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Le ménage musulman

La polygamie est générale chez les musulmans. La plupart cependant n'atteint pas le nombre de femmes légitimes, tolérées par le prophète, la moyenne des femmes étant de trois. Dans les ménages plus nombreux, aucune distinction n'est faite entre les femmes légitimes et les concubines, sauf peut-être que celles-ci, étant plus jeunes, sont généralement plus choyées. La première femme a en principe la haute main sur la tenue du ménage — et elle est généralement la femme de confiance de l'époux, qui n'a pas de secrets pour elle et qu'elle renseigne journellement sur les écarts de conduite des autres femmes, ses compagnes. A vrai dire, nous verrons plus loin que le concubinage légal n'a en rien diminué ici la fréquence de l'adultèrebilatéral.

Avec ses servantes (captives), le chef de famille prend toutes les libertés, jusqu'au jour où l'une d'elles devient enceinte. Ne pouvant alors avoir un enfant ca-ptif, il est obligé d'admettre la femme non libre parmi ses concubines. Nous verrons plus loin quelle est généralement sa conduite, et celle des autres femmes vis-à-vis de la nouvelle venue. Lorsque les relations du maître vis-à-vis de sa captive étaient suivies de grossesse, ou si elle avait su prendre un certain empire sur lui, elle était admise au rang des

concubines, ou encore il la faisait épouser par un de ses captifs de case, qui s'en montrait très honoré.

Les femmes préparent, chacune à leur tour, les repas de leur mari ; chacune ne préparant qu'un seul repas de la journée. Les vivres bruts leur sont donnés par le mari, chacune à leur tour et directement. La plus vieille des femmes a seulement un droit de contrôle sur l'emploi des denrées alimentaires. Le fait, pour le mari, de ne pas fournir les vivres nécessaires à la femme, dont c'est le tour de préparer le repas, constitue pour la femme, objet de ce traitement, une injure grave. Il en est de même, quand il lui refuse, lorsque c'est son tour de cuisine, le repas qu'elle a préparé.

Par contre, il arrive souvent qu'une femme nouvelle soit mal accueillie et qu'au moindre signe de faveur spécial, difficile à refuser à la nouvelle épouse, une véritable levée de boucliers se produise parmi les autres épouses, se jugeant délaissées. Elles s'entendent alors pour boycotter le couple, et refusent énergiquement, d'un commun accord, de préparer la cuisine et de se livrer aux travaux ménagers.

La chose arrive souvent actuellement pour les femmes d'origine captive, qui sont toujours, et pour des raisons spéciales, particulièrement choyées de leurs maris : celuici craint en effet que sa femme, anciennement captive, ne se souvienne un jour de sa qualité native, et ne le quitte, en en faisant état auprès de l'administration. Aussi met-il en jeu tous les moyens et toutes les séductions pour lui enlever même la pensée de fuite; mais c'est alors chez les autres femmes la grève des repas, celle des soins domestiques, le sabotage, et même la grève très spéciale « à la Lysistrata ».

La vie conjugale est ainsi souvent un enfer. Les femmes, en dehors de leur inconduite, se jalousent férocement entre elles, non seulement à cause de leur époux, mais encore à cause de leurs amants. Les cancans, les médi-

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sances abondent; un espionnage, constant et d'une malveillance atroce, des faits et gestes même les plus intimes du mari, des jalousies mesquines, des haines venimeuses, des disputes continuelles, empoisonnent sans cesse la vie du malheureux polygame. Quelques coups de trique ne suffisent pas à rétablir l'ordre, et enveniment encore les relations. La somme de haine régnant à Tintérieur des ménages, quelquefois en apparence unis et disciplinés, est vraiment inouïe. N'était l'orgueil incroyable du noir, qu'il place dans le nombre de femmes et d'enfants, comme l'indice de sa richesse et de sa position sociale, il n'est pas douteux que les neuf dixièmes des maris souhaiteraient ardemment d'être débarrassés de leurs harpies, et que la monogamie leur paraît un paradis à côté de leur enfer.

René Caillié a décrit avec une grande exactitude la condition de la femme. « Les disputes, dit-il, sont très fréquentes, car les femmes de ce pays sont d'un caractère difficile, et les maris très exigeants. Ces malheureuses peuvent être assimilées aux esclaves par les travaux pénibles auxquels on les oblige : elles vont chercher l'eau et le bois à des distances très éloignées; leurs maris les envoient faire les semences, arracher les mauvaises herbes, ou faire la récolte. Lorsqu'elles suivent les caravanes, ce sont elles qui portent les fardeaux sur leur tête, et les maris suivent gravement à cheval. Ils les grondent sévèrement pour la moindre faute qu'elles commettent; alors elles crient, tempêtent et courent dans le village, en se plaignant à haute voix de leur injustice ; ils n'y font pas beaucoup d'attention, car ils ne croient jamais avoir tort; et la dispute se termine par des coups de fouet, donnés à la femme, qui pleure et crie, jusqu'à ce que les anciennes du village arrivent à son secours et rétablissent la paix dans le ménage. J'ai remarqué qu'après avoir été frappées, elles devenaient très souples : elles ne sont pas vindicatives; il est vrai

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qu'elles n'y gagneraient rien; le troisième ou le quatrième jour, elles sont aussi gaies qu'à l'ordinaire. Elles n'oseraient lever la main sur leur mari pour se défendre; elles ne se permettent jamais la moindre plaisanterie avec lui. »

Les femmes prennent amplement leur revanche dans la vie familiale. Les hommes y sont vraiment sous leur domination, y vivent sous leur férule, et ne plastronnent que loin de leurs regards et de leurs propos moqueurs. Elles se révèlent souvent dans l'intimité de véritables harpies. Elles ne sont que bonnes mères, et encore abusent-elles souvent de l'autorité qu'elles exercent sur leurs enfants, en particulier sur leurs filles, pour leur faire épouser la haine qu'elles ont contre leur père. Celui-ci n'a alors d'autre ressource que de déserter son foyer et d'aller « Baro Ké » (bavarder) chez les voisins. De là, la fréquence des relations entre indigènes dans le village même, ou de village à village. Les femmes ne se privent guère non plus de recevoir ou de visiter qui leur plaît, se souciant fort peu des ordres et des conseils que leur dispense leur seigneur et maître au sujet de leurs relations.

René Caillié qui a vu (1827-1828) de plus près que quiconque les femmes Malinké, dit : « Sous le rapport des souffrances physiques, les femmes sont très courageuses : elles se livrent aux travaux les plus pénibles pendant le temps et jusqu'au dernier moment de leur grossesse; elles accouchent sans se plaindre; on croirait qu'elles n'éprouveiit aucune douleur, et le lendemain, elles reprennent leurs occupations.

« Les mères ont une tendresse et des soins extrêmes pour leurs enfants; elles les confient rarement à des étrangères; elles les nourrissent toujours elles-mêmes et les portent partout sur leur dos, attachés à leur pagne, comme chez tous les nègres. »

Le harem fermée et jalousement gardé, n'existe pas. Le lou (ensemble des cases de la famille) conjugal est au con-

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traire largement ouvert. Y entre qui veut. Les cases sont irrégulièrement disposées autour d'une cour, et chaque femme a généralement la sienne, où elle habite avec tous ses enfants, sauf les fils devenus pubères, qui ont alors leur case. Les époux méfiants préfèrent mettre deux ou trois femmes dans chaque case, en général les jeunes avec une matrone, afin d'empêcher ce, qu'en définitive, ils ne peuvent jamais éviter. Bien peu de femmes, du reste, se laissent imposer cette condition; car elles demandent, et obtiennent toujours finalement, une case unique.

L'adultère est facile, on dirait même inévitable, dans la situation des noirs de ce pays.

Chaque femme en eff'et connaît exactement, longtem.ps à l'avance, les jours où elle doit cohabiter avec son mari, d'autant plus que celui-ci ne peut déroger au tour habituel, qu'avec l'autorisation de toutes les feirimes. Nulle alerte, nulle surprise n'est donc possible et l'adultère est inévitable, logique même.

Les gynécées abondamment peuplés, sont fréquentés surtout chez les fétichistes, mais ne manquent pas chez les musulmans. A Bondoukou par exemple, l'almamy Kounandi Tamité a 7 ou 8 femmes; à Dabakala, on retrouve la même proportion.

A Mankono, les trois musulmans dont le gynécée est le plus peuplé sont l'almamy Gbouakéri Fofana, son neveu Vanli Fofana, et le chef de famille des Karamorho, Saïdi Karamorho. Ils ont chacun dix femmes. Le nommé Séko Cissé, à Gomanaro, almamy et chef du village, en a 23; mais en général, dans les villages musulmans, la moyenne des femmes composant les ménages est de trois. Chaque femme de ces ménages moyens reste donc sur neuf jours, 6 jours inoccupée, et ne cohabite pas durant ce temps avec son mari.

Elle le met largement à profit. L'adultère est d'ailleurs

gL^néral, également chez les hommes mariés; mais l'adultère des hommes n'est possible que durant la journée, tandis que celui des femmes est généralement nocturne. En effet, le mari est dans l'obligation légale de cohabiter avec chacune de ses femmes pendant trois nuits, et cela sans solution de continuité. Il ne peut négliger simultanément toutes ses épouses, ou bien laisser celle, dont c'est le tour, seule la nuit, sous peine de se voir boycotté par toutes ses femmes sans exception, coalisées contre lui, ou bien insulté et même souvent battu par l'épouse délaissée. Au contraire, la femme jouit, pendant la plupart de ses nuits, de la plus extrême liberté, hors le temps légalement consacré au mari. Il suit de là que les femmes adultères le sont surtout avec des célibataires et des jeunes gens, les hommes mariés étant forcés de demeurer chez eux la nuit.

En réalité, la grande majorité des femmes du pays, musulmanes comme fétichistes, s'adonnent à la prostitution, surtout, comme c'est le cas, dans les centres musulmans, pour les femmes qui font du commerce et fréquentent les marchés. Elles y vont avec leur seule beauté, et leurs plus beaux pagnes et bijoux, et en reviennent avec des charges de kolas, qui n'ont coûté que des traits à l'honneur du mari. Celui-ci d'ailleurs en profite et préfère ne point demander de comptes à sa femme. A l'est, Bondoukou et Bouna; au centre Kong; dans l'Odienné, Odienné, Samatiguila, etc. ; dans l'Ouoroudougou et la forêt limitrophe, Diorholé, Touna, Toubalo, Soukouroughan, Léapla, pour les kolas, Niakabi, Boron, Loinguédougou et Yritchélé, pour les denrées vivrières, passent pour de véritables lupanars.

Signalons que de nombreuses femmes, dans les gros centres musulmans comme fétichistes, refusent obstinément de se marier, préférant se consacrer, leur vie durant, à la prostitution. Ces femmes deviennent de plus en plus nombreuses dans les centres européens, surtout Bouakè,

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Dimbokro et Abidjan. La prostituée, rentrant dans son village, riche de bijoux, d'argent et de pagnes, est toujours honorée.

Beaucoup de femmes considèrent donc la grossesse et la maternité comme des charges pénibles, les empêchant de vivre leur vie de liberté et de débauche. Aussi les cas d'avortement sont-ils fréquents, et cette fréquence est vraiment inquiétante. Elle est très mal vue des indigènes; mais, malheureusement sous la terreur constante de leurs femmes, ils n'osent rien dire, et les pratiques demeurent malheureusement toujours impunies.

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