I . — La doctrine
L'élite intellectuelle et sacrée du monde musulman maiinké et mandé-dioula possède certainement quelques connaissances des assises essentielles de l'islam. Cette élite exceptée, la masse des adeptes, pour la plupart de souche autochtone et d'islamisation récente, réduisent la religion soit à quelques formules servant à tout propos, en tout temps et en tout lieu, soit à quelques gestes rituels.
Ces adeptes, tard venus dans le giron, de l'islam, proclament bien qu'Allah est Dieu, le Seul, l'Unique, mais intimement ils n'en semblent pas très convaincus : qu'il s'agisse d'un fait important à élucider, d'une décision grave à prendre, c'est la divinité d'à côté que l'on ira consulter, et, pour conclure, ils immoleront, tout comme les fétichistes, leurs frères, sur le tronc du vieil arbre, le traditionnel poulet blanc, ils rougiront ensuite de son sang les pierres sacrées. Allah, certes inspirera pleine et entière confiance !
Voici la première leçon de théologie dans une classe de jeunes talibés débutants, à qui le karamorho inculque les principes de l'existence, de la grandeur et de l'unité de
(i) Plusieurs notes de ce chapitre ont été empruntées aux monographies islamiques de Ripert {Ouoi'odougou) et Le Campion {Touba Odienné).
Dieu. La méthode employée, toute de récitation verbale, d'ailleurs sans l'ombre de la moindre réflexion de part et d'autre, est la même que celle employée parles tolba du Nord africain.
Dans la langue du pays, le mandé-dioula, le dialogue suivant s'engage entre le maître et ses élèves :
D. — Qu'est-ce qui est inaccessible ?
R. — C'est Dieu et le Prophète.
D. — Qu'est-ce que Dieu?
R. — Dieu est Nafcia, Salbia, Maani. xMaanaouïa.
D. — Nafcia, qu'est-ce?
R. — Al-Ouioud : Dieu est.
D. — Et Salka ?
R. — Cinq sont les attributs Salbia.
D. — Maani?
R. — Sept.
D. — Maanaouïa?
R. — Sept également.
D. — Qu'est l'attribut Nafcia?
R. — Dieu existe, Dieu est (Yahveh).
D. — Quels sont les attributs Salbia?
R. — Dieu est éternel.
Dieu est immortel.
Dieu est incomparable.
Dieu est immuable.
Dieu est unique.
D. — Quels sont les attributs Maani?
R. — Dieu est tout-puissant.
Dieu propose et dispose.
Dieu est omniscient.
Dieu est la Vie.
Dieu entend tout.
Dieu voit tout.
Dieu anime tout.
28o ÉTUDES SUR l'iSLAM EN CÔTE d'iVOIRE
D. — Quels sont les attributs Maanouïa ? Dieu est le plus fort.
Dieu peut tout.
Dieu sait tout.
Dieu dispose de la vie.
Dieu voit tout.
Dieu connaît.
Dieu parle de tout.
Ce sont là les vingt attributs de la Divinité. Telle est la conception de la puissance de Dieu que se font les marabouts du pays. Elle est orthodoxe, si l'on veut, puisque basée sur les traités théologiques de l'islam, mais purement livresque, sans explications, et fondée sur la récitation des attributs, et non sur la connaissance intime et l'effort intellectuel.
Sur l'Unité de Dieu, à relater cette jolie explication d'un karamoko de Mankono, rapportée par Ripert : « Le karamoko dit à deux de ses élèves : « Prenez tous deux cette « même aiguille, et travaillez à la fois à coudre deux bandes « de tissus différentes. — C'est impossible, répondirent les enfants. Alors par une série de raisonnements très peu clairs, mais où lui-même semble fort convaincu, le marabout démontre aux élèves que si Dieu était deux, il n'aurait pas pu faire un seul monde. Si l'infidèle ne perçoit pas bien le raisonnement, le maître et ses élèves, sans doute éclairés par la foi, ont l'air de fort bien comprendre. »
Le Prophète. — Comme Allah, Mahomet a une longue série d'attributs. Sommaire est d'ailleurs la connaissance du Prophète, inculquée aux élèves ; Dieu a fait Mohammed, qui est le meilleur des hommes. Il est né à La Mecque et il en sortit pour aller à Médine, où est sa tombe. Ce qu'il dit est la vérité. Il est sûr de ce qu'est Dieu, car il est le Prophète de Dieu, qui traduit exactement ce que Dieu
lui a dit; et c'est à cela que se borne généralement, malgré les livres de louanges ou les relations des hauts faits de Mohammed, la connaissance exacte de celui-ci.
II est vrai que si Ton voulait s'étendre sur les miracles qu'on lui attribue, et qui augmentent tous les jours, on n'en finirait plus.
Croyances eschatologiques.
Les élèves doivent apprendre par cœur :
Tout le monde mourra.
(La mort est vraie.)
La tombe est vraie.
Le paradis est vrai.
L'enfer est vrai.
Et l'âme des musulmans va au paradis.
Et l'âme des païens à l'enfer.
Et le paradis est au ciel.
Et l'on ne sait pas où est l'enfer.
C'est de là qu'on part pour matérialiser aux enfants l'Audelà dans les écoles musulmanes. Cette méthode d'enseignement est la seule qui synthétise l'opinion et les croyances profondes des musulmans.
Mounkirou et Nakirou arrivent, tous deux à la fois, à la tombe récente du mort, et demandent à celui-ci ; « Qui est ton maître? Quel est ton Livre? qui est ton prophète? quel est ton père? Quelle est ta religion? » Si le mort est musulman, il répond : « Allah est mon maître, le Coran est mon Livre, Mohammed est mon prophète, mon père est Abraham, et j'ai la religion de Mohammed. » Satisfaits de cette réponse, ils s'en retournent, après avoir frayé à l'âme son chemin pour gagner le ciel sous l'aile de l'ange Andjaraïlou (Azrael).
Si la réponse est mauvaise, Mounkir et Nakir battent l'homme avec des bâtons de fer, le font tomber jusqu'à ce qu'il crie et que ses os soient tous brisés. Le mort s'excuse de son ignorance, mais les anges répondent : « Puisque tu as été aveugle durant ta vie et que tu n'as rien voulu apprendre, tu demeureras éternellement ignorant. Vois l'enfer. C'est là que tu iras après le jugement. »
Les âmes des justes sont amenées par Andjaraïlou (Azrael) à Dieu et à ses serviteurs, les anges. Une fois l'âme du musulman enlevée du corps par Azrael, elle est placée dans des pagnes blancs, exhalant des odeurs délicieuses. C'est ainsi qu'elle est amenée à Dieu dans le paradis (Djannati-Djanna) où elle est heureuse et attend dans la félicité le jour du Jugement dernier. Dans le paradis, jamais de nuit, jamais de soleil, jamais de chaleur ni de froid, jamais de faim, jamais de sommeil. Tout ce que l'homme peut désirer en fait de plaisir et de volupté, il l'y trouve. « C'est là, ajoute le karamoko aux enfants, la marque la plus sûre de l'excellence du paradis. Une fois au paradis, on ne sort plus, on n'en a d'ailleurs jamais envie. Les plus belles femmes, les plus beaux arbres, des fleuves de lait et de miel y sont à la disposition des bienheureux. Les meilleures viandes s'y trouvent. » On voit combien le Coran se matérialise encore plus ici.
Le paradis est divisé en deux parties : l'une, le Djannatou al-Aliïa, où l'on voit Dieu tout le temps, ce qui est la récompense et le bonheur suprême. Elle est réservée aux grands croyants et aux martyrs; l'autre, le Djannatou al- Maoua, ou jardin de refuge, où se trouvent les âmes ordinaires des musulmans, mais qui dans leur félicité ne voient Dieu que rarement et sont privés du bonheur suprême d'être rassasiés de sa vue.
L'enfer. — L'enfer, c'est la nuit éternelle : les Kafir (païens) y sont placés, couchés sur le ventre, et sont tou-
jours brûlés par le feu. Ils ont soif, mais n'ont point d'eau ; bien plus ils croient entendre la pluie, et ouvrent la bouche pour recueillir de l'eau; il n'y tombe que du fer brûlant. Ils ont toujours faim, à tel point qu'ils dévorent leur propre chair.
L'aumône qu'ils devaient donner à Dieu durant leur vie et qu'ils ont refusée prend là la forme d'un serpent qui les dévore. Les scorpions les piquent, les oiseaux de nuit les mordent. Alors ils regrettent le chemin de la foi. Quand ils sont rongés par le remords, Satan (Sitana, Cheitan) vient. On lui fait une grande montagne de feu, qui lui sert de chaire pour sa prédication. Monté au sommet, au milieu des flammes, Satan parle : « Il les remercie de l'avoir écouté et d'avoir refusé d'entendre la voix de Dieu. » « Mais, ajoute-t-il, je vous ai appelé pour rien. Regrettez vos fautes, car je ne puis rien pour vous. Ne me reprochez rien, car je ne suis rien, et Dieu est tout. Vous avez eu tort de suivre le chemin du mal, et de délaisser la voie de Dieu. » Tout le monde pleure, et cela dure ainsi jusqu'au Jugement dernier.
Si des musulmans ont fauté, ils sont également mis en enfer, mais au bout d'un certain temps, Mohammed a pitié d'eux, parce qu'ils ont appris sa parole, et intercède auprès de Dieu, qui les admet dans le paradis.
A la fin du monde, tous les hom.mes se lèveront et se réuniront à l'emplacemat appelé « Kima » (Qiama). Dieu interroge tous les hommes, musulmans, païens sur ce qu'ils ont fait. A l'issue du jugement, tout le monde reçoit son papier avec la sentence et l'énumération des fautes ou des vertus. Dieu tend le papier aux musulmans avec la main droite — la main noble — aux Kafîr, avec la main gauche — la main souillée.
Les musulmans voient inscrites leurs bonnes actions sur ce papier. Ils retournent vers leur famille et montrent la sentence de Dieu; on se réjouit, on l'acclame et il va se
placera la droite de Dieu. Les Kafir voient leur papier tout noir. Leur main gauche est enfoncée dans leur poitrine jusqu'à ce qu'elle y pénètre et en ressorte par le dos. Leur cou est cassé, tordu, au point que leur tête regarde en arrière. Ils voient leur papier noir des péchés qu'ils ont commis. Alors ils perdent la notion de tout et pleurent. On les hue, leurs parents pleurent de honte et ils vont se placer à la gauche de Dieu.
Mahdi. — La croyance au Mahdi est fort vague et se confond le plus souvent avec celle du Jugement dernier. Voici ce qui est expliqué à ce sujet aux jeunes gens dans les écoles coraniques :
On discute pour savoir si le Mahdi est la même personne que Aïssa (Jésus), ou bien s'il est différent de lui, et s'il doit seulement apparaître en même temps que Jésus. Il est probable que cette dernière opinion est la bonne et que le Mahdi et Jésus-Christ apparaîtront tous deux à la fois. Aïssa placera le Mahdi comme almamy des Croyants. Cette période durera seulement sept ans ; pendant ce temps, le monde ne connaîtra que le Bien, et le Mal sera inconnu et cessera de régner.
Après cette période, un animal formidable, un Dragon, nommé Niorhouna (l'Antéchrist) viendra de l'Ouest. Alors les religions seront confondues et il n'y aura plus d'islam. Dieu ignorera tout ce que les hommes font. Puis Niorhouna viendra regarder les hommes dans les yeux. Alors que les musulmans s'ignoreront eux-mêmes, il les reconnaîtra. De même, il reconnaîtra les fétichistes. Lorsque ce choix sera terminé. Dieu fera périr tout le monde, puis ranimera tous les morts de la tombe et les réunira, et ce sera le jour du Jugement dernier.
On voit combien est vague la croyance au Mahdi et quelle confusion de noms, de lieux, de temps, se produit dans ces esprits peu éclairés.
Il en est de même de l'imamat des sultans du Maroc et de Constantinople. Le premier est absolument ignoré. Des légendes courent sur le second, puériles au plus haut point : l'idée la plus nette qu'on s'en fait est que le chef de Stamboul a des palais en or et qu'il porte des habits de La Mecque.