I. — Conception et naissance
On a vu quelle liberté est laissée à la jeune fille avant son mariage, quelles excitations déguisées elle subit vers la prostitution, et cela de la part même des siens. On a vu encore que la femme adultère et son complice n'étaient en somme passibles d'aucune pénalité grave. Il résulte de cet ensemble de circonstances que le lien rattachant la femme à son mari est fort mince, et l'on peut dire que l'adultère est de règle, pour la femme, comme pour le mari d'ailleurs ; par suite, une grande partie des indigènes est certainement de conception illégitime. Le mari du reste connaît les débordements de sa femme, comme celle-ci connaît les siens. Il ne se fâche que si son infortune, supportée gaîment d'ailleurs, devient par trop scandaleuse,
La grossesse illégitime, si elle ne le satisfait pas trop moralement, comble par ailleurs un des désirs les plus chers à tous les noirs : avoir une nombreuse famille, et ici surtout, beaucoup de filles. S'il ne proteste pas — et il s'en garde bien — l'enfant issu des relations de sa femme et de ses amants, est incontestablement sien, puisque, époux légitime de la femme, il endosse la paternité de ces enfants. Et quelquefois même, s'il est lui-même dans l'impossibilité physique d'être réellement père, il accueillera avec plaisir une grossesse dans laquelle il n'est pour rien, mais qui lui rapportera les mêmes avantages qu'une paternité réelle. Beaucoup même, dans cet état d'esprit, poussent l'immoralité jusqu'à l'abjection, se faisant, pour se créer, coûte que coûte, une famille, qu'ils ne peuvent eux-mêmes former, les véritables entremetteurs de leurs épouses.
Signalons en passant que dans les gros villages musulmans, qui sont d'ailleurs renommés pour leur immoralité, Kong, Bondoukou, Mankono, Kani, etc., la grossesse est une gêne pour les femmes, habituées à la plus grande
INFLUENCE DE l'iSLAM DANS LE DOMAINE SOCIAL 845
liberté d'allures. Aussi, les cas d'avortement volontaire sont fort nombreux, au grand désespoir des maris qui cependant n'osent rien dire.
Au cours de la grossesse, la femme continue à vaquer à ses occupations et surtout à fréquenter les marchés qui sont ici de véritables lupanars. EUe ne cesse ses occupations ordinaires que le plus tard possible.
La mère est délivrée par des matrones de la famille ; aucun homme, même le mari, n'assiste à l'accouchement. Les accidents sont peu fréquents, moins rares cependant, semble-t-il, dans les milieux musulmans que dans les milieux animistes.
Dès sa naissance, l'enfant est lavé à l'eau chaude par les matrones. L'ombilic, soigneusement noué, est enduit de karité; de l'antimoine est souvent passé sur les paupières de l'enfant. Un fil blanc lui est noué autour de la taille. L'enfant est alors placé près de la mère et le mari est autorisé à pénétrer dans la case. On vient congratuler la mère? on félicite le mari, et tout se termine par une bombance, comme seuls en savent faire les noirs, et par une distribution de sombé aux assistants. Dans la plupart des villages musulmans, l'enfant reçoit son nom, dès sa naissance, soit de son père, si c'est un fils, soit de sa mère, si c'est une fille. L'almamy est souvent consulté à ce sujet, au cours de la visite de courtoisie qu'il vient faire au père. Chez les fétichistes au contraire, on attend souvent plus d'un an avant de donner un nom à l'enfant.
La mère reste étendue sur une natte pendant un jour ou deux, rarement plus, à moins que les couches aient été difficiles; elle reprend aussitôt ses occupations. Sauf de rares exceptions, remarquées et coonues, la femme ne reprend ses relations sexuelles avec son mari — ou avec son amant — que lorsque l'enfant marche, c'est-à-dire dix-huit mois après sa naissance. Beaucoup croient même nécessaire de prolonger cette abstinence jusqu'au sevrage du bébé, c'est-
à-dire vers trois ans. Cette règle est quasi générale, car l'on prétend que le coït prématuré empoisonne le lait de la mère et fait périr l'enfant. Les plaintes des maris à ce sujet sont assez fréquentes, accusant l'inconduite de la mère, lorsque l'enfant meurt. En général, la conduite de la mère pendant l'allaitement est irréprochable.
L'allaitement dure au moins jusqu'à l'âge de trois ans, souvent jusqu'à 4 ans. Malgré tous leurs défauts et leur immoralité foncière, les femmes d'ici, surtout les femmes musulmanes, sont de bonnes mères.
En cas d'absence de lait, la mère confie son enfant à une femme, en général de sa famille, qui lui donne le sein. Cet allaitement est payé cinq francs par mois. Le lait ne confère au nourrissson aucun lien de parenté avec sa nourrice, mais constitue cependant un empêchement à son mariage avec ses sœurs de lait.
La femme a la haute main sur tous ses enfants au cours de l'allaitement. Après cette période, elle n'a la garde que de ses filles, le père prenant les garçons. Le père a, par la suite, assez peu de relations avec ses filles qui prennent naturellement l'empreinte de leur mère. Adulées, choyées, fêtées, les petites filles musulmanes sont de terribles enfants gâtées, volontaires, capricieuses, violentes même envers leur mère, qui rit de leurs caprices ou de leurs colères; elle passe sur ces écarts de caractère comme elle tolérera ou encouragera même leurs écarts de conduite. Ce sont de déplorables éducatrices que la plupart des femmes noires.