Uislam et la coutume
L'influence de l'islam dans la vie de l'individu est en somme relativement faible. Ce qui donne au musulman du Nord africain son caractère particulier, c'est l'unité de sa vie, tout entière soumise à la loi religieuse. Il n'a qu'une seule loi, qu'un seul code, le Coran, et tous les livres musulmans, réglant sa vie sociale, individuelle, familiale, économique et religieuse, en découlent. L'unité de sa doctrine, religieuse et sociale, est complète. Ici, au contraire, il y a dualité absolue, entre la vie religieuse, qui vise à être orthodoxe, et la vie sociale. La première est régie par le livre, avec une ponctualité et un formalisme incroyables. Au contraire, la seconde est régie par les coutumes animistes, souvent en contradiction absolue avec les lois tirées des livres musulmans. Par la fréquence des mariages mixtes, les coutumes fétichistes, en somme faciles et commodes, se sont installées au foyer même, ont façonné les
enfants; le Farhama fétichiste a imposésa loi aux adultes. On s'est habitué à penser en fétichiste, ne réservant sa rigueur que pour les seules pratiques cultuelles. En fait, il n'y a que des différences insignifiantes entre les sectateurs du prophète et les animistes; tous pensent exactement de même, tous vivent et agissent de la même manière.
Peut-être l'Islam imprime-t-il sur ses fidèles une discipline mentale, une morale et un esprit de famille plus accentués. Eloignés des débordements avilissants des fétichistes, de certains au moins, comme la boisson, les musulmans conserventen général, malgré tout, une certaine tenue morale, surtout dans la vie privée; les enfants témoignent à leurs parents un respect et un attachement inconnus chez les fétichistes ; les liens familiaux sont plus étroits et empreints d'une discipline qui n'existe pas chez les animistes. Avec cela, dans leurs affaires, ils manifestent un esprit plus actif, une intelligence plus profonde, un sens pratique plus développé, tout en montrant le plus souvent une incroyable absence de préjugés, un cynisme et une amoralité inouïs. Il en est de même dans leur vie sentimentale.
Il faut dire qu'à côté de ceux-là, certains musulmans constituent au contraire de fort belles figures. L'Islam a donné à tous un orgueil sans bornes et un sentiment réel de la supériorité des musulmans sur les fétichistes. Il y en a beaucoup qui ont une véritable tenue morale, un caractère très droit, et une intelligence ouverte. Ceux-là sont entourés d'un profond respect, et ils constituent un frein puissant pour tous ceux qui les écoutent. Ils sont malheureusement trop peu nombreux.
En somme, la grande majorité des musulmans a facilement mis d'accord la morale fétichiste, à laquelle ils étaient fatalement astreints ici, et si conforme, elle-même, à la mentalité noire, et la morale musulmane, si encline à l'indulgence pour toutes les faiblesses humaines.
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Le père est en principe détenteur de tous les biens de la famille, et les fils, en principe toujours, travaillent pour lui. Cela est souvent vrai, et c'est réellement remarquable lorsque l'on considère à côté, l'anarchie complète des familles animistes. En retour, le père doit protection à ses enfants, et doit les pourvoir d'épouses. Il n'y manque que rarement et consacre une bonne partie de sa fortune au paiement des dots de ses enfants. Il justifie ainsi laconfiance que ses fils lui témoignent. Au contraire, lorsque les enfants voient leur père ne songer qu'à lui et dépenser sa fortune uniquement au paiement de dot pour ses épouses personnelles qui, on le sait, ne peuvent être dévolues à ses enfants, mais seulement à ses frères, ses fils ne songent alors qu'à travailler pour eux-mêmes, afin d'acquérir par leur travail les épouses que leur père leur refuse.
Ce cas, si fréquent chez les fétichistes, se rencontre rarement chez les musulmans, où l'esprit paternel et la soumission filiale sont relativement accentués.
Du chef de famille, en principe, l'autorité est absolue, mais combien ce principe est tempéré par les contingences et les exigences de la vie journalière.
Envers ses fils, il est bien le chef, le patriarche et le prêtre, l'analogue, en moins noble, du pater familias antique. Nous verrons plus loin quelle est sa situation visà-vis de ses femmes et de ses concubines.
Pour les captifs, le chef de famille avait tout pouvoir, même celui de tuer, envers les captifs de traite. Il pouvait en particulier les vendre à sa guise. Il n'en était pas de même des captifs de case, qui formaient une sorte de clientèle, parfois puissante, de la famille; le chef avait des devoirs et obligations bien déterminés à l'égard de ces captifs et il ne pouvait en particulier les vendre à sa guise. A leur égard, il était souvent dans la même position qu'à l'égard de ses fils : responsable de leurs actes, de leurs dettes, de leurs délits et de leurs crimes, devant toujours
dédommager les parties lésées, sans que les captifs de case n'aient, à son propre égard, d'autre devoir que de lui fournir seulement trois matinées de travail par semaine.
En principe, la femme n'a le droit de rien posséder : tout appartient à son mari. Elle doit cependant normalement donner à ses filles les bijoux indispensables à toute femme du pays: anneaux d'or, bracelets d'argent, garniture de tête, dits libé, en argent, colliers et ceintures de perles. Mais le mari, en cas de besoin, est toujours en droit de la dépouiller du fruit de son travail. En réalité, il s'en garde bien. Malgré tout, la situation de la femme musulmane est loin d'être aussi bonne ici que par exemple chez les animistes de la forêt.
L'instruction des femmes est quelquefois assez poussée, quoique toujours moins que celle des hommes, certaines femmes obtiennent le turban, mais c'est là moins la récompense de leur science que de leur piété et de leur âge. Quelques femmes arrivent pourtant à une certaine notoriété. C'est ainsi qu'une femme de Mankono, Maféréma Karamorho, aujourd'hui décédée, avait fait, durant toute sa vie, les mêmes études que les hommes, et avait reçu le même turban que les marabouts. Aussi possédait-elle, sur le retour, une école très fréquentée, même par des talibés adultes. Il en fut de même de sa sœur, Ma Kounhoulé Karamorho.
Il faut remarquer que le turban — consistant la plupart du temps en une simple bande blanche, nouée autour de la tête, sans fez, n'est attribué aux femmes qu'à l'âge, où leur état physiologique leur permet de se passer de relations sexuelles, et d'être, ainsi que les hommes, en état virtuel de pureté latente, pour pouvoir, après ablution, faire les prières rituelles de chaque jour. Nous avons vu, en effet que le flux menstruel met les femmes en un état d'impureté que ne peuvent effacer les ablutions faites avant la
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prière, et par suite, rend cette prière non valable et même sacrilège.
Il n'y a actuellement, dans la Haute-Côte d'Ivoire, que 4 ou 5 femmes adonnées à l'enseignement : la plus réputée est Mata Karamorho (Fatimata) qui aide toujours, et supplée parfois son mari Ma Salanka Karamorho. Elle s'occupe principalement de l'éducation des filles (Ouorodougou).