‹ Études sur l'Islam en Côte d'IvoireChapitre 31 sur 67 · La langue arabe · texte numérisé non relu

La langue arabe

La langue arabe est considérée, et enseignée ici, comme une langue morte, à l'égal du latin dans le catholicisme. La langue fait du reste l'objet de nombreuses études, et, si la majorité des musulmans du pays n'arrivent guère qu'à la connaissance de ses rudiments, sans syntaxe et sans étude des racines, quelques-uns au contraire parviennent à une connaissance réellement remarquable de cette langue, qu'ils ont apprise par des moyens d'un empirisme extraordinaire. On peut en citer quelques-uns qui sont vraiment remarquables à cet égard. Mamadou Soumaré, de Korhogo ; Kounandi Timité de Bondougou ; Saléa Cissé de Bouna; Mamadi Karamorho de Mankono, et Lanzana Cissé de Tonhoulé ; ces marabouts sont arrivés à une connaissance très réelle delà langue, de sa syntaxe, de son esprit, allant même jusqu'à une explication rationnelle des textes, une recherche remarquable des racines et une véritable exégèse. Ils en arrivent à parler très correctement cette langue, mais en lui faisant subir dans la prononciation une monstrueuse déformation. On remarquera que les finales sont toujours suivies dans la prononciation, de voyelles ou de diphtongues: a, i, ou ; que le kh guttural est prononcé comme le k, que la lettre q est prononcée le plus souvent g ; que le ou à l'intérieur d'un mot est souvent prononcé comme u, et même comme i ; que le gh est prononcé comme g dur ; que l'indigène du pays ne tient pas compte du ouesla, et ne peut admettre dans sa prononciation deux lettres dures ou sifflantes à la suite, malgré qu'elles soient surmontées du ouesla, et qu'il les sépare toujours par une voyelle (ex. Mesjid se prononce Masiguidi ; saghir se prononce, saguiri; kabir se prononce kabirou, Bismillah, Bissimillahi). Les gens se rendent d'ailleurs bien compte

l'enseignement islamique 267

de la défectuosité de leur prononciation et ils n'emploient jamais l'arabe comme instrument de conversation.

Il n'en est pas de même de l'arabe écrit, qui est entré depuis longtemps dans la pratique courante. C'est ainsi que beaucoup de marabouts tiennent dans leur famille une sorte d'état civil et sont très exactement renseignés sur leur âge et celui de leurs enfants; qu'ils enregistrent le montant des dots qu'ils versent pour eux-mêmes ou pour leurs fils.

Ceux qui s'adonnent au commerce tiennent ainsi des rudiments de comptabilité. Il n'est pas rare, dit Chaudron, de voir certains d'entre eux porteurs de planchettes en bois, sur lesquelles ils marquent très exactement leurs itinéraires, leurs profits ou pertes, leur crédit et leur débit, les points où ils ont commercé, séjourné, et les prêts consentis ou non ; des renseignements sur les pays traversés, des noms de localités, de chefs indigènes, etc., enfin d'autres informations, dont eux seuls ont le secret, et qui expliquent si bien leur force morale dans lepays. La langue employée est généralement l'arabe, quelquefois le mandé. Les caractères employés sont toujours les caractères arabes. L'emploi de l'arabe écrit est donc constant dans la vie courante ; les marabouts s'écrivent souvent entre eux et excellent même à présenter dans des palabres, lorsqu'ils savent que l'Européen connaît la langue, des mémoires écrits dans un arabe plus ou moins correct, suivant la science de celui qui établit le document. En général, la plupart des musulmans, sinon tous, savent écrire l'arabe. Je ne veux point dire qu'ils connaissent la langue; ils en connaissent quelques mots et lorsqu'ils sont embarrassés se servent de termes dioula, notés en caractères arabes, qu'ils font suivre de la mention « dans notre langue ». Ces mentions sont en général nombreuses, et c'est ainsi qu'on reçoit des lettres et rapports dans une langue extraordinaire, mais cependant compréhensible avec la double connaissance de l'arabe et du dialecte dioula. L'utilisation

des caractères arabes pour la correspondance dioula et malinké tend d'ailleurs à se généraliser. Dans ces nombreuses lettres qu'échangent marabouts ou commerçants, il n'y a d'arabe que les formules de politesse, initiales et finales et les caractères. La langue elle-même est dioula.

Page 1