L'alimentation
L'alimentation des peuplades islamisées du Nord n'a rien qui la distingue spécialement de celle de leurs voisins animistes. Remarquons seulement que l'anthropophagie .avait absolument disparu, dès avant notre arrivée, que le gibier ou le bétail doit être généralement abattu suivant
le rite musulman et enfin que le porc est éliminé de ralimentation. Ce n'est pas qu'on n'en rencontre pas quelquefois dans les villages ou champs dioula, mais ils viennent du village ou du quartier voisin, malinké ou senoufo. Ce goût de la viande interdite n'est d'ailleurs pas spécial aux fétichistes. Les musulmans ne se privent pas pour manger clandestinement un quartier de sanglier ou de porc. Ils ne se cachent pas toujours d'ailleurs, et en mangent ouvertement, en affectant l'ignorance de l'origine de cette viande ou de sa nature. Caillié rapporte un fait amusant, qui survint à Timé en août 1827. Le chef de village lui avait donné un morceau de viande, qu'à table il reconnut être du sanglier. Comme il posait pour musulman, il prit peur, et fît, dit-il : « difficulté de continuer, car je craignais de me compromettre, mais mon jeune guide de Sambatikila, moins scrupuleux, me conseilla de suivre son exemple en m'assurant que c'était très bon. Les Mandingues, malgré leur superstition, ne se font aucun scrupule de manger la chair de cet animal, quoiqu'elle soit expressément défendue par le Coran ».
La boisson est généralement l'eau, mais s'accompagne quelquefois de liqueurs fermentées, où le Prophète trouverait à redire : le bangui ou- vin de palme, une sorte d'hydromel alcoolisé, et surtout le dolo ou bière de mil ou de maïs, sont fort en honneur chez tous les^^Mandé, musulmans ou animistes. Il est vrai que les marabouts, qui tiennent à leur réputation, y mettent quelques formes : ils ne boivent pas en public, mais se rattrapent dans leurs cases.
Un reproche plus grave qu'on pourrait faire à l'islam, c'est que ses adeptes, les dioulas, ont été, chez les populations sylvestres, les plus actifs propagateurs de l'absinthe, du gin, du genièvre et autres aflPreux alcools de traite. Loin de préserver la région de l'alcoolisme, ils l'ont soumise, par leur commerce et leurs tentations, au joug de l'ivrognerie la plus dégradante.
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Une dernière remarque, touchant l'hospitalité alimentaire. Elle est beaucoup moins pratiquée chez les musulmans que chez les fétichistes. Cela tient sans doute à ce que les Mandé musulmans, tous plus ou moins dioulas, et liés par leur solidarité religieuse et commerciale, ont de gros frais de réception et qu'ils mettent beaucoup plus de mauvaise grâce à accueillir un étranger douteux que ne le font les fétichistes. René Caillié fait, à plusieurs reprises, la même remarque, et il était mieux placé que quiconque pour en vérifier la justesse.
i8. — La musique et la danse.
La musique et la danse sont mêlées intimement à toutes les manifestations de la vie familiale et sociale du peuple Mandé, et y atteignent même une perfection remarquable.
Il serait hors de propos de s'étendre longuement sur cesujet, mais il convient tout de même de citer en entier la:description des funérailles d'une femme malinké de Timé (Odienné), faite par René Caillié en 1828, et remarquable d'exactjtude. J'ai assisté dans les mêmes conditions aux funérailles d'une femme à Kong, le 5 avril 1920. A un siècle et à 3oo kilomètres de distance, il n'y a rien de changé, et je laisse la parole à la description plus savoureuse et qui paraîtra moins tendancieuse, de Caillié. On verra quelle part importante la musique, le rythme, la cadence, la danse, tiennent dans ce fait divers de la vie familiale : des funérailles. Il en va de même pour tous les autres phénomènes sociaux.
« Un jeune Mandingue célébrait les funérailles de sa mère, décédée il y avait à peu près quinze jours : le jour même de son décès, j'avais été attiré dans son voisinage par le bruit de la musique. Je vis dans sa cour deux grosses caisses faites dans le genre des nôtres, avec des cymbales
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que l'on agitait fortement; les femmes du voisinage accouraient et apportaient quelques petits présents pour rendre hommage à la défunte : on les déposait dans un grand panier rond, placé exprès au milieu de la cour, pour recevoir ces offrandes; ensuite ces femmes prenant un maintien triste, se mirent en file, et suivirent la musique en marchant en cadence, remuant les mains et la tête, en signe d'affliction ; quelquefois elles battaient la mesure, en frappant les mains l'une contre l'autre, et chantant un air lugubre. Cette scène dura toute la journée. Je demandai si les cadeaux que l'on apportait dans la cour de la défunte seraient mis en terre avec elle, car les Bambaras ont cet usage superstitieux; les Mandingues dirent qu'il n'existait pas chez eux, et que les présents serviraient pour célébrer la fête du dégué-sousou.
« Le 8 janvier 1828 fut le jour de la fête : elle eut lieu près de l'humble habitation de la défunte, à l'ombre de gros bombax, qui paraissaient aussi vieux que la terre ; la musique, assez bien composée, consistait en quatre grosses caisses, autant decymbales, et six hautbois, comme ceux du Ouassoulo que j'ai décrits. Les musiciens étaienttous Bambaras, car la rigidité du Coran ne permet pas aux musulmans de s'adonner à la musique (i).
« Plusieurs petits enfants, le corps couvert de feuilles d'arbre bien arrangées, ayant sur la tête quelques plumes d'autruche, tenaient dans chaque main un panier rond avec une anse, dans lequel il y avait des morceaux de fer et des cailloux ; ils accompagnaient la musique, en sautant en cadence et agitant leurs paniers, qui faisaient entendre un cliquetis d'un effet bizarre. Il y avait deux chefs de musique qui réglaient les moments où l'on devait jouer; ils
(i) Les Bambaras de Caillié sont les Malinké fétichistes. Il est inexact que la musique leur soit exclusivement spéciale. Les Malinké musulmans ont sur ce point les mêmes goûts et les mêmes mœurs que leurs cousins fétichistes.
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étaient couverts d'un joli manteau en réseau de coton très blanc, avec une frange autour; ils avaient un bonnet noir, bordé d'écariate et de cauris, et garni de quelques plumes d'autruche ; le corps de musiciens se tenait debout, au pied d'un baobab.
« L'assemblée était nombreuse, et tout le monde proprement habillé ; les hommes s'étaient affublés de tout ce qu'ils avaient déplus beau ; j'en vis plusieurs avec un petit coussabe, couleur de rouille, tout parsemé d'amulettes^ recouvertes de petits morceaux d'écariate et d'étoffe jaune : les uns étaient armés de fusils et les autres d'arcs et de flèches comme s'ils allaient au combat ; ils portaient aussi de grands chapeaux de paille ronds, fabriqués dans le pays. Ils faisaient tous ensemble le tour de l'assemblée, en sautant et dansant au son de la musique, que je trouvais très agréable; de temps à autre, ils paraissaient furieux, tiraient des coups de fusil, et couraient de tous côtés en jetant des regards menaçants ; les hommes, armés d'arcs et de flèches, simulaient aussi la fureur ; ils couraient comme s'ils allaient se jeter sur l'ennemi, et faisaient semblant de lancer des flèches. Ces hommes étaient suivis d'une quantité de femmes proprement habillées, ayant chacune sur le cou un pagne blanc, qu'elles tournaient de côté et d'autre en marchant au son de la musique, et observant le plus grand silence. Les premiers qui se trouvaient fatigués se retiraient, et étaient bientôt remplacés par d'autres, qui venaient surprendre l'assemblée. Ceux qui sortaient de la fête couraient bien fort, et étaient suivis de quelques musiciens, qui les accompagnaient en jouant jusqu'à leurs cases, et là, ils recevaient en cadeau quelques noix de kolas. Vers le milieu de la fête, tous les hommes, parents de la défunte, parurent habillés de blanc; ils étaient en file sur deux rangs; ils tenaient chacun à la main un morceau de fer plat, sur lequel ils frappaient avec un autre plus petit; ils firent le tour de l'assemblée en observant la mesure et
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chantant un air triste et sonore; ils étaient suivis par des femmes, qui répétaient le même chant en chœur et en frappant des mains par intervalle. Le fils de la défunte les suivait; il était bien habillé et armé d'un sabre, mais ne paraissait pas très affecté. Après avoir fait le tour de l'assemblée, ils s'éloignèrent, et les danses guerrières recommencèrent. Deux vieillards, parents de la défunte, étaient les ordonnateurs de la fête; ils parlaient au public à haute voix et faisaient l'apologie des bonnes qualités de leur parente. La fête finit par un grand repas : on mangea le cabri que l'on avait tué le matin. Je remarquai avec plaisir que le silence et le bon ordre n'avaient pas cessé de régner tout le temps de la fête, qui fut très gaie. La jeunesse dansa presque toute la nuit. Le jeune fils de la défunte s'éloigna du souper qu'il donnait, et vint partager le nôtre. »
Les instruments, dit Delafosse, sont de deux sortes : les uns, ne produisant chacun qu'un son unique, ou plutôt ne donnant qu'une note unique, sont destinés à marquer le rythme, chose qui semble tenir la place la plus importante dans la musique nègre; à cette classe appartiennent les tambours de diverses formes et de tailles variées, à une ou à deux peaux, les clochettes de fer, les bâtonnets de bois, ies calebasses remplies de cailloux, les courges creuses et longues, les trompes de bois, de corne ou d'ivoire.
La seconde catégorie comprend les instruments dont chacun peut donner une gamme de sons plus ou moins étendus : ce sont les hautbois, les ^flûtes, les flageolets, les guitares et enfin les balan ou xylophones, dans lesquels le son des touches de bois est augmenté et modifié à l'aide de calebasses creuses, suspendues au-dessous des touches.
Les musiciens et les danseurs de caractère font partie de la caste des griots, dans laquelle se recrutent aussi les "bouffons de cour et les bardes officiels, qui amusent ceux qui les paient et chantent, ou plutôt crient leurs louanges.
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Mais la danse est un passe-temps cher à toutes les castes, à toutes les classes de la société, à tous les âges, à tous les sexes et à toutes les religions, dans le pays qui nous occupe. « Quand le soleil se couche, l'Afrique danse, » disait Burdo. Il n'y a guère que les gens âgés et vénérables, les marabouts, les chefs, qui n'y prennent pas part, par souci de leur dignité. Encore voit-on de vieilles femmes s'y livrer avec frénésie, et quelques chefs risquer des pas, qui ne sont pas toujours très élégants, mais qui excitent toujours les hourrahs de la foule.
Ces danses ne manquent ni de grâce ni d'originalité. René Caiilié note à diverses reprises qu'il a « pris plaisir à les voir se divertir », que leur « musique est agréable ». Il existe dans quelques localités de véritables corps de ballet qui auraient certainement un gros succès dans nos musichalls parisiens, notamment celui de Kimbérila, justement célèbre à la Côte d'Ivoire. On observe que les danses des Malinké et Dioula musulmansdiffèrent complètement des ébats chorégraphiques des populations sylvestres et même savanaises voisines.