‹ Études sur l'Islam en Côte d'IvoireChapitre 59 sur 67 · Commerce · texte numérisé non relu

Commerce

Les Mandé sont principalement et foncièrement commerçants et colporteurs. René Caillié, après bien d'autres, signalait il y a un siècle (1827), ce génie du négoce ambulant, qui brûle l'âme du Dioula et de son cousin Malinké, et qui a fait, pour les noirs, comme pour nous, que le nom propre Dioula, devenu nom commun « dioula », signifie commerçant ambulant.

« Les Mandingues de cette partie de l'Afrique sont tous marchands; ils voyagent be.iucoup, même dans la saison despluies : mais étant obligésdecharger leurs bagages sur la tête, ils en portent peu, et vont très lentement, en sorte que leur commerce n'estpas lucratif. Ils ne voyagent jamais sans que leurs vêtements soient chargés d'amulettes ou gris-gris, recouverts d'écarlate. Les habitants de cette partie du Soudan n'étant pas hospitaliers, les marchands sont obligés d'acheter leurs vivres, de payer le logement qu'on leur donne, et, dans chaque village, le droit de passe ; il en résulte qu'ils dépensent en voyage une partie de leurs bénéfices. Ils sont toujours armés d'arcs et de flèches, car les fusils ne sont pas communs dans cette contrée. Ils ne marchent jamais sans être munis d'un petit pot de beurrevégétal, qu'ils portent à leur ceinture ; et tous les soirs, après s'être lavés à l'eau chaude, ils se graissent la tête, la figure et une partie du corps ; ils y sont tellement habitués, que la route leur paraîtrait plus pénible s'ils ne prenaient pas cette précaution. De retour de leurs voyages, ils se livrent à roisiveté,'mangent beaucoup et se reposent sur les esclaves du soin des cultures. »

L'activité commerciale indigène des gros centres musulmans est vraiment incroyable. Pas de famille qui n'ait au moins le tiers de ses membres, hommes, femmes ou enfants, sur les chemins pour commercer, isolés ou en

famille, et sans généralement employer de Soufourou (porteurs salariés). La vie de ces dioulas est extraordinaire^ ainsi que les habitudes qu'ils prennent au cours de ces pérégrinations. Ils restent souvent plusieurs années hors de chez eux, reviennent dans leurvillage passer quelque temps,, toujours bien pourvus d'argent, et menant joyeuse vie, comblant parents et maîtresses de cadeaux et repartant ensuite pour plusieurs années rechercher fortune dans la région qui les avait enrichis. Ils forment ainsi la majeure partie de la population des centres européens, situés sur les lignes de chemins de fer. Ce mode d'existence, profitable^ à certains points de vue, aux familles des absents, restées au village natal, est cependant très préjudiciable au pays qu'il prive de sa population la plus valide, la plus intelligente et la plus entreprenante.

A leur rentrée dans les villages, ces jeunes gens font preuve d'un assez mauvais esprit, surtout au point de vue familial, ayant tendance à mépriser les parents qui ne sont jamais sortis de leur village. Nantis d'habitude d'indépendance et de liberté, ils supportent difficilement la discipline paternelle, si faible qu'elle soit. Ceux qui proviennent des petits villages ne peuvent s'y habituer à nouveau et ont toujours tendance à les abandonner pour aller s'installerdans les gros centres de leur pays. Enfin, malheureusement, beaucoup prennent, au contact de races diverses, des habitudes d'intempérance vraiment dangereuses. Il n'est pas possible de croire que ces déracinés constituent sur le reste de la population Dioulaun réel progrès.

Dans les gros villages musulmans, les gens, qui ne font que peu ou pas de cultures, se trouvent à la merci des fétichistes voisins pour leurs achats de vivres. La vie dans ces villages est vraiment curieuse. Les musulmans, de leur côté, se livrent à une spéculation effrénée sur tous les objets d'échanges: le sel, les sombé, les kola, parfois même les bœufs font l'objet de véritables trusts ; les dioulas, en gêné-

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rai musulmans, achètent en masse au moment où les prix sont les plus bas, les sombé au moment de l'impôt; le sel et les bœufs, en saison sèche ;les kolas entre septembre et janvier ; le tout est revendu avec un bénéfice énorme en pleine saison des pluies.

Beaucoup entassent ainsi des stocks considérables, représentant de véritables fortunes. On pouvait voir ainsi, en igi3, un dioula musulman de Mankono, amasser le contenu de dix grandes cases, toutes pleines de sel jusqu'au toit ; un autre dioula, de Mankono également, avait accaparé, dans un but de spéculation, tous les bœufs arrivés du Soudan et disposait encore, à la saison des pluies suivante, d'un troupeau de plus de mille bœufs qu'il revendit en moyenne le double de ce qu'il les avait achetés. Notons que ces opérations se font le plus souvent en famille et ne sont que très rarement l'occasion de différends. Une loyauté commerciale assez remarquable règne entre les membres d'une même communauté.

Pendant que les musulmans se livrent à ces opérations, les fétichistes suivent leur exemple en ce qui les intéresse, c'est-à-dire pour la vente des produits de leurs cultures, trustent à leur tour ignames, rizetmaïs, et les spéculateurs sont à leur tour obligés de passer, pour vivre, sous leurs fourches caudines. D'où un renchérissement très sérieux du coût de la vie dans les villages musulmans, adonnés au commerce.

Les associations à forme syndicale, tant de commerçants que de colporteurs, n'existent pas. C'est assez regrettable, car elles pourraient donner de très bons résultats dans ces communautés musulmanes, étant donnée leur mentalité.

Les dioulas musulmans constituent un grave danger pour les maisons de commerce de Vintérieur, situées hors des voies ferrées, car ils sont logiquement appelés à les

supprimer en leur rendant toute concurrence impossible. Au contraire, ils sont de merveilleux chalands pour les maisons de commerce, situées sur les voies de pénétration de l'intérieur, et dont ils constituent à peu près la seule clientèle. C'est dans ces maisons qu'ils se ravitaillent en marchandises de toutes sortes, faisant souvent de très gros achats. Ils vont ensuite revendre ces marchandises sur tous les marchés, dans les moindres villages. Se contentant d'un très léger bénéfice, comptant leur frais, leur peine et le transport pour peu de chose, ils arrivent à vendre sur les places de commerce de l'intérieur, lesarticles manufacturés, les pagnes et la pacotille, à un prix infiniment moindre que celui des maisons de commerce, grevées de frais généraux, surchargées de marchandises invendables, mal dirigées' et surtout plus ou moins bien servies par leurs employés européens. Plus insinuants que ces agents, sachant mieux prendre l'indigène, lui parlant sa langue, lui offrant à moindre prix les mêmes articles qu'à la boutique, où un accueil froid lui est généralement réservé, ayant toujours le sourire et le mot aimable, le dioula vend très vite sa marchandise, et retourne au bout du rail, au grand émoi des commerçants européens scandalisés de sa conduite, et criant à la concurrence déloyale, alors que ces mêmes dioulas font vivre et prospérer les opérations des maisons mères, situées à la côte ou sur le rail.

La valeur professionnelle des individus est vraiment rem.arquable. Leurs rudiments de langue arabe leur servent à tenir une petite comptabilité des plus élémentaires, mais suffisante. Ils se passent entre eux les prix courants des différentes maisons de commerce et vont toujours à la boutique qui leur offre des prix minima.

Ils sont incomparables dans certains commerces, surtout dans celui des kolas, où seuls ils arrivent à choisir les noix les meilleures en vue de la conservation, et suivent les goûts des populations chez lesquelles ils ont l'habitude de

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commercer. Connaissant presque tous les dialectes agni, gouro et bété, usités dans toute la forêt du sud, productrice de kolas, ils savent parler à l'indigène primitif de ces régions et le convaincre de leur vendre leurs noix de kolas contre leur sel ou leur bétail. Pas toujours honnêtes d'ailleurs, on pourrait même dire rarement consciencieux, ils sont d'une audace extraordinaire et pénètrent dans les tribus les plus farouches, payant souvent de leur vie leur audace, mais faisant toujours de beaux bénéfices. Et avec cela, dans les pires dangers, ils conservent leur sang-froid imperturbable, restent observateurs relativement rigoureux du rite, faisant les prières obligatoires de la journée avec ostentation, délaissant dignement leurs occupations et les discussions engagées, peut-être à dessein, pour accomplir leurs devoirs religieux. Peut-être est-ce là le secret de leur liberté d'allure dans ces régions sauvages, où l'indigène autochtone, barbare et cruel, a conçu certainement, dans sa mentalité primitive, un respect curieux et sacré pour ces gens, sectateurs d'une divinité inconnue, qui la servent avec tant de zèle et lui témoignent un si visible respect. Chose étrange, ces dioulas, au caractère si aventureux, témoignent pour les choses les plus futiles, d'une couardise extrême; mais Tappàt du gain, la hantise des bénéfices, leur font braver tous les dangers avec cette insouciance tranquille qui étonne quiconque les a vus chez eux. Mélange paradoxal de qualités et de défauts, de courage et de lâcheté, leur caractèreest cependantattachant, tellement il est différent de celui des fétichistes, liés à la glèbe et ne s'intéressant qu'à elle, fermés à toute idée nouvelle, routiniers, et dont beaucoup n'ont jamais quitté leur petit village. Les dioulas musulmans sont à l'avant-garde du progrès économique local. Ils ont été les premiers à discerner que le sel soudanais avait maintenant fait son temps dans la forêt, et qu'il ne pourrait désormais plus soutenir la concurrence du sel marin, importé par la voie ferrée. Ils

ont immédiatement mis tout en œuvre pour faire adopter ce sel marin aux populations Dioula d'abord, puis à celles de la forêt. Et leur caractère insinuant, leur insistance opiniâtre et tenace, ont réalisé ce miracle de faire abandonner aux populations les plus fermées et les plus routinières du pays noir, celles de la forêt, le sel qu'elles avaient, depuis un temps immémorial, reçu du Soudan, pour leur faire adopter une denrée nouvelle. Du même coup, ils ont réalisé rapidement de gros bénéfices, tout en donnant aux maisons de commerce de la voie ferrée, un débouché nouveau à un produit, jusqu'alors inconnu dans l'intérieur, et dont les maisons établies dans la région n'avaient pas su prévoir la vogue.

D'autres groupes de dioulas, musulmans aussi, et qui ne font que passer, sont constitués presque exclusivement par des Soudanais, en majorité originaires des contrées de Ségou, Bamako, Siguiri. Ces Soudanais se répandent sur les lignes de caravanes, principalement de novembre à mars; ils poussent devant eux des troupeaux de bœufs et même des chevaux, à destination des pays de la forêt ; du Haut-Cavally et aussi du Haut-Sassandra; ou bien vers ces mêmes régions, par groupes ou isolément, soit à têtes d'hommes, soit à l'aide de bourricots, ils descendent des barres de sel, qu'ils troqueront contre des. kolas.

Exceptionnellement et se livrant au même trafic, on rencontre quelques maures, peul et haoussa. Ces divers indigènes sont les véritables grands coureurs des lignes de caravanes.

Annuellement on peut évaluer à une centaine de mille le nombre de ces caravaniers.

La physionomie des Dioulas est familière dans toute l'A. O. F. A leurs traits généraux qu'il suffise d'ajouter, à notre point de vue, qu'ils colportent contre notre domination des rumeurs tendancieuses, des bruits alarmants; mais rarement, quoique musulmans fervents, ils font dans un

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but religieux de la propagande musulmane, quelque peu militante. Dans la majorité des cas, ils sont apôtres involontaires, inconscients; ils prêchent par leur conduite, mais ne demandent aucune conversion. Parce que croyant à Allah, ils prennent près des fétichistes des airs de supériorité dédaigneuse; ils feront avec une naïve ostentation les prières prescrites; ont-ils réussi dans leur commerce, c'est grâce à Allah; ont-ils subi des pertes, ce n'est point de leur faute, Allah, qui connaît le véritable enchaînement des choses, a voulu qu'il en soit ainsi, Bismillahi! Dans les villages fétichistes, situés sur les lignes de caravanes, tous ces mobiles finissent à la longue par agir puissamment sur la mentalité puérile du noir. Par orgueil, par désir de ne point s'aliéner une divinité, reconnue redoutable par de nombreux fidèles, le fétichiste arrive parfois lui aussi à faire salam, et dans le Panthéon, où il abrite toutes ses idoles, il offrira une place à Allah.

Il faut reconnaître de plus que, commerçants avant tout et ■ par-dessus tout, les Dioulas aiment la tranquillité et qu'ils ont généralement intérêt à la faire régner. 11 faut ajouter aussi, à leur honneur, que leur témérité mercantile bien souvent confina au véritable héroïsme, enfin qu'ils furent tenus bon gré, mal gré, par les populations, impénétrées ou insoumises, à un tel point comme les prophètes de notre venue, comme nos alliés et nos collaborateurs, que maintes fois, à ce titre, ils tombèrent, premières victimes, dès le début des hostilités.

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