouboy, comme on les appelle, leur est venu par l'intermédiaire des Portugais (Krao, Grao) de la tribu qui habite la région de Setta Krou, dans le Libéria. Les principales de ces tribus Krou du cercle sont : les Bakoué proprement dits, les Ouané, les Pié, les Abri-Neyo, les Plapo et les Tépo.

Les Krou vivent dans une parfaite anarchie politique et sociale, qui a laissé le champ libre à un foisonnement extraordinaire de sociétés secrètes, dont le sorcier féticheur est le personnage principal. La croyance primitive en un Dieu créateur (Niessona), encore que réelle, ne tient aucune place dans leur morale ou leur culte. En revanche, les pratiques les plus immondes et les plus sanglantes de la magie ont pris un développement qui fait frémir; les crimes

rituels de tout genre, les empoisonnements, les envoûtements, les ordalies mortelles ont pris une extension qu'après un quart de siècle d'occupation nous n'avons pas encore pu arrêter. En 1919, on fusillait, à San Pedro, neuf sorciers qui s'étaient rendus coupables de crimes affreux.

Tout décès anormal, et souvent même normal, entraîne la recherche du coupable. Quatre hommes disposent, les .pieds devant, le cadavre sur leur tête et à une allure vertigineuse parcourent le village jusqu'à ce que l'un des porteurs, fléchissant sur ses jambes, laisse toucher une case par l'un des pieds du cadavre. Le coupable est là, ainsi désigné par le défunt, et il faut aussitôt que l'inculpé se dégage de l'accusation par l'épreuve d'un bois ordalique, qui entraîne généralement sa mort.

Les trois espèces ligneuses, qui servent principalement dans les épreuves judiciaires, sont : le bois rouge (ir-rou), -le sassav/ood des Anglais, dont l'écorce pilée est mêlée à une calebasse d'eau que le patient doit absorber; l'euphorbe (boto), dont le suc instillé dans l'oeil amène la cécité; et le ,gano, dont l'écorce pilée et macérée donne un liquide qui possède les propriétés du bolo.

On conçoit que dans un pareil champ, imprégné d'un fétichisme si profond, l'islam n'ait gagné aucun terrain. Au surplus, les Krou qui, dès leur enfance, s'embarquent depuis plusieurs siècles comme passeurs de barre, hommes d'équipe, matelots,, chauffeurs et soutiers sur les navires européens et, en cette qualité, naviguent sur la côte jusqu'au Congo, ont pris, au contact des Européens, un amour immodéré pour le gin, le genièvre, etc., qui constitue un -rempart infranchissable à l'islam.

A défaut d'islamisme local, il faut signaler une centaine d'adeptes étrangers, attirés là par la richesse commerciale du pays : traitants et employés sénégalais (Ouolof et Toucouleurs); dioula soudanais (Malinké, Dioula, Bobo); quelques Fanti de Gold Coast. Ils ne font aucun prosély-

tisme et n'ont aucune influence. Aucune mosquée, aucune école. Ils font leurs prières et célèbrent leurs fêtes, sans apparat, à l'intérieur de leurs maisons. On les trouve à Tabou, Béréby, Rock Béréby et San Pedro.

2. Cercle du Bas-Sassandra. — Le cercle du Bas-Sassandra, formé par la vallée inférieure du Sassandra, de son confluent avec la Lobo jusqu'à l'Océan, est habité par des peuplades se rattachant à deux origines différentes : les Bété et les Krou, mais dérivées très probablement dans le lointain des âges d'une même extraction : les Krou.

A l'intérieur, dans la forêt, domine le peuple bété qu'on retrouve d'ailleurs en amont, dans la vallée supérieure du fleuve. Ils forment ici un groupe compact de So.ooo âmes.

La zone proprement maritime est peuplée : soit de tribus bété immigrées, telles, vers l'est, les Godié et, sur le fleuve, les Kouadyo, soit de plusieurs tribus se rattachant au groupe Bakoué de la race krou, ainsi qu'il a été signalé plus haut, soit enfin d'une peuplade métisse : les Neyo (écrit quelquefois Neyaux), où l'on trouve du sang bété, du Nord et du Sud, du sang krou (diverses tribus du groupe bakoué) et des vestiges d'indigènes plus anciens, sans doute les autochtones. La fusion est complète chez ces Nej^o : ce sont les coutumes et la langue krou qui dominent généralement.

Les tribus de la zone maritime comme de la zone sylvestre sont indemnes de toute race islamique. Elles sont attachées de toute leur force à leur fétichisme traditionnel, où l'on distingue une vague croyance à un Dieu supérieur et unique : Lago, ou Lago Tapé, maître du tonnerre, et. surtout les multiples vérifications et affubulations desforces de la nature. Les crimes y atteignent les mêmes proportions que dans le bassin du Cavally. On y a trop insisté pour y revenir ici. Retenons que l'influence toutepuissante des sorciers, l'abus des liqueurs fortes et l'anar-

chie sociale prédominent dans ces sociétés Krou et Bété et dérivées, et sont un obstacle quasi invincible à l'islam.

Elles n'en sont pas un à l'extension du christanisme qui, depuis Harris et par sa grâce, gagne chaque jour du terrain, soit sous la forme catholique, soit sous les formes protestantes (anglicane, wesléyenne, baptiste, harriste, etc.). La christianisation prochaine de ces peuples interdit définitivement toute espérance à l'Islam.

Allah n'y est pourtant pas complètement inconnu, et l'on trouve dans les escales de Sassandra, Drewin et Vietory quelques employés et boutiquiers sénégalais, quelques colporteurs dioula, quelques traitants fanti, quelques gardes soudanais qui se prosternent, le soir, sur le sable de la plage, adorant sa grandeur. Même notation à Soubre, agglomération importante à 140 kilomètres en amont de Sassandra. Aucun de ces fidèles ne méritent de mention.

3. Cercle de Lahou. — Le cercle de Lahou, qui doit son nom à son chef-lieu, Grand-Lahou, important centre commercial à l'embouchure du Bandama, est habité au Sud par le peuple Avikam, dit aussi Panda, et que les Agni et ApoUoniens appellent Brignan; et au Nord par les Bété ou Dida.

Les Avikam, qui ne dépassent pas 6 à 7.000, ne se rattachent à aucune race connue. Ils paraissent être les débris d'un peuple ancien qui a été refoulé et comprimé sur le rivage; ils ont, de ce fait, subi l'influence ethnique de leurs voisins du Nord, les Bété, et leurs coutumes et institutions présentent avec les leurs les plus grandes affinités.

Les Bété ou Dida sont, semble-t-il, une branche de la grande famille Krou, mais il faut se hâter de dire que leurs mœurs et leur langue gardent des particularités très accusées.

Avikam et Bété sont fétichistes, et on ne trouve chez eux, comme représentants de l'islam, que les Sénégalais,

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traitants et employés du Grand-Lahou, les Mandé dioula et soudanais, établis ou de passage, colporteurs comme toujours, et quelques Fanti et Apolloniens, ouvriers d'art et coupeurs de bois, au total cinq cents au maximum, partagés entre Fresco et les trois Lahou : Grand, Moyen et Petit.

En revanche, ici comme sur toute la côte, le christianisme gagne du terrain. Les « clarks » ont construit, en maints endroits, des chapelles protestantes. A Grand- Lahou même, les catholiques noirs, d'importation indigène, ont élevé, de leur propre initiative, une fort belle église et réclamé avec tant d'insistance un prêtre, que le Vicaire apostolique de la Côte d'Ivoire a fini par leur donner satisfaction.

Il ne semble pas, dans ces conditions, que l'islam réussisse à s'imposer ici un jour,

4. Cercle des Lagunes. — Le cercle des Lagunes, cheflieu Abidjan, tire son nom de ce qu'il est baigné par la grande lagune Ebrié, par la lagune Potou et par leurs multiples ramifications. Il renferme Bingerville, chef-lieu actuel de la colonie. Il est peuplé par six ou sept groupements appartenant tous au groupe Kouakoua, que certains rattachent ici à la famille agni-achanti. Ce sont les Alladian, les Adioukrou, les Abidji, les Ebrié, les Attié du Sud, dit Neddé, les Mbato-Dabré.

Ces populations étaient toutes fétichistes, mais l'influence chrétienne commence à se faire vivement sentir. Il n'est pas exagéré de dire que dans une génération elles auront achevé leur évolution vers les diff'érentes formes du christianisme et qu'il n'y aura plus de place pour l'islam.

Elles vivent, sauf les AUadian, dans un état d'anarchie complet. Pas de chef, ou des chefs sans autorité; pas de cadres sociaux. Chaque famille constitue une cellule isolée et indépendante. Notre administration s'est servie, au dé-

but, des porte-cannes, sorte d'agents politiques, qui servaient à transmettre les ordres, à fournir des renseignements, à effectuer des recherches et des enquêtes. On tend aujourd'hui à restreindre leur rôle, sinon à les supprimer et à utiliser les services des représentants de village installés au chef-lieu et qui servent d'intermédiaires entre l'autorité et les groupements. Ils sont généralement bien plus écoutés que les chefs de village.

Abidjan, tête de ligne du chemin de fer de la Côte d'Ivoire et des Hautes-Volta, est une ville dont l'importance s'accroît tous les jours. Elle sera demain, à tous les points de vue, la capitale de la colonie. Sa triple vie commerciale, industrielle et administrative a attiré de très nombreux étrangers et notamment plusieurs centaines de Musulmans qu'on peut diviser en quatre groupes :

1° Le groupe haoussa, originaire de la Northern Nigeria. Ce sont à peu près tous des commerçants d'affiliations diverses, uniquement absorbés par les soucis de leur négoce. Les plus notoires sont : a) Ali Haoussa, de Sokoto, né vers 1875, tidiani qui, par Assamatou ('Asmah), Haoussa de Bouaké, se rattache à l'almamy de Bassam, Al-Hadji Abdoullaye; b) Alohammadou Lamin Haoussa de Kano, né vers 1870, sans ouird ; c) Mohammadou Chouar, du Bornou, né vers 1870, tidiani de l'obédience de l'almamy de Bassam; d) Aïssa Guibrilou Haoussa, de Sokoto, né vers 1880, disciple tidiani de Assamatou précité; e) Abdou Mahama Haoussa, de Kano, né vers i885, sans ouird; /) Chérifou Mohammadou ibn Ibrahima ibn Souleyman, arabo-haoussa de Sokoto, de teinte très claire. C'est un homme intelligent, instruit et très correct qui, depuis un demi-siècle, trafique dans toutes les colonies du golfe de Guinée. Il est arrivé en Côte d'Ivoire vers igoS et y a séjourné et commercé dans les diverses escales de la côte et de la voie ferrée. Il est à Abidjan depuis 1912. Il est tidiani

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de l'obédience d'un marabout célèbre de Sokoto, Abdoul- Karimou, aujourd'hui décédé. Cet Abdoul-Karimou avait reçu l'ouird de Mohammed Al-Kah, cheikh de la zaouïa tidjanïa de La Mecque et disciple immédiat du fondateur de la voie. Chérifou Mohammadou a deux fils : l'un, Ibrahima, né à Cape Coast, vers 1887, qui manque d'instruction arabe, mais parle assez bien le français et l'écrit un peu, ayant fréquenté un an les cours d'Aboisso et de Bassam. C'est un homme fort adroit et en déplacement perpétuel; l'autre, Abou Bakri, né vers 1892 à Secondée, tient actuellement une boutique à Cape Coast (Gold Coast).

2° Le groupe ^ow//o du Macina, tous qadrïa comme il convient, par la grâce des amirou foulbé du Macina et du célèbre Cheikh Bekkaï, le kounti (f i865) (i). Les plus notoires sont : a) Mohammadou Diallo, de Mopti, disciple de Tierno Mamadou Haïdara, des Kounta, de Moulay Hachimi, des Kounta et du Cheikh Bekkaï; b) Kolo Soh, du Farimaké, disciple de Tierno Mamadou Sidi, poullo; de Sidi Mbadi et de Ba Tadi Mahmoudou, tous deux kounta, se rattachent au Cheikh Bekkaï; c) Ousman Hamadou Diallo, du Macina, disciple du Cheikh Abdoul Hamma.

3"" Le groupe toucouleur du Fouta et de Nioro, tous tidjanïa, comme il convient, par la grâce d'Al-Hadj Omar, Les plus notoires sont : a) Maliki Kane, Almamy d'Abidjan. Il est né vers 1876, dans le Bosséa, a fait de bonnes études à Dakar avec Al-Hadji Cheikou Kane (2), qui lui a donné l'ouird et est venu s'établir vers 1908^ à Abidjan, où il vit du commerce; b) Abdoullaye Mahmoudou, F'outanké du Damga, disciple tidiani d'Al-Hadj Omar Mahmoudou.

(i) Sur le Cheikh Bekkaï, le Kounti, ami de Barth et grand adversaire d'Al- Hadj Omar, cf. Études sur l'islam et les tribus du Soudan : Les Kounta, par Paul Marty, in Collection de la Revue du Monde musulman.

(2) Sur Al-Hadji Cheikou Kane, cf. Études sur l'islam au Sénégal : Les personnes. Ibid.

Ce marabout est un des produits de la propagande d'un missionnaire marocain, Chérif Salimou Al-Makki, venu de Fez il y a quelques années et qui, par Chérif Hosseïn, se rattachait à Mohammed Al-Rali, cheikh de la zaouïa tidjanïade La Mecque; c) Samba Diallo, de Diaba (FoutaToro), disciple du même Chérif Salimou ; d) Mamadou Ba, torodo de Nioro Sahel, né vers 1880, disciple tidiani de Tafsir Ibrahima et de Tafsir Ali, de Técole de Dinguiraye; e) Mohammadou Moussa, Marka de Dia, né vers 1980, disciple tidjani de Saïdou Ba, dioula toucouleur, qu'il a rencontré à Kassari (Bouaké). Mohammadou est le maître de l'école coranique d'Abidjan. Il a une douzaine d'élèves, tous enfants des Musulmans des groupes précités. Ces Toucouleurs sont commerçants, boutiquiers dans les maisons européennes, tailleurs, etc.

d) Le groupe ouolof, très épris de sa religion, mais éloigné de tout prosélytisme et même de toute manifestation exagérée. Ces Ouolof se trouvent dans le commerce et dans l'administration, aux chantiers, aux usines et dans les bureaux. Il n'y a guère à signaler que quelques individualités : à) Nfa Kaba Diakité, disciple et missionnaire qadri de Bou Kounta (Tivaouane). C'est le moqaddem des qadrïa d'Abidjan. On le retrouvera plus loin, au titre « Bassam »; b) Mamadou Sek, né à Sakal (Cayor) vers 1872. Cet individu, cultivateur à Sébikotane, où il a sa femme, ses enfants et sa mère, n'a aucune instruction. On l'a aperçu quelquefois à Abidjan, chez son neveu Ibrahima Sek, cordonnier, et il s'est signalé surtout par la vente de placards arabes et de chromos coloriés; c) Kali Ndiaye, commerçant très lancé en affaires, homme intelligent, ouvert et distingué; d) A ce groupe on peut rattacher Lamin Touré, ouolof de Dabou, commerçant et cultivateur, personnage assez intrigant.

On doit signaler, dans le même esprit, des petits groupes de Sénégalais, Soudanais et Haoussa musulmans, employés

du commerce et de l'administration, forestiers, boutiquiers, etc., tous sans importance, d'abord sur les rives de la lagune : Dabou, Sassegni, Bingerville (avec les villages de Santé et d'Agbada), puis dans les escales qui, de l'embouchure du Bendama, s'échelonnent jusqu'à Grand-Bassam : Kraffi, Adda, Jacqueville, Petit-Bassam, Abreby. Un seul marabout mérite une mention : Karamoko Bamba, de la grande famille malinké des Bamba, qu'on verra plus tard. Il est originaire de Kaniméni (Mankono). Longtemps tailleur à Dimbokro, il est aujourd'hui commerçant à Dabou : c'est un homme zélé pour l'islam

On trouve deux mosquées dans le cercle des^lagunes : l'une à Bingerville — débarcadère : elle est l'œuvre de deux notables ouolofs, Mamadou Samba, maître-maçon aux Travaux publics, et SaërNdiaye, boucher; l'autre à Abidjan-Koundi : elle est l'œuvre collective des petits commerçants toucouleurs et ouolofs qui, après entente, ont obtenu une concession au nom de l'un d'eux et y ont édifié une grande case, sans cachet, en pierres, planches et tôle ondulée. Les autres centres n'ont qu'un « maqam, simple lieu de prière, petit fer à cheval sablonneux entouré de piquets, de caisses, de cailloux, et rappelant les oratoires du même genre du Sénégal.

Comme on le voit, la basse forêt qui ici descend jusqu'à la lagune et jusqu'à la mer même, ne recèle aucune trace d'islam local. Cependant, ces fétichistes endurcis se laissaient séduire, en mai 1909, par un dioula musulman de passage, qui pensait réaliser de fructueuses affaires à la faveur du désordre. Sa propagande hostile cristallisait les sentiments de résistance des populations attié. Elles s'insurgeaient, assassinaient le commis Gourgas en tournée et assiégeaient Adzopé, son poste. Dans l'excitation générale, la xénophobie prit tous ses droits, et le dioula musulman et étranger ne tarda pas à être lui-même assassiné. L'ordre fut facilement rétabli.

5. Grand-Dassam. — Dans le cercle du Grand-Bassam^ enchaîné dans le cercle des Lagunes, l'islam est représenté par 25o à 3oo indigènes sénégalais (Ouolof, Toucouleurs, SarakoUé), tous employés du commerce et de l'Administration, et par quelque Mandé dioula, amenés ici par leur commerce. Le grande majorité de cette population urbaine, où l'on trouve des ApoUoniens, des Fanti, des Agni, des Sienamana, et surtout des représentants de toutes les peuplades lacunaires de la basse côte, se partage entre un fétichisme sur son déclin, et un christianisme aux formes diverses, et tout à fait en vogue.

Les personnalités islamiques les plus notoires sont : 1° Al-Hadji Abdoullaye Dieng, toucouleur, né vers i85o à Diaba (DIorbivol), almamy de la mosquée de Grand-Bassam. Maître autrefois d'une école florissante, Al-Hadji usé, et presque aveugle, a dû la fermer. Il donne encore de ci de là quelques leçons de grammaire et d'exégèse coranique. C'est un cheikh tidiani, sympathique, mais qui ne paye nullement de mine, et dont on est tout surpris de rencontrer les disciples, assez nombreux, dans le haut pays. Il a reçu l'ouird et les pouvoirs de consécrateur de Mohammed Al- Arabi, cheikh de la zaouïa de Fez en 1894, à son retour de La Mecque. Par lui et par son maître Al-Hadj Abd El- Ouahhâb, il se rattache, directement au fondateur de la voie; 2" Al-Hadji Yaqouba, né vers 1880, sarakoUé de Somankidi (près Kayes). Il réside au village d'Impériale (quartier de Bassam) et y fait l'école coranique à 26 élèves, fils de SarakoUé, Toucouleurs, Ouolof, Dioula. Aucun enfant du pays n'y fréquente. Il est cheikh qadri, par la grâce d'Ibrahima Ndiaye, de Sonankidi, et par lui et par Chekou Mamadou Doukouré, de même extraction, se rattache à la voie du Cheikh Sidia. Al-Hadji est un personnage sympathique et instruit et qui est destiné, à la mort d'Al-Hadji Abdoullaye, à tenir la première place dans la société islamique de Bassam. Il est l'almamy de la mosquée d'Impériale et juge

au Tribunal de subdivision ; 3° Moussa Diop, khassonké de Médine, cultivateur au village d'Impériale, assesseur au Tribunal de cercle. Il est qadri de l'obédience de Bou Kounta de Tivaouane (Sénégal) ; 4° Mbaké Ndiaye, ouolof de Koolak, commerçant et charpentier dans une maison de commerce, assesseur au Tribunal de cercle. Il est installé ici depuis 191 3, et relève de l'obédience tidianïa d'AI- Hadj Malik de Tivaouane ; 5" SoriTaraoré, bambara, cultivateur, juge au Tribunal de subdivision, disciple qadri des Bou Kounta ; ô** Mamadou Beng, ouolof, employé au Wharf, juge au Tribunal de subdivision , sans affiliation ; 7° Lamin Touré, d'origine sarakollé, devenu ouolof avec le temps, commerçant, disciple tidiani d'Al-Hadj Malik.

Comme on le voit, ces Sénégalais ont apporté ici leurs mœurs, leurs coutumes et leurs affiliations du pays natal. Ce sont leurs réclamations qui ont attiré l'attention du Gouvernement sur « ces îlots de civilisation plus avancée » et leur ont valu, dans la charte judiciaire indigène de 1912, des Chambres musulmanes spéciales dans les tribunaux locaux. Plusieurs d'entre eux sont devenus, avec la loi Diagne de 1917, des citoyens français, mais pas plus que leurs congénères restés au Sénégal, ils n'ont cherché à jouir du bénéfice de la loi, et continuent à relever des tribunaux indigènes. II faut reconnaître qu'ici l'administration a tout de même fait un effort, en supprimant au moins tout citoyen français dans la composition du tribunal indigène.

Il y a fort peu de Syriens en Côte d'Ivoire. On n'en signale que deux à Bassam : l'un, Mansour, d'ailleurs catholique, ou soi-disant tel, est chef d'une grande maison de commerce; l'autre Mohammed Bourji, est un musulman de Beyrouth, qui a eu, pendant la guerre, des démêlés avec l'autorité anglaise de Lagos, où il était établi. Il assure qu'on l'a tracassé parce qu'il se réclamait des Français, ce qui est tout à fait invraisemblable. Il est disciple qadri

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d'un cheikh égyptien et parent de Chérif Ali, de Bouaké. Il essaye actuellement de se créer une situation commerciale à Bassam. Il paraît inoffensif.

Deux Orientaux, commerçants importants de Bassam, sont allés s'établir en Nigeria en 1916 : Abbas Ali Farsi, né vers 1 865, et son fils Ali, né vers 1889. Ce sont de grands voyageurs. Arabes d'origine, ils ont quitté La Mecque vers 1895 et ont fait en commerçant, tels les héros de Sindebad et des Mille et une nuits tout le tour de l'Afrique. Le 6 janvier 1912, ils devenaient par naturalisation sujets anglais des Etats de l'Union du Sud africain. A la fin de cette même année, ils débarquaient en Côted'Ivoire, munis d'ailleurs de passeports réguliers. Ils s'installaient au village de France, chez Ma Samba Guèye. Pris au début pour de grands marabouts, ils furent consultés avec déférence par certains musulmans, mais refusèrent tout conseil et se tinrent uniquement sur le terrain commercial. Abbas, qui se dit très riche, prouva qu'il avait des dépôts d'argent en banque à La Mecque, au Caire, à Constantinople et à Cape Town. Ce sont des gens intelligents, parlant très bien l'arabe, le turc, l'hindouslani et l'anglais.

Grand Bassam compte deux mosquées : la première est dans la ville française même ; elle n'est autre qu'une maison ordinaire de briques, de planches et de tôles; elle a été bâtie en I9i8-i9i9par les Sénégalais de la ville, après des conciliabules qui durèrent plusieurs années. On finit par s'entendre et elle fut édifiée avec les dons de tous sur le lot n" ii3 du plan cadastral de Bassam, que son propriétaire, le notable ouolof Hassan Diop, concéda gracieusement. La seconde mosquée est au village d'Impériale; elle a été bâtie dans les mêmes conditions, en 191 3, sur la propagande de Nfa Kaba Diakité, dit Kaba, sarakoUé ouolofisé, missionnaire qadri de Bou Kounta. Cet indigène zélé réussit à échauffer la bonne volonté des Sénégalais, à qui la prière individuelle devant leurs cases avait suffi jusque-là, et à

Abbas Ali Farsi.

(Bassam.)

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ramasser le capital et la main-d'œuvre qui permirent d'édifier la mosquée. C'est à Nia qu'on doit la plupart des affiliations qadrïa, signalées plus haut. Il est aujurd'hui à Abidjan. Les autres faubourgs de Bassam, France, Petit Paris, Azuretti, quoique renfermant quelques habitants musulmans, n'ont pas de mosquée.

Le Grand cheikh sénégalais, Al-Hadj Malik, a aussi ses missionnaires, qui visitent annuellement ses adeptes tidianïaet font quelques quêtes, soit pour lazaouïa deTivaouane, soit pour la métropole de Fez. Le plus notoire d'entre eux est Seri Kane, toucouleur de Dierbivol, né vers 1877. De chez son hôte, l'almamy Al-Hadji Abdoullaye, où il établit son quartier général, il rayonne dans les groupements sénégalais de la Côte, faisant un peu de commerce à l'occasion, donnant quelques leçons coraniques, quelques consultations juridiques ou théologiques et distribuant des affiliations tidiania. Un autre, Samba Diop, ouolof, y est venu aussi, malgré l'opposition des autorités de Bingerville et de Dakar, qui n'aiment guère voir circuler de groupe en groupe ces agents de liaison et quêteurs éhontés, auxquels on n'ose pas résister et qui sont souvent des véritables maîtres-chanteurs.

On trouve quelques ouvrages arabes a Bassam, surtout des Coran et des Dalaïl al-Khaïrat ; ils se répandent de là chez les musulmans d'Abidjan, d'Aboisso ou de Bouaké. Ils sont importés à peu près tous soit par les Marocains Hadj Mohammed ben Djelloun et Bennouna, de Dakar, soit par le sujet anglais Hadj Ali de Lagos.

6. Cercle cVAssinie. — Le cercle d'Assinie, chef-lieu Aboisso, clôt la zone maritime de la Côte d'Ivoire. Une ♦ frontière artificielle de 100 kilomètres, que prolonge le cours de la basse Tanoé, le sépare de la Gold Coast. Il est constitué par les anciens Royaumes d'Assinie et duSanwi, et peuplé surtout par des Agni (branche Afema) et aussi par

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des Abouré, et des Apolloniens ou Zéma, les unes et les autres fétichistes, mais évoluant manifestement vers le christianisme.

La race agni, ici comme dans la forêt supérieure, est absolument rebelle à l'islam; il est impossible d'en discerner la moindre infiltration, malgré la présence de nombreux dioula. On perçoit même chez ces païens comme un sentiment d'hostilité à l'égard de la religion du Prophète. Le chef le plus en vue de' ce groupement est Aka Bosson, chef du canton dit « d'e la route des Caravanes ». Aka Bosson, qui habite Ayamé, est né vers 1 88 1. Son père, Aka Brimbi, jadis chef de canton, s'est réfugié en Gold Coast, lors des opérations du recrutement (igiS). Il eut pour successeur Efouan Kan, qui ne tarda pas à démissionner, et fut remplacé (1917), sur la désignation dé tous les chefs de village de la route des Caravanes-, par Aka Bosson. C'est un homme intelligent qui possède une cacaoyère d'un millier de pieds. Ce canton de 2.125 Agni est traversé par le long couloir de la rivière Bia et par la grande route commerciale qui descend de Bondoukou et par Assikasso, Abengourou et Zaranou, atteint Aboisso, la lagune Aby et la rade d'Assinie. C'est le seul canton, à part les villes, qui connaisse les- mulsulmans, sous la forme de dioulas colporteurs, et c'est aussi celui où Ton trouve, la moins déguisée, l'hostilité à l'islam.

L'influence chrétienne gagne en revanche du terrain, soit sous la forme catholique (missions florissantes d'Aboisso et d'Assinie), soit sous la forme protestante, et plus spécialement wesléyenne et harriste. En cette région frontière plus encore qu'ailleurs-^ catholicisme signifie influence française et protestantisme influence [^anglaise. Quoi qu'il en soit, les progrès du^ christianisme, qui seront complets dans une génération, soustraient définitivement cette région àl'islam.

Ce n'est pas le lieu de s'étendre ici sur le fétichisme des

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Agni et autres animistes de la région. Il revêt le double caractère de culte public avec ses arbres et ses cases-fétiches, et ses prêtres, à la fois sorciers, devins et mires, et de culte privé, ou plutôt familial, avec ses dieux lares de bois ou de terre. Il s'accompagne de rites pour les diverses circonstances de la vie, et notamment de cérémonies agraires, aux différents moments de la plantation, de l'essor de la maturité et de la récolte des produits. On frotte, par exemple, le fétiche familial avec des œufs, au moment des semailles ou des plantations ; par la suite et pour assurer une belle venue des récoltes, on procède à des sacrifices de moutons et de poulets.

La religion musulmane est représentée dans cette région par des éléments immigrés, au nombre de trois: i" L'élément achanti de Gold Coast, jadis assez nombreux, au moment des hauts prix de caoutchouc, et qui ne comprend plus que 5 à 600 membres, dont quelques-uns seulement sont musulmans et dont aucun ne mérite une mention spéciale; 2" L'élément mandé-dioula, venu du Nord soit français, soit anglais, par la grand'route caravanière avec les produits soudanais et sylvestres. Ces étrangers sont installés soit dans les gros villages de la routecomme traitants, soit en équipes de quelques dizaines d'hommes dans des chantiers de bois. Ils coupent des billes d'acajou, au compte des Compagnies forestières, et les traînent au prochain marigot. Ils vivent fort isolés et n'entretiennent que peu de relations avec les Agni voisins. Un seul nom mérite une mention, Al-Hadji Haïdara^, de lointaine origine sonraï, né à Koutiala vers 1866. C'est un modeste tailleur complètenient illettré, qui n'a guère de musulman que sa dignité de chérif et qui au surplus n'en saurait donner la moindre preuve : il n'a aucune connaissance de sa généalogie. Il paraît être un fils de captif de Maure, et c'est ce qui expliquerait ses prétentions au chérifat; 3° L'élément sénégalais, le seul où l'on compte vraiment quelques musulmans de

marque, qui n'ont d'aillears rien de maraboutique. Les plus notoires de ces Sénégalais, qui sont tous ouvriers d'art, traitants., employés du commerce ou de rAdministration, sont : i*» Samba Guèye, toucouleur de Matam, né vers 1874, fils et élève de Bou Bakar Mahmoudou. Il possède deux boutiques à Aboisso et à Bondoukou. Il a créé aux environs d'Aboisso une cacaoyère assezbien aménagée. Cet ancien maître d'hôtel du gouverneur du Sénégal débarqua ici, le i5 mai 1896, dans les bagages du gouverneur Moutet. Intelligent, honnête, déférent, il a toujours fait preuve de beaucoup de loyalisme. En février 1902, il retirait de la rivière Noé un commerçant qui allait s'y noyer sans son intervention. Cette attitude courageuse lui a valu une médaille d'honneur. Il parleet écrit le français et comme tout Toucouleur relève du tidianismeomari ; 2° Demba Samba, toucouleur, né à Matam vers 1862, élève et disciple d'Abdoullaye Gueyane, cheikh tidiani. Arrivé à la Côte d'Ivoire en 1898:, en qualité de mécanicien à bord de l'aviso Ardent^ Demba Samba y est resté et s'est consacré par la suite au commerce. II a une boutique à Aboisso et une autre à Bondoukou, et va de l'une à l'autre, suivant les saisons. Il a une cacaoyère à Aboisso. C'est un homme paisible, parlant bien le français ; 3" Alioun Sow, ouolof, né à Saint-Louis 1878, fils et disciple de Amoudou Racine Sow. Il est en Côte d'Ivoire depuis 1900, et à Aboisso depuis 1902. Commerçant patenté et cultivateur de cacao, il est plus instruit en français qu'en arabe. Il jouit de l'estime générale; 4" Al-Hadji Abdoullaye Demba, toucouleur ébyabé, né à Diabia(Diorbivol) vers 1864. Installé à Aboisso avec boutique et cacaoyère, il rayonne dans la basse Côte d'Ivoire. Il a une boutique à Grand-Bassam, une autre à Dimbokro, qui fut tenue par son frère Al-Hadji Amedin, qui y mourut vers 19 12. Il fait l'école à ses propres enfants ; quelques enfants voisins, fils de ses compatriotes, se joignent quelquefois aux siens. C'est un homme simple et

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cultivé, parfaitement irréprochable. Il a fait le pèlerinage par la mer avec son frère, il y a plus de 20 ans, et n'en a conservé aucun souvenir.

Quelquefois on voit passer dans ces pays de frontière des. marabouts étrangers, quêteurs et prédicateurs, soit d'origine soudanaise (mandé, bobo, et même maure), soit d'origine haoussa. Ils sont à surveiller, et même à renvoyer, s'ils n'ont pas de moyens d'existence, car ils ne cherchent qu'à pêcher en eau trouble.

Aboisso est pourvue d'une petite mosquée, construiteen 1912 par les quelques musulmans précités et par leurs compatriotes. C'est une grande bâtisse en pierres, de i5 mètres de longueur sur 10 m. 5o de largeur. La façade est décorée d'un minaret. C'est Ibrahima Samba qui en est l'aimamy. Les fidèles qui la fréquentent le font sans ostentionet passent inaperçus dans un pays aussi complètement fétichiste ou christianisé.

Assinie n'a pas de mosquée.

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