Valeur pédagogique et intellectuelle de renseignement
Quelque rudimentaire que soit l'enseignement distribué par les marabouts, quelque absurdes qu'en soient souvent les méthodes, basées surtout sur la mémoire et la récitation littérale des textes, il n'en demeure pas moins vrai qu'il c®nstitue une ébauche de culture du cerveau, une obligation pour l'esprit indigène de se dépouiller de sa torpeur et de sa paresse congénitales, une tentative de travail intellectuel, un rudiment de connaissances générales qui sortent un peu le noir de son milieu, et lui apprennent à
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entrevoir et à concevoir une mentalité différente de la leur; de la nôtre également, il est vrai, puisque arabe, mais certainement supérieure à l'ambianceoù ils végètent; enfin à leur inculquer par le désir du paradis, par la peur de l'enfer ou par la crainte de Dieu, des éléments d'une morale primitive, mais saine et réaliste. C'est devenu un lieu commun d'affirmer que l'Islam constitue un progrès certain dans la mentalité primitive des noirs. Ce n'est pas douteux. Certains de ces noirs sont déjà réellement évolués, dans un sens différent du nôtre, c'est entendu, mais d'une façon indiscutable. Leur esprit est plus délié, plus curieux, plus assoupli, plus apte à la réflexion et au travail intellectuel, plus hautain aussi et plus orgueilleux. Il est regrettable que ce progrès s'arrête là, conduisant ainsi à une impasse, où en conclusion il aurait mieux valu que les animistes ne s'engagent pas.
Au point de vue religieux, ces marabouts sont relativement orthodoxes suivant le rite malékite, et lorsque, par habitude ou par tradition ancestrales, ils s'en écartent, ils le savent fort bien, beaucoup le déplorent.
Pour nous enfin, ce que nous devons retenir et par dessus tout, c'est que l'élève a généralement pour son maître un profond respect, une touchante affection; toute sa vie, il garde souvenance de celui qui lui enseigna la prière, la lecture, l'écriture, qui parfois lui octroya le « namou » ou l'affilia à une secte. A ce directeur spirituel, à ce chef intellectuel, l'élève devenu adulte, homme mûr, sera souvent capable d'obéir avec aveuglement. Si chez les musulmans de vieille date, nous trouvons parfois plus que chez les fétichistes une hiérarchie mieux sauvegardée, une cohésion plus grande, plus de tendances au calme et même à la réflexion, mais aussi plus de duplicité et d'hypocrisie, il ne faut pas se le dissimuler, c'est en majeure partie à la présence et à l'influence des maîtres d'écoles musulmans que nous le devons, et c'est pourquoi sans attenter le moins du
monde à la liberté des écoles coraniques, en pays islamisé s'entend, car des villages fétichistes elles doivent être rigoureusement exclues, on exercera à Tégard de ces établissements scolaires et religieux, la plus active et la plus attentive surveillance.
Il y a à ce progrès incontestable un très fâcheux pendant. Le noir islamisé se cristallise dans sa doctrine et dans sa religion et ne paraît plus pouvoir dépasser un certain niveau intellectuel. On peut faire la différence entre l'intellectuel islamisé et l'intellectuel directement francisé, et voir de quel côté penche la balance. En deuxième lieu et surtout il n'est pas prouvé du tout que l'islamisation engendre un progrès moral chez le noir. L'indigène ne cueille souvent dans l'enseignement islamique que des rites et des gestes, et en revanche, se jugeant dégagé en quelque sorte des préceptes et des châtiments moraux et à l'abri, derrière son paratonnerre cultuel, se permet nombre de transgressions relevant de la morale purement naturelle, que le simple fidèle sans instruction et sans intellect et plus près de son animisme traditionnel, n'oserait se permettre.
La suppression de l'esclavage, la libération des captifs a porté un coup douloureux aux écoles coraniques, car les biens ne demeurant plus aux mains seules de quelques favorisés, aristocrates musulmans pour la plupart, la loi du travail s'est imposée pour tous, les longs loisirs ne sont plus permis, et le commerce et le colportage ont monopolisé de plus en plus les jeunes activités, au grand détriment, des études islamiques.
y. — Bibliothèques indigènes.
Tout marabout possède une bibliothèque; le plus souvent cette bibliothèque consiste en 3 ou 4 volumes imprimés et surtout en ouvrages manuscrits : le Coran, les
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Dalail al-Khairat, etc. Mais un certain nombre de marabouts possèdent de véritables bibliothèques au sens même où nous l'entendons; 5o, 100, 200 volumes imprimés ou manuscrits, ce qui constitue un véritable tour de force et témoigne d'un singulier amour des livres.
Ces bibliothèques sont à peu près semblables, et ne diffèrent que par quelques rares ouvrages. Comme toujours, elles sont conservées dans des caisses : huit malles, dix malles, douze malles, de taille, de confection et de couleurs variées. Elles sont fort bien soignées et certains ouvrages sont d'une écriture vraiment remarquable. La langue en est assez pure et les altérations ou erreurs de copistes relativement rares. On trouvera en annexe les catalogues de plusieurs de ces bibliothèques (Odienné, Timé, Sambatiguila, Touba, Férentela, Mankono, etc.). Dans cette nomenclature on a respecté les titres arabes, tels que les présentent les copistes de ces ouvrages.
Ces manuscrits sont composés de feuilles volantes, er^ papier fort, vendu par les maisons de commerce, dit « papier marabout ». Ils sont écrits en gros caractères, le plus souvent en deux encres ; les caractères en encre noire, les points diacritiques, en encre rouge; souvent les trois points séparant les phrases sont indiqués en jaune. A la mode arabe, on trouve des enluminures assez ingénieuses aux fins de chapitre, avec une inscription toujours tirées du Coran.
Les commentaires, placés dans les marges, expliquent, commentent ou complètent le texte. Certains de ces commentaires sont en quelque sorte classiques et portent un nom d'auteur. D'autres sont l'œuvre des marabouts locaux.
Enfin, les feuillets réunis les uns auprès des autres sont placés dans un étui en cuir, souvent assez recherché comme travail. Certains de ces manuscrits ont été payés jusqu'à 5oo francs par leurs propriétaires.
Il n'existe que fort peu de livres en caractères imprimés.
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Les maisons de commerce ont bien tenté de vendre à des prix très élevés : i5 à 3o frs, d'affreuses éditions du Coran imprimés en Orient (le Caire, Beyrouth), suivant la notation orientale. Leurs yeux étant habitués à de gros caractères, et à une notation diacritique différente, les marabouts ont de la peine à comprendre ces textes et le commerce des Corans a à peu près échoué. Du reste, même écrits en caractères et suivant la notation régulière, les textes imprimés sont lus difficilement en raison de la finesse des caractères. On peut s'en rendre compte soi-même en prêtant un volume à un marabout. Il ne peut lire qu'avec de grandes difficultés, hésite et finalement, surmonte son nez d'une énorme paire de lunettes.
Le nombre et la richesse des bibliothèques étaient jadis bien supérieurs à leur état actuel. Les luttes de la fin du siècle dernier ont provoqué d'innombrables incendies de villages, où ont péri beaucoup de bibliothèques. Ce fut d'abord et surtout Samory. Il est responsable de l'incendie des bibliothèques de la plupart des villes du Kong et de la cité elle-même. Ce fut ensuite le colonel Combes, qui, au dire des indigènes, faisait sur la place publique un magnifique autodafé des papiers arabes qu'il trouvait. Disons, pour son excuse, que Samory, se posant en conquérant musulman, ses ennemis se croyaient le droit de détruire ses munitions spirituelles comme les autres. Disons encore que les coloniaux ont toujours eu une sorte de phobie de l'islam, et que tout papier arabe leur paraît une machine de guerre effroyablement dangereuse.
Il n'existe point de journaux arabes dans les bibliothèques, de même qu'il n'en circule point. Il est réellement étonnant de voir à quel point les musulmans même instruits, même approchant des gens revenant du Maroc ou d'Orient, comme les anciens tirailleurs, vivent actuellement dans l'ignorance du monde extérieur, de la crise que subit l'islam, et des aspirations panislamiques.