LA PHYSIONOMIE MORALE DES TRIBUS DE LA FORET
I. Croyances et rites animistes. — Les peuplades de la foret sont fétichistes ; leurs croyances et pratiques ne diffèrent pas sensiblement d'une tribu à l'autre.
On admet généralement l'existence d'un être suprême, « Niamia Pri », qui domine toutes les affaires humaines, mais de si loin et de si haut qu'il n'y intervient jamais, ni en bien ni en mal. Cette vague et lointaine divinité est rarement invoquée ; on se borne à lui offrir de temps en temps, et sans cause bien définie, quelques petits sacrifices peu coûteux. Le véritable maître spirituel, de l'indigène, maître craint, bien traité, bien nourri, est le fétiche.
Chaque village a son grand fétiche, le « Membo », que fait parler le féticheur, suivant les cadeaux qu'il reçoit.
Chaque famille a également le sien ; elle le tient généralement de son plus lointain ancêtre, et chaque chef de fa mille le transmet à son successeur, en lui divulguant les rites spéciaux sous lesquels il aime à être adoré. Toutefois ce fétiche lui-même n'est ni omnipotent, ni éternel : qu'il
n'exauce pas les vœux, qu'il ne détourne pas le malheur, il est déclassé et remplacé par un autre ; ainsi en usent ces paysans calabrais qui frappent et insultent l'effigie du saint récalcitrant.
On fait des cadeaux au fétiche, surtout des œufs, que mangent les civettes.,: mangoustes et serpents.
Certains fétiches, particulièrement puissants et redoutés, exigent du sang humain, et il v a peu de temps encore l'usage des sacrifices humains était courant chez les chefs importants, lors de certaines circonstances solennelles.
A l'heure actuelle encore, chaque fois qu'une tribu s'est insurgée contre notre autorité, c'est par des sacrifices humains qu'elle a donné le signal de la révolte. On peut dire pourtant que partout où notre administration peut se faire sentir, ils ont pratiquement disparu. Les sacrifices de bœufs et de chèvres sont toujours en honneur.
Le fétiche c'est n'importe quoi : une statue grossière de bois, mais le plus souvent la chose la plus inattendue : un vase, un débris de poterie ou de bois ou de fer, un canon de fusil, un ustensile quelconque, un arbre. Il n'a de valeur que celle que lui attribue celui qui l'a déclaré fétiche et pour lui seulement.
Le véritable maître de la société indigène est le sorcierféticheur. Il n'est pas seulement l'organe par lequel parle le Membo du village, c'est aussi l'auxiliaire de la justice et le guérisseur. Par tempérament, il est observateur et astucieux. Il est toujours le mieux renseigné du village, et s'il est honnête, il fait dire la vérité au fétiche et condamner les coupables. Il prépare les fétiches ou boissons que l'on fait prendre, au tribunal de village, aux plaignants, aux témoins et aux prévenus. De reff"et produit par ces boissons, parfois vénéneuses et mortelles, on conclut à la culpabilité ou à l'innocence de l'accusé. On comprend combien dans ces- cas est prépondérante l'action du féticheur.
L'expression très employée de « prendre le fétiche » si-
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gnifie aussi « prêter serment », sans qu'il soit nécessaire de rien absorber. On prête alors serment sur un fétiche qui tuera le coupable parjure. Souvent même, on touche du doigt la terre, puis le bord de la langue, en disant: « Que cette terre m'empoisonne, si je mens, » et on lève la main. Il ne faut pas trop s'illusionner sur la valeur de tous ces serments.
Tel est le rôle du sorcier dans ses beaux jours ou le rôle du « bon sorcier». Mais à côté, il y a ceux, prêtres du mal, qui sont voués à des œuvres néfastes. C'est parmi eux qu'on trouve les auteurs de crimes rituels, d'empoisonnements, d'envoùtem.ents, d'ordalies sanglantes qui foisonnent dans la société indigène.
En 1918, dans le haut Cavally, quatre sorciers couverts de peaux de singe à long poil attaquent, au détour du sentier, un indigène inoffensif. Ils s'acharnent après lui, lui déchirent avec leurs ongles et leurs dents la figure, la poitrine, les bras, lui arrachent les oreilles, lui coupent la verge. Ils veulent « manger de la viande», et garder les débris pour leurs filtres et talismans. Ils expliqueront en justice qu'ils faisaient nuitamment tam-tam dans une de leurs cases, sans que personne pût les entendre. A quelle séance de magie noire pouvaient-ils se livrer?
Qu'on ne croie pas d'ailleurs que ces primitifs soient inaccessibles à tout sentiment. La crainte du châtiment les retient souvent. L'un d'eux, poursuivi pour meurtres, avouait de lui-même : « J'ai tué un homme, il y a quatre ans. J'en avais attaqué un autre, mais il avait un bon grigri. Il m'a saisi par la main et blessé gravement, et depuis « je n'ai plus fait diable », ni blessé personne. » (décembre 1917). Ainsi leur passion exacerbée est pour eux «le diable ». On ne résiste pas quand on est <k possédé » par le diable et on est irresponsable. Cette conscience se manifeste même après coup et devant l'appareil judiciaire. On en voit rire aux éclats, si un témoin rapporte un fait ma-
cabre (cuisson de la victime, etc.). Ils ne paraissent pas jouir de toutes leurs facultés, ou en tout cas n'en jouissent pas comme nous. C'est ici vraiment qu'on saisit sur le vifcette mentalité spéciale des primitifs que l'école de Durkheim appelle la mentalité «prélogique ».
Si les sorciers sont féroces, féroces au point qu'on voit des mères sacrifier leurs enfants, la foule le leur rend bien à l'occasion ; quand l'un d'eux est convaincu d'un crime rituel, il n'est pas de supplice que la vindicte publique ne lui inflige.
2. Impressionnabilité religieuse. — L'extrême impressionnabilité religieuse, déjà signalée chez les populations de la côte, se retrouve chez les peuplades de la forêt. On a pu constater, ces dernières années, des faits religieux de nature à transformer en une génération la physionomie spirituelle de la région.
En 191 8, le pays baoulé fut parcouru en tous sens par des émissaires, d'origine inconnue, propageant l'ordre divin suivant : « Tuer ou vendre tous les animaux domestiques de couleur noire ; détruire toutes les plantations d'ignames noirs {n^an en baoulé). Ces émissaires insaisissables menaçaient de mort tous ceux qui n'obéiraient pasà la parole divine. Malgré tous les avertissements des autorités, la population obéit si bien et clandestinement que le cheptel fut, en peu de temps, réduit d'un tiers et que la dévastation des champs d'ignames noirs entraîna pour une bonne part, dans les années 1918 et 1919, assez sèches de par ailleurs, deux terribles disettes. Des troupeaux entiers de porcins, le seul bétail, ou tout au moins le principal bétail de certains cantons, disparurent. Les hommes étaient à la rigueur autorisés à manger les ignames noirs, mais à condition que ce fût dans la brousse et hors de tout regard. Cette autorisation était refusée aux femmes, et elle s'aggravait de la prescription des gombos verts et des arachides.