Autorité
L'autorité politique, exercée par le Massa ou Farhama, ici généralement fétichiste, est en principe absolue. Elle l'est réellement, si le Massa ou Farhama est puissant, et le seul régime est, dans ce cas, celui de son bon plaisir; mais l'anarchie règne en maîtresse et chacun se croit et est libre de toute autorité, si le Massa est faible ou menacé par de puissants ennemis, extérieurs ou intérieurs. Dans ce cas» le Farhama était obligé dépasser momentanément son au-
torité au Kérémassa (chef de guerre). En somme, l'autorité politique est essentiellement variable et évolue depuis la forme patriarcale, si le Massa est bienveillant, mais fort, à la tyrannie la plus dure, s'il est cruel et despotique et s'il aies moyens de satisfaire à son despotisme, en passant par l'anarchie absolue, si l'autorité du farhama est débile.
Le royaume est héréditaire dans la famille fétichiste, qui en a la garde, et transmissiblepar héritage, suivant la coutume animiste de l'héritage, à l'aîné des frères du roi défunt et, en cas d'extinction des frères, au fils aîné du défunt, A défaut de frères et de fils, le commandement est acquis au fils aîné du défunt, c'est-à-dire, à l'aîné des neveux du défunt. Les musulmans n'avaient aucune autorité spéciale dans ces royaumes fétichistes. Cependant, dans beaucoup d'endroits, les musulmans, plus intelligents, plus hardis, et peut-être aussi, en raison de leur foi, plus respectés^ fournissaient généralement les Kérémassa (chefs de guerre), ayant sous leurs ordres les guerriers du royaume, de tout statut, qui les reconnaissaient pour leurs chefs. Il suit de là que les musulmans possédaient souvent entre leurs mains, avec l'autorité des Kérémassa et la majorité de la population, la possibilité de s'emparer du pouvoir politique : on n'en cite guère comme exemple que les États musulmans de Kong. Mais il est exact de dire que les musulmans ont toujours préféré, avant notre occupation comme actuellement, leur eff'acement politique plein de charmes, de profits et d'irresponsabilité, aux tracas du pouvoir. Du reste, la situation du Kérémassa était, en elle-même, pleine de profits, puisqu'il disposait de tout le butin recueilli à la guerre et ne donnait que ce q^ui lui plaisait au farhama, auquel souvent il parlait en maître.
Le farhama rend en principe une justice souveraine, lève des amendes, ordonne la guerre, a le droit de mort, d'où son nom. Mais c'est là le principe : il peut tout, s'il est fort,, et ne peut rien, s'il est faible.
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Si le farhama est héréditaire, le Kérémassa est, au contraire, choisi par les jeunes gens. En principe, tout jeune homme influent, beau parleur intelligent, peut aspirer à ce titre. Il se fait des partisans, les groupe, les aguerrit, et lorsqu'il se sent assez fort, pour un motif quelconque, se met en campagne, sans même demander l'avis du Massa. Si la guerre est heureuse et le butin abondant au début, les recrues, avides de pillage, affluent: si au contraire les premières escarmouches sont malheureuses, l'infortuné Kérémassa, abandonné de ses troupes, rentre au village, en butte à la colère du farhama, devenu soudainement plus hardi. Le malheureux chef de guerre, non content de sa déchéance, se voyait souvent obligé de payer aux familles intéressées le prix du sang pour les jeunes gens qu'on l'accusait maintenant d'avoir fait tuer.
A côté de ces chefs fétichistes, il y avait quelques villages — on les a vus plus haut — qui, entièrement islamisés, possédaient des chefs musulmans. Quant à l'autorité religieuse, elle n'appartient point à la famille du chef de village ; le pouvoir, dans ces villages, est transmis héréditairement, par ligne directe, suivant les règles et restrictions indiquées plus haut pour les successions musulmanes.
Avant les événements d'une certaine gravité, le farhama réunissait les vieillards et les chefs des familles patronymiques, fétichistes comme musulmanes, de son village et des villages de son royaume, intéressés à la décision à prendre. L'Almamy était toujours présent à ces assemblées, mais il n'y avait point voix prépondérante.
Le farhama suivait généralement la décision prise en commun. C'était d'ailleurs son intérêt, car, en cas d'insuccès, il était ainsi couvert par la décision des autres.
L'Islam n'a eu aucune action sur les coutumes politiques des indigènes. Soumis à l'autorité politique des fétichistes, les musulmans ont passivement accepté cete sujétion et
n'ont jamais songé à réagir : bien au contraire ils se sont imprégnés, dans la vie courante, des mœurs et des coutumes fétichistes et les ont adoptées presque intégralement. Au fait, sans doute, ces noirs islamisés n'ont-ils fait que conserver les mœurs et habitudes auxquelles ils étaient habitués avant leur islamisation et, n'ayant jamais vécu qu'au contact de fétichistes, pouvaient-ils opérer dans leurs mœurs une révolution en copiant celles des musulmans de longue date, croyant et vivant d'après le seul Coran ? Évidemment non. Ils avaient reçu l'initiation religieuse et réellement, au point de vue strict, ce sont de bons musulmans; au moins a'U point de vue de la volonté de foi ; mais en ce qui concerne la vie courante, ce ne sont et ne peuvent être que des fétichistes.
Leur action politique a généralement été nulle. Sans doute, certains musulmans ont-ils été particulièrement vénérés de tous, musulmans comme fétichistes, mais cette influence a été purement personnelle et non particulière à leur statut. Un musulman inconnu n'est pas plus respecté qu'un fétichiste également inconnu. Dans les conseils, les vieillards et chefs de familles musulmans ne valaient plus que les vieillards et chefs de familles fétichistes qu'autant que leur influence personnelle valait plus que celle des animistes. Sinon, aucune différence ne se manifestait entre eux. Sans doute, plus cultivés, plus intelligents en général, plus orgueilleux aussi et d'esprit plus lucide, voyaient-ils souvent leur influence prépondérante dans la vie de la cité, et leur avis personnel souvent suivi : mais, toutes choses égales d'ailleurs, un fétichiste d'égale intelligence et ambition, pouvait aisément obtenir une influence semblable.
En un mot, l'Islam n'a jamais eu ici de vie propre au point de vue social et sa vie politique s'est toujours confondue avec la vie politique des fétichistes, à l'égard desquels ils se trouvaient politiquement dans un état de demisujétion.
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A chaque famille fétichiste est généralement accolée, dans les régions mixtes, une famille musulmane: ce sont les m.arabouts de la famille fétichiste. Leurs querelles sont communes, et ils ont pour rôle d'attirer les bénédictions du ciel sur les infidèles, tandis que ceux-ci doivent protection aux musulmans.
Il en est de même pour les tribus : la famille du chef avait ses musulmans qui priaient pour elle, mais en revanche, en obtenaient aide et protection. Une famille fétichiste partait-elle en guerre, elle était suivie par la famille musulmane et réciproquement. Dans les guerres de village à village ou de canton à canton, les musulmans et les fétichistes d'un parti combattaient de part et d'autre l'autre parti, également mixte. C'est dire combien l'action des musulmans fut intimement liée à la vie du pays, mais elle ne le fut point, à vrai dire, au point de vue musulman, où les islamisés conservèrent toujours leur individualité ; elle le fut en tant que membres d'une même cellule sociale. En d'autres termes, les musulmans ne se considérèrent jamais comme vivant une vie particulière dans la société noire du pays, mais au contraire, en partagèrent toutes les agitations et se considérèrent toujours comme membres d'une même société homogène dans ses lois, dans ses coutumes et dans sa race, croyant seulement d'une façon différente en l'Audelà.
Dans ces conditions, leur action, en tant que musulmans, est bien difficile à démêler. On ne retrouve nulle part, dans la vie du pays, de coutumes indiquant seulement une tentative d'ingérence musulmane orthodoxe dans la vie sociale. La seule qu'on puisse invoquer serait peut-être la circoncision, mais elle est d'un usage général, et l'excision des jeunes filles. Encore, rien ne peut prouver que celle-ci, également usitée par une partie des musulmans, tandis qu'elle est d'un usage général chez les animistes, n'ait pas été imposée moralement par ces derniers aux islamisés.
SyS ÉTUDES SUR l'islam en côte d'ivoire
L'action des islamisés sur les fejnmes et jeunes gens fétichistes varie avec la personnalité de celui qui l'exerce et ne vaut que par cette personnalité. En principe, aux yeux des femmes et jeunes gens fétichistes, un musulman n'apparaît pas a priori paré déplus de prestige qu'un animiste de même âge et d'égale intelligence. Il est vrai que rarement les filles musulmanes sont données en mariage à des animistes et qu'au contraire nombreuses sont les jeunes filles fétichistes mariées à des musulmans. Ces dernières ne s'en considèrent pas comme plus honorées. Nous avons vu plus haut qu'elles étaient pratiquement laissées libres de conserver leurs pratiques fétichistes ou d'embrasser la foi musulmane. Cette dernière éventualité se présente rarement, les femmes préférant toujours, tant qu'elles sont jeunes, ne point se charger la conscience d'une religion mal cominode et propre, malgré toute son indulgence aux péchés de la chair, à faire naître le remords après l'inconduite. Elles en sont quittes pour l'adopter, l'âge du calme venu, afin de se faire une face de respectabilité tardive.
Quant aux jeunes gens, très rares sont ceux qui, de leur propre mouvement, se préoccupent de troquer leurs croyances païennes contre la foi islamique. Il n'y a guère que ceux qui sont confiés jeunes par leurs familles à des marabouts, qui se soucient de faire honneur à leur foi nouvelle et s'en trouvent, en retour, honorés.
En définitive, on voit que l'Islam, lui-même, n'exerce aucune action propre dans les milieux fétichistes. Une peut en exercer que par des individualités particulièrement respectées.
i3. — Le village.
Les Mandé vivent essaimes au milieu des populations Malinké fétichistes (Ouest) Senoufo (Ouest et. centre), Koulango et Abron (Est) soit en de petits villages autonomes,
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soit, dans les grandes agglomérations, en quartiers distincts, qui peuvent être des fragments même de l'agglomération, soit plutôt des sortes de hameaux, à quelques mètres de l'agglomération Senoufo ou Koulango. Le village où le quartier est clos par un mur d'enceinte en briques sèches ou banco, qui va de case à case extérieure. 11 arrive même qu'à l'intérieur du village les cases d'une même famille sont reliées entre elles, extérieurement^, par un mur de banco, de sorte que le groupement familial forme un petit quartierdans le village.
Les agglomérations Mandé se signalent tout de suite par leur apparence urbaine et soudanaise. Des ruelles étroites et tortueuses courent entre des maisons grises à murs et à terrasse en argamasse, à vestibule et à patios. Les gargouilles de terre ou de bois arrosent le passant, en lui rappelant les villages de la vallée du Niger. Les fenêtres minuscules à grillages de bois, et de style arabe, ressemblent tout à fait aux moucharabiehs. Les portes, leurs vantaux souvent travaillés, leurs serrures, souvent ciselées, semblent une adaptation locale de l'Orient. Tout prouve immédiatement qu'on est dans une ambiance Mandé et musulmane.
Les coutumes urbaines des Mandé musulmans diffèrent peu en somme de celles des populations animistes qui les entourent, mais il est à remarquer que les mœurs commerciales des Dioula et leurs perpétuels déplacements font que leurs villages, à moitié vidés de leurs habitants, paraissent toujours désertiques. De plus, les cases, non réparées à temps, s'écroulent et achèvent de donner à l'agglomération un aspect lamentable. La différence est sensible avec les villages Senoufo voisins, propres, bien entretenus, et grouillants d'habitants.
Les Mandé-Dioula, plus commerçants que cultivateurs, n'ont pas, au même titre que les Senoufo, Abron et Koulango, ces mœurs de nomadisme agricole qui caractérisent les populations de la savane. L'exode, à certains moments
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de l'année, vers les hameaux et campements de culture n'est pas généralisé et ne constitue pas pour eux un véritable rite de la vie agraire.