Obligations légales
La prière. — Les cinq prières rituelles régulières sont en usage parmi les musulmans de la Haute-Côte d'Ivoire, Elles sont appelées ici :
Salatou Soubouhou, dite vulgairement Faidera : à l'aube.
Salatou Douhourou, dite Serifana, vers 2 heures du soir.
Salatou el-Anziri, dite Lanzra, faite à 4 ou 5 heures.
Salatou el-Maghribi, dite Fatirti, à la tombée de la nuit.
Salatou el-Anziai, dite aussi Sarhafa, faite vers 10 heures du soir et généralement peu fréquentée. Souvent cette prière est faite immédiatement après celle du crépuscule.
Les dettes de prières (Séridioulou en mandé-dioula) sont toujours « payées » le soir, alors qu'on a tout le temps de les faire et elles comprennent, suivant la règle, le même rituel que les prières omises.
Quelques musulmans bien intentionnés croient devoir remplacer, le soir même du jour où elles ont été omises, ces prières absentes par des « Nanfila » ou prières surérogatoires, et doubler le lendemain les prières omises la veille.
Les cinq prières obligatoires de la journée ont été, disent les musulmans du pays, instituées par Djibraïl qui alla trouver Mohammed, lui enseigna ces prières, et les lui fit répéter chacune devant lui dans tous leurs détails. Mais contrairement aux légendes issues de la Sonna, les cinq
grands prophètes Adam, Abraham, Jonas, Jésus et Moïse ne sont pas considérés ici comme les inspirateurs de ces prières.
Les prières surérogatoires (Nawafîl), appelées ici Nanfila, sont toujours à deux Raka. Elles sont faites surtout :
a) Le matin entre le réveil du fidèle et l'heure de la prière de Taurore. 11 est de tradition constante de faire précéder cette prière d'une nanfila. Cette habitude est tellement placée dans les mœurs que la plupart des musulmans, peu instruits des choses religieuses, soutiennent que la prière de l'aurore se fait toujours à quatre Raka.
b) Le soir, entre le repos du soir et celle de l'Acha. Ces nanfila sont faits par piété, souvent comme conséquence de la réalisation d'un vœu, d'une heureuse fin de maladie, de la mise au monde d'un enfant mâle, de l'heureuse terminaison d'un voyage.
La prière indigène semble être l'exécution d'une besogne machinale, assez pénible pour soi-même, mais susceptible de contenter la Divinité, et toute la concentration de l'esprit n'est tendue que vers un seul but très matériel : ne rien omettre des détails canoniques et suivre exactement le rituel. C'est bien le rite machinal, avec récitation verbale obligée. La récitation mentale, en effet, n'est point autorisée et réprouvée comme entachée d'hérésie. En aucune façon, la prière ne semble ici être l'entretien intime, familier et sans limites avec Dieu.
L'aumône légale (Zakât) est, en principe, admise et doit être prélevée, avec un certain tempérament, mais en réalité elle est pratiquée sans aucune régularité. Elle est d'un dixième, en ce qui" concerne les céréales (Oussourou) ; pour le bétail elle varie, les textes calculant la zakât en chameaux, animaux que les gens de la savane soudanaise n'ont jamais vu. 11 est généralement admis qu'une chèvre ou un mouton est prélevé annuellement par troupeau de
5o chèvres ou moutons ; qu'un veau mâle est prélevé par troupeau de trente bovins. Enfin, pour les sombé, monnaie du pays, un paquet sur soixante est prélevé comme aehour.
Le minimum imposable est, pour l'argent, la valeur de 20 boucles d'oreilles en or, soit i.ooo francs, Tachour, pour ce chiffre, étant de 25 francs.
Pour les bœufs, le minimum est de 3o boeufs ; un veau représente la zakât de ce minimum imposable.
Pour les ovins et caprins, le minimum est un troupeau de 40 têtes de ce bétail, quels que soient les composants de ce troupeau, chèvre seule, mouton seul, ou ces deux espèces d'animaux réunis : une chèvre représente la zakât de ce chiffre.
Pour les céréales, en ce qui concerne le maïs et le mil, on compte simplement, dans les lougans, les files de pieds. Une file sur dix représente l'achour, sans minimum. Pour le riz également, aucun minimum n'est déterminé. A la récolte, une botte sur dix, ou bien un panier sur dix est mis de côté et représente l'achour.
Pour l'igname, il n'est pas, en principe prélevé d'achour ; cependant, dans les familles pieuses, une partie du lougan est consacrée à Dieti^et les tubercules qu'on y récolte sont réservés pour la charité.
Il est très rare au surplus qu'un musulman soit dans le cas de payer la zakât. Les troupeaux de trente têtes de bœufs, de quarante têtes d'ovins ou caprins sont extrêmement rares, et l'on ne cite guère que le cas d'un marabout de Kadioha, qui ait été, il y a fort longtemps, dans l'obligation, toute morale d'ailleurs, de payer la zakât sur son troupeau de bœufs.
Les marabouts et les musulmans du pays savent fort bien que la zakât et l'achour devraient être remises à l'autorité religieuse, et contrôlées par elle. Mais on se méfie de son honnêteté, et chacun dispose des quantités prélevées sur
ses récoltes, à sa guise, pour faire des charités soit à des pauvres, soit à des personnages religieux, soit aux orphelins, soit à ceux qui n'ont pas pu faire de plantations. Il y a peut-être là une ébauche intéressante de nos futures sociétés de prévoyance et d'aide agricole. Inutile de dire qu'aucune comptabilité n'est dressée, aucun contrôle exercé, et qu'aucune obligation matérielle n'étant imposée au fidèle, les pauvres sont le plus souvent oubliés. Le fidèle dispose de ses zakât et achour à sa guise et à la satisfaction de ses intérêts.
L'aumône, chez tous, se fait avec une extrême parcimonie; elle est M'ailleurs rarement spontanée, quoique toujours volontaire.
A signaler, chez les musulmans de vieille date, l'existence d'une coutume, à vrai dire fort peu répandue. Certains, parmi ces musulmans, non tant pour accomplir un acte pieux que pour se ménager des alliances, des amitiés utiles, donnent leurs filles en mariages à des marabouts influents, des almamys vertueux, sans qu'aucune dot ne soit versée ni stipulée. C'est ce qu'on appelle « donner sa fille en charité ». Cette coutume, on le sait, est proscrite par le Droit musulman.
Le jeûne. — La lune du mois du Ramadan, vue en un point quelconque, indique le commencement du jeûne en principe. Cependant, quand le Ramadan tombe en saison des pluies, où le ciel est toujours chargé de nuages, le jeûne est ouvert par une déclaration de l'almamy prin» cipal du pays. Il commence le lendemain et se poursuit pendant trente jours consécutifs. 11 se termine par la même déclaration, sauf conflit entre les marabouts et divergences d'application, ce qui arrive assez souvent.
Lorsqu'un jour est inobservé par cas de force majeure, il est remplacé par un jour à la suite du mois du Ramadan. L'inobservation volontaire du jeûne est astreinte à une
expiation théorique de soixante jours. Cette expiation (Soundioulou) était autrefois rachetée par la mise en liberté d'une captive ou la distribution aux pauvres d'un certain nombre de paniers de céréales. En réalité, on n'a pas une idée très nette de ces rachats, et l'on n'en tient guère compte dans la pratique.
Les cas de rupture déjeune sont:
Le fait de manger et de boire durant la journée ;
Le fait de porter à la bouche une guésé (bâtonnet pour les dents) ;
Le fait de mâcher un kola, même sans avaler la pulpe ;
Le fait de cohabiter avec une femme durant le jour ;
Le fait pour une femme d'avoir ses menstrues.
Le jeûne n'est en rien une abstinence de nourriture : si l'on ne mange pas le jour, on se rattrape la nuit; on fait entre les prières du crépuscule et l'aurore de véritables orgies culinaires et l'on dort le jour.
Le jeûne, dans ces conditions, n'est pas pénible. Dans la plupart des villages musulmans, la prière de la nuit pendant le Ramadan est faite en commun, généralement sur une place, au marché, ou dans un endroit découvert, voisin de la mosquée. Ces prières assez impressionnantes, et d'une véritable grandeur, sont appelées « Sari nihatou ».
Pèlerinage. — Contrairement à la Sonna, le pèlerinage n'est pas considéré comme une des obligations de la religion musulmane. C'est un grand luxe, une façon comme une autre d'acquérir un grand renom de sainteté avec les profits qui entourent toujours les saints personnages dans tous les pays, mais, on n'a jamais cru ici, et l'on ne croit pas encore, être un mauvais musulman à considérer le pèlerinage comme un hors-d'œuvre, très coûteux, fort pénible, et à lui préférer sa tranquillité.
Le pèlerin partait seul jadis avec tous ses captifs de traite. Il les monnayait en chemin, et, après un voyage à la mode noire, marqué de longs repos, qui durait au moins dix ans, revenait au pays, sans un seul captif. Il est vrai que les dons qu'il recevait alors le dédommageaient amplement de ses peines.
Les gens ne sont plus assez riches maintenant pour pouvoir espérer faire ce pèlerinage qui, encore une fois, comme la Guerre sainte, n'est pas considéré comme obligatoire. Autrefois les guerres, si elles ruinaient la grande majorité du pays, enrichissaient, de captifs au moins, les gens qui savaient profiter de l'état de guerre et ménager tous les partis. C'était le cas de quelques musulmans, grands fournisseurs d'armes et de poudre, gros marchands de captifs aussi. Ces gens-là pouvaient évidemment se payer ce luxe, d'autant plus facilement que le voyage était surtout payé des ventes successives de captifs.
L'itinéraire suivi était celui-ci: réunion locale àOdienné ou àTouba, ou à Bolon, ou à Kong ;
Réunion générale, soit simultanée, soit successive, à Bondouk-ou, De là on traversait la Haute Gold Coast, et le pays Haoussa. On contournait le Tchad par le sud ; et par rOuadaï, le Kordofan et Khartoum, on arrivait à la mer Rouge.
Aujourd'hui, c'est toujours à Bondoukou que se fait le départ, mais comme on n'utilise plus la voie de terre, on se rend à Coomassie, point terminus du chemin de fer et à Secondée, où l'on s'embarque sur un vapeur anglais pour les Canaries. Là, transbordement, soit sur Marseille, soit sur Tanger, où l'on se mêle à la foule des pèlerins de l'Afrique du Nord ou de l'Afrique occidentale.
Quelques pèlerins, surtout dans l'Ouest de la Colonie, trouvent plus simple, rompant avec l'antique passage par Bondoukou, de prendre le train à Bouaké et le bateau pour Marseille à Bassani.
DOCTRINE, OBLIGATIONS LEGALES ET PRATIQUES CULTUELLES 2g I
Tous les pèlerins du Bas-Soudan et même plusieurs du moyen Niger, de Ségou àTombouctou, empruntent l'une ou l'autre de ces deux voies : il ne faut pas oublier en effet que leurs affaires (bœufs, kolas etc.) leur ont appris depuis longtemps le chemin de la Côte d'Or et de la Côte d'Ivoire.
Tous ces pèlerins ne semblent plus jouir d'une extrême et particulière considération. C'est sans doute que les fidèles noirs ne se rendent pas compte de l'énorme somme de souffrances et de fatigues qu'entraîne le pèlerinage pour un des leurs et du grand mérite qu'il y a à l'accomplir. Et puis le pèlerin revient chez lui après 2, 5 ou 10 ans d'absence : il reprend ses occupations et rentre dans la vie commune et l'on ne s'apercevrait pas, sidésormais son nom n'était précédé de Lagui, Ladji, Al-Hadji, qu'il a parcouru l'Orient. Qu'a-t-il vu? qu'a-t-il retenu ? Vraiment, pour les Noirs, le pèlerinage aux Lieux saints de l'Islam est d'une utilité tout à fait contestable. Relatons toutefois qu'en dehors d'un certain prestige moral, tout platonique, le pèlerin tire quelques bénéfices plus positifs de la vente,, désormais licite pour lui et sans frein, des menus objets de piété de La Mecque : eau de Zemzem, poils du Prophète, gravier du sanctuaire, pierres ou étoffes qui ont touché la Kaaba, etc..
Il n'y a actuellement dans toute la région Occidentale (Odienné, Touba, Ouorodougou) aucun musulman vivant qui ait effectué le pèlerinage à La Mecque, aucun même. qui, étant parti dans ce but, soit encore attendu des siens. Le dernier musulman qui soit allé à La Mecque est mort depuis i5 ans. Du reste les marabouts d'un certain âge ne se rappellent avoir vu que trois Hadj.
Le nommé Al-Hadji Ahmadou Bambo de Congoasso, parti vers i855 à La Mecque, n'en revint qu'en 1870, et mourut, il y a i5 ans, à Congoasso:
Le nommé Al-Hadji Karamorho Karaboué, parti vers.
1840 et revenu en i85o mourut en i885 à Dantougou, son village natal.
Enfin, le nommé Al-Hadji Moussa Karamorho, deTonhoulé, parti vers 1860, ne revint que 16 ans après dans son village, et mourut l'année suivante en 1877.
Aucun de ces Hadj n'a laissé de relation écrite de son voyage, et personne aujourd'hui ne se rappelle les impressions éprouvées et racontées par eux.
Quelques faits puérils sont seulement restés dans les mémoires. On se souvient encore que lorsque ces saints hommes se lavaient le corps, on se disputait l'eau qu'ils laissaient tomber à terre, afin de pouvoir faire des ablutions dans une eau bénite par le contact de leur corps.
On se rappelle aussi que Al-Hadji Ahmadou Bambo reçut, le jour même de son retour de La Mecque, quatre jeunes filles comme épouses, et que cette avalanche conjugale dura plusieurs mois.
Cet arrêt total dans les pèlerinages de La Mecque doit être attribué sans doute au fait que la Haute-Côte d'Ivoire fut soumise entre 1860 et 1898, à une très longue série de guerres (Vakaba Touré, Mori Ouli Cissé de Kankan, Vakourou Bamba, Samory) qui appauvrit considérablement le pays, et bien que les musulmans se fussent mis, en général, à l'abri des attaques, ils n'en demeurèrent pas moins atteints par cet appauvrissement collectif et par l'arrêt complet de la vie économique du pays. L'insécurité intense qui régnait partout empêchait les moindres voyages : chacun restait chez soi pour éviter d'être pillé ou tué en chemin.
Il y a d'autres empêchements: l'opposition de la famille par exemple. René Caillié signalait déjà le fait il y a un siècle.
« Je donne, dit-il, pour exemple Arafan-Abdallahi, mandingue de Kankan, homme d'à peu près 40 à 45 ans, qui
se privait du plaisir et même du devoir religieux de faire un pèlerinage à La Mecque pour ne pas déplaire à son vieux père, dont il ne pouvait obtenir le consentement. »
La Guerre sainte. — Le mélange si profond des populations musulmanes et animistes dans l'Ouest de la Haute- Côte d'Ivoire, leur unité racinale et leur interparenté ont rendu les premières tolérantes à l'égard des infidèles et ont fait passercette tolérance dans les mœurs. Nous verrons plus loin que les prescriptions du Coran et de la Sonna relatives aux mariages, étaient ici perdues de vue, qu'en particulier non seulement les unions légitimes des femmes fétichistes avec des sectateurs de l'Écriture étaient et sont permises, mais que cette autorisation légale avait été étendue aux mariages des fétichistes avec les femmes musulmanes.
Les deux fractions de la population appartiennent toutes deux au groupe malinké. Plus à Test, Malinké et Mandé- Dioula sont encore des branches cousines de la famille Mandé. Toutes sont intimement mêlées par des liens de consanguinité. Pourraient-elles se combattre au sujet d'une prescription coranique que beaucoup ignoraient ? Évidemment non, et l'on allait plus loin, puisque l'on tolérait la plupart du temps que les femmes animistes, même légitimes, conservassent leur foi, et l'on donnait des filles musulmanes à des animistes. Les deux populations, issues d'un même tronc indiscutablement, ont trop réagi l'une sur l'autre, se sont trop intimement mêlées pour que la conception même du Djihad fût possible chez les musulmans.
Nous avons vu, au contraire, que les marabouts ne faisaient rien pour l'extension de l'islam chez les fétichistes, redoutaient de voir la foi nouvelle s'implanter chez des néophytes parfois gênants, et déconseillaient souvent les
conversions. Pourquoi auraient-ils donc couru ces risques d'une guerre, pour un but qu'ils ne désiraient pas, bien au contraire?
Il convient pourtant de signaler que quelques guerres de conquérants du Nord, Va Kaba Touré d'Odienné, Mori Oulé Cissé de Kankan, en particulier, ont été déguisées en Djihad contre les infidèles. En réalité, ces conquérants n'ont songé qu'au brigandage, à la rapine et l'acquisition fructueuse d'esclaves fétichistes, de race senoufo, et n'ont pas hésité, lorsqu'ils se sont trouvés en présence de musulmans, décidés à défendre leur « Banmana», à les confondre avec ces Banmana, à massacrer les marabouts et à détruire leurs villages et leurs mosquées. La ville sainte et lettrée ■de Kong en sait quelque chose. Le Djihad n'avait rien à faire à cela, puisque les captifs acquis servaient aux conquérants, soit comme objet d'échange, soit comme travailleurs, soit, pour les femmes, comme concubines sans qu'il soit jamais venu à l'idée de ces prétendus défenseurs de la foi coranique de la leur imposer. Cet apostolat n'a jamais, du reste, trompé personne.
Il est même intéressant pour conclure de narrer l'épisode suivant, rapporté par Ripert, et qui établit combien souvent les musulmans locaux étaient de cœur beaucoup plus avec leurs cousins et voisins fétichistes qu'avec les bandes, prétendues apostoliques, qui venaient exercer leurs méfaits dans le pays.
Il s'agit de la conduite du village Gomanasso, envers les fétichistes et envers Saranké, fils de Samory, en 1892.
Se dirigeant vers Kong, Saranké Mori avait été fort bien reçu par le village musulman de Gomanasso (Ouorodougou) et avait du reste comblé les gens de ce village de cadeaux. Sa horde (Kéré) s'était installée aux environs du village, où elle demeura près d'un mois, sans que le moindre incident eût troublé ces relations entre le village et le fils de l'almamy.
Poursuivant sa route, l'armée de Saranké Mori eut à traverser des villages fétichistes, dépendant de Gomanasso. Malgré son amitié envers ce bourg, ces villages furent pillés, brûlés, les habitants tués ou réduits en captivité. Le chef du village, Aliou Cissé, voulut quitter Gomanasso pour ne pas rester dans un pays où tout l'accablait de honte et dont les survivants l'accusaient de félonie. Il en fut empêché par les musulmans du village qui lui dirent : « Aliou, Saranké Mori a trahi notre amitié en massacrant nos Banmana, qui avaient foi en nous. Nous ne pourrons survivre à cet affront, et nous obligerons Saranké Mori à nous tuer, toi en tète, pour le laver. » Aliou resta donc. Quelques années après, au lendemain delaprise de Sikasso, Saranké Mori revint à Gomanasso, les mains pleines de présents. Il trouve le tata fermé. Il fit appeler Aliou, qui sort du village avec toute la communauté musulmane, et paraît ainsi, sans une parole devant le fils de l'almamy. Celui-ci s'étonne, salue Aliou qui ne répond pas. Saranké Mori s'irrite, il menace. Alors Aliou se répand en injures envers la félonie de Saranké Mori, l'accuse de l'avoir épargné, pour mieux le déshonorer, lui crie que seul son sang et celui de son village rachètera le sang des Banmana versé. Aliou fut exécuté immédiatement avec la majorité du village. Seul son fils Siko, actuel chef de Gomanasso, au moment où il allait être exécuté, fut sauvé par des gens d'Odienné, dont il avait épousé une femme.
C'est là sans doute un exemple de véritable grandeur morale. Il établit, pour autant qu'il est complètement véridique, que la « guerre sainte » n'est comprise dans les obligations morales des musulmans de la Haute-Côte d'Ivoire.
Il s'agit bien entendu de la guerre sainte, telle que la comprennent les Noirs, c'est-à-dire la lutte contre les païens fétichistes qui les entourent, non pas dans un but de prosélytisme, mais comme le moyen de s'approprier, sans l'ombre d'un prétexte, les richesses des infidèles et leurs
2gb ÉTUDES SUR l'islam en côte d'ivoibe
personnes mêmes. Il n'a jamais été question de faire la guerre sainte aux Blancs. C'est la xénophobie, ou l'esprit de résistance à nos conquêtes qui ont pu seuls provoquer des hostilités à notre égard.