‹ Études sur l'Islam en Côte d'IvoireChapitre 58 sur 67 · I. — Agriculture · texte numérisé non relu

I. — Agriculture

On verra plus bas que, dans beaucoup de centres, les musulmans, hommes et femmes, s'adonnent uniquement au commerce. Ils ne font dans ces villages que fort peu de cultures, et vivent sous la dépendance économique, en ce qui concerne les denrées vivrières, des populations fétichistes environnantes. C'est le cas de tous lesgrands centres : Bondoukou, Kong, Séguéla, Touba. Il faut voir combien est curieuse la vie des musulmans de ces centres au point de vue agricole et commercial. C'était également le cas de nombre de villes de second plan : Kadioha, Séguéla, Kani, Boron, avant la libération des captifs. Mais actuellement, le population fétichiste y étant insuffisante pour nourrir la population musulmane, celle-ci a dû, les captifs partis, se résigner, et se mettre à son tour à travailler la terre. Elle l'a fait non sans rechigner, et actuellement encore, les cultures de ces villages sont moins considérables et moins bien tenues que celles des fétichistes environnants.

Pendant le temps laissé libre par les travaux des champs, toute la jeunesse musulmane s'égaille dans toutes les directions et va faire du commerce, surtout dans la forêt, et

(i) Renseignements dus souvent aux administrateurs Le Campion et Ripert

vers Bamako ou Kankan, dans l'Ouest ; vers Bouaké, Sikasso ou Bobo, au centre ; vers la Gold Coast ou le Sud, à l'Est. Cette pratique est assez malheureuse : beaucoup de ces jeunes gens, intelligents et travailleurs, préfèrent rester hors de leurs villages et demeurer à Daloa, Bobo, Bamako, Kankan ou Bcruaké, où ils peuvent librement s'adonner à leurs occupations favorites, le commerce. On verra plus loin les conséquences sociales de cette tendance. Mais dès maintenant, on peut signaler quelle répercussion profonde ces mœurs ont sur le coût ordinaire de la vie. Ce coût est deux fois plus cher au pays musulman qu'en pays fétichiste, où l'on trouve tous les produits agricoles en grand nombre et à bon marché. Dans les cantons mixtes, l'équilibre s'établit par une moyenne entre les deux extrêmes.

Dans quelques villages musulmans, le commerce est considéré comme une occupation accessoire pour la saison sèche, en particulier celle qui permet de se procurer rapidement l'impôt: mais les cultures restent la principale occupation des habitants. Dans ces villages alors elles son certainement mieux tenues que dans les villages fétichistes, voisins et de même race (Malinké). Les céréales, le riz, le maïs, le mil et le fonio sont cultivées de préférence aux ignames, et par des procédés meilleurs. C'est ainsi que les daba employées sont plus fortes, plus larges et plus lourdes chez les musulmans, que la moisson du riz est faite par des procédés plus expéditifs, plus rapides, plus propres, et aussi plus économiques au point de vue du rendement, au moyen de faucilles, tandis que dans les villages fétichistes, le riz, une fois mûr, est étèté, épi par épi.

En outre, ces cultures révèlent une discipline de travail et une unité de méthodes qu'on ne trouve pas dans les cultures établies par les animistes, jetées les unes loin des autres. La famille musulmane fait tous ses lougans les uns à la suite des autres, afin de permettre une surveillance

INFLUENCE DE l'iSLAM DANS LE DOxMAINE ÉCONOMIQUE 3 96

plus facile contre les animaux nuisibles sur de grandes étendues, et, par suite, pour permettre une économie de main-d'œuvre. De plus, les plantations étant voisines, chacun peut s'entr'aider facilement. On sent là des familles mieux organisées, travaillant avec plus de cœur sous la direction du chef de famille, et respectueuses de sa décision. Cette méthode de travail contraste d'une façon saisissante avec l'anarchie des fétichistes, et elle permet le travail en commun, facile, discipliné et sans arrière-pensée: •aussi ces cultures sont-elles infiniment plus étendues, tout en étant mieux tenues que celles des villages fétichistes. A ce point de vue, certains villages comme Madji ou Gomanasso (Ouorodougou) sont réellement remarquables et la vue de leurs cultures est vraiment réconfortante. Elles valent celles des Senoufo fétichistes, agriculteurs incomparables, maîtres es arts et travaux agricoles. Mais alors, par un phénomène curieux, la vie agricole réagit fortement sur l'islam du néo-cultivateur. Celui-ci, se rapprochant de la terre, semble se détacher de l'islam et revenir aux coutumes ancestrales. Est-ce de l'atavisme? Est-ce le contact ■et l'exemple des animistes voisins, Malinké et Senoufo, qui sont tous cultivateurs ? Toujours est-il qu'on peut presque poser en principe que « islamisme » est synonyme de commerce et « animisme » de vie agricole, et que tout musulman qui revient à la terre semble perdu pour l'islam, comme tout païen qui s'engage dans le négoce ambulant semble perdu pour l'animisme.

Les Dioula montrent en matière agricole leur supériorité sur un seul point, et encore est-ce une culture individuelle: le coton. C'est surtout aux environs des villages ou des quartiers dioula qu'on trouve des champs cotonniers. Et ce sont eux aussi, excellents tisserands, qui sauront le travailler et le vendre, sous cette forme de bandes bleues ou blanches, qui, depuis la guerre, soutiennent fort bien la concurrence avec les tissus européens. Il est d'ailleurs assez

compréhensible que les Senoufo, qui n'abusent pas du vêtement, considèrent le colon comme une culture d'utilité secondaire.

La grande supériorité des islamisés consiste surtout dans l'élevage. Très friands de laitage, le considérant même nécessaire pour la préparation du Souhourou (Sehour), repas matinal du Ramadan, les musulmans ont généralement très soin de leur bétail, le nourrissent régulièrement, et souvent lui imposent la pratique de la stabulation, toutes pratiques absolument inconnues ou dédaignées des animistes. Les musulmans savent également pratiquer la castration et souvent même réduisent dans le troupeau le nombre des reproducteurs à un chiffre raisonnable. Enfin ils sont remarquables pour les soins à donner aux jeunes animaux nouveau-nés. Aussi le bétail des villages musulmans contraste-t-il avec celui des villages fétichistes, vivant à l'état à demi-sauvage, mal tenu, mal nourri et mal abrité, que l'on est souvent obligé d'abattre à coups de fusil, tant les animaux sont farouches.

La famille musulmane constitue une association agricole étroite, avec des pratiques très étendues d'assistance et de mutualité, nous Favons vu plus haut. En effet, l'achour est prélevé et placé dans des greniers spéciaux, pour le cas de disette ou de besoin des gens de la famille d'abord, des étrangers malheureux ensuite.

Un bon point encore pour les Musulmans : ce sont des dioulas d'origine peule, venus du Macina, qui paraissent avoir introduit le palmier dans la région,, et notamment dans le pays de Bouna où on le rencontre en assez grande quantité. Le nom arabe, à peine déformé (tamaro = dattes), est passé dans la langue du pays.

11 est enfin assez curieux de noter que les Musulmans, qui se préoccupent si peu de la plantation d'arbres fruitiers, avaient la coquetterie d'entourer leurs mosquées, en nombre d'endroits, surtout dans l'Est, de rouges flamboyants.

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