IV
gS ÉTUDES SUR l'islam et les tribus du SOUDAN
Ahdoul-Qader Qoreïchi, fils de Taleb Othman, fils d-e Marna, fils d'And Ar Chara. fils d'Al-Imam, fils d'Omar, fils d'Al-Imam Andar, fils de Mohammed Al-Karim, fils d'Al-Fakhar, fils de Mohammed Relli, se rattachait, dit la tradition familiale, à Abd Allah ould Abbas, le cousin du Prophète, et c'est ce qui a valu à ce clan le diamou de Qoreïchi. On n'a pas gardé trace de l'ascendance de Mohammed Relli ; on sait seulement qu'il arriva dans le Sahara vers le seizième siècle et s'installa à Kabirou, vieille ville, dont parlent les traditions locales et qui semble n'être autre que Birou, puis Oualata. Un de ses descendants émigra à Goumbou. L'aïeul du Cheikh vint de Goumbou à Sokolo, et s'y établit, à la fin du dix-huitième siècle. Tous ces Qoreïchi ont une teinte blanche sensible.
Abdoul-Qader fit ses études chez les Maures Glagma, alors réputés les plus instruits du Sahel et fut affilié par eux au Qadérisme.
Il est mort, il y a quelques années, laissant comme héritiers spirituels : a) son fils Oumarou Qoreïchi, né vers i85o, et qui est mort en 1914. Marabout instruit et influent, imam de la grande mosquée, Oumarou vivait à l'écart ; b) son neveu Mamadou Mokhtar Qoreïchi, né vers 1860, assez instruit, mais sans influence ; c) et surtout ses disciples spirituels et élèves : Mamadou Fofana, fils d'Ali, né à Boadié, près de Niamina(Ségou), vers 1860, venu vers 1878 à Sokolo pour y compléter ses études auprès du maître en renom, Abdoul-Qader. Il s'y est marié et fixé. Fort instruit, Mamadou a abandonné son école coranique pour faire à une dizaine de jeunes gens un cours d'enseignement supérieur (théologie, droit, exégèse). Il est très aimé à Sokolo. Dans sa modestie, il se défend d'être moqaddem ; mais tout le monde lui attribue ce titre. Il reçoit des dons de tous les Marka,et même des Bambara de Sokolo, ainsi que de ses anciens élèves qui habitent Banamba, Niamina et Toubakoro (Bamako), Baba Mohammed So^ et Iba Sogona, né vers
1882, maîtres d'une même école d'une dizaine d'élèves, et qui se relaient. L'un professe, tandis que l'autre va faire du commerce dans le Sud de la boucle, en Guinée et au Sénégal. — Les deux frères ": Amadou^ dit Loulou, né vers iBoo, et Amidou Taraoré, né vers 1884, d'origine peule. Ils sont les élèves et disciples de leur frère aîné, aujourd'hui décédé, Mostafa Taraoré. Il se reliait par son père Chékou Taraoré à l'enseignement d'Abdoul-Qader et d'Alfa Ousman, précités. Ils dirigent ensemble une école d'une douzaine d'enfants, dont la moitié de fillettes. Loulou est fort instruit, surtout en droit; il poursuit ses études au détriment de son école, qu'il abandonne à son frère. Amidou est aussi instruit, mais passe surtout pour avoir de grandes dispositions mystiques, qui le conduiront au soufisme le plus élevé. — Ba Sékou Qoreichi, né vers 1870, qui depuis la mort de son frère Saïdou dirige son école. C'est un marabout sans influence.
Alfa Ousman So/i, frère utérin d'Abdoul-Qader précité, était plus jeune que lui et fut son élève et son disciple mystique. Par la suite, il s'égala à lui. Il a laissé quatre fils qui se sont partagé sa succession, a) Chékou Soh, né vers i85o, qui a fait ses études coraniques chez Mohammed Abd Allah ould ^Mohammed, professeur célèbre des Glagma, et les a complétées auprès de son père. Chékou a une grande influence chez les Marka de Sokolo. Il enseigne un peu de droit à 4 ou 5 jeunes gens. C'est un marabout instruit et un moqaddem de l'ouird qadri par pouvoir de son frère Abdoul-Qader et suivant le rameau Glagma. Il est assesseur au tribunal de subdivision et imam de la grande mosquée de Sokolo. b) Mohammed Salah Soh, né vers 1860 et qui vient de mourir en 1914; ancien élève des Glagma, il passait pour peu instruit, mais avait la réputation de savoir parfaitement instruire les fillettes. Aussi son école de 20 élèves en comprenait-elle une quinzaine, c) Ahmadou Soh^ né vers 1860, et ^) Abdour-Rahman Soh, né vers 1870, sans
grande instruction ni influence, ils ont pourtant passé tous deux par les campements Glagma.
Parmi les nombreux disciples d'Alfa Ousman Soh, il faut citer : a) Baba Housseïni Soh, né vers 1880, qui vient de mourir en laissant une certaine réputation ; b) Saïdou Qoreïchi, né vers 1875 et qui vient aussi de mourir. Les autres sont des tolba sans influence.
En dehors de ces deux grandes écoles, qui en réalité n'en font qu'une, il faut signaler, dans l'élément Marka de Sokolo, et toujours par la prédication et souvent par l'aftiliation des marabouts Glagma :
a) Souleyman, dit Ni Doukouré, né vers 1874. Marabout relativement instruit, il se signala, au début de notre occupation, par une certaine opposition, qui lui valut trois ans d'internement à Nioro. Il se tient tranquille maintenant.
b) Baba Doukouré, frère du précédent, que ses intérêts appellent de plus en plus à Sibila (Sansanding).
c) Amidou Silla, né vers 1864, instruit, mais sans influence, et dont l'école compte une douzaine d'enfants, dont un tiers de fillettes.
d) Mamadou Silla, frère du précédent, né vers 1860 et disciple des Ida Ou Blal. Il n'est pas très instruit, mais il a la réputation d'être le meilleur « hafidh » de la région. Aussi dans son école de 25 élèves trouvç-t-on des enfants originaires de tous les cercles voisins, et notamment de rissa-Ber, de Dienné et de Bamako, et même des Peul du Fouta-Toro.
e) Une petite chapelle de qadrïa, relevant de Tobédience de Marikoulé Doukouré, vu dans la fraction du chapitre précédent. Le chef de ce groupement est Mamadou Doukouré, gendre et petit-neveu de Marikoulé. Celui-ci, qui a jadis habité Sokolo, y a conservé une certaine influence.
Le quartier Maure de Sokolo s'est, comme il a été dit, constitué par l'établissement de haratinesou besogneux des
L ISLAM EN PAYS BAMBARA lOI
tribus Daoud voisines, et par l'afflux individuel de commerçants maures de Néma, Oualata, Tichit et même Nioro, que l'avantageuse situation de la ville, sur la grande route caravanière du Sahel»à Sansanding et Ségou, a retenus et fixés. On y trouve aussi quelques Chorfa.
Le plus notoire d'entre eux était Djaafer Haïdara, qui accueillit Lenz à son passage à Sokolo en 1880. Lenz, qui ne le nomme pas, le loue de ses bons offices et le déclare intelligent, élevé et ouvert, ce qui est conforme au souvenir qu'il a laissé ici. Originaire de Néma, et venu à Sokolo pour commercer, Djaafer était alors un notable qui ne craignait pas de tenir tête au chef bambara. Il ne reçut pas Lenz chez lui, mais le logea chez un de ses captifs ; le chef bambara ayant voulu faire payer une taxe à l'étranger, le chérif s'y opposa et lui fit un cadeau pour s'en débarrasser. Après le départ de Lenz, et à la suite de dissentiments de plus en plus accentués avec les maîtres bambara, Djaafer Haïdara alla s'installer à Guiré, où sôs enfants sont installés aujourd'hui et font les cultivateurs, sans aucune prétention maraboutique.
Le chef du quartier maure est Ahmadi ould Yahia Khir, d'une famille de Oualata. Né vers i85o, il a été nommé à ce poste en 1898 par le capitaine Rostaing. Grand voyageur et grand commerçant, que les intérêts de son négoce ont promené de Saint-Louis à Tombouctou, il entretint d'excellentes relations avec les Maures, Peul et Sarakollé de la région. Alors que notre action dans le haut Sahel et dans le Hodh ne s'exerçait que par la diplomatie et un service des renseignements, Ahmadi a rendu de précieux services. Bon chef, assez actif, il est de plus en plus immobilisé maintenant par la maladie.
La personnaUté maraboutique maure la plus importante de la ville est Al-Bachir ould Baba, le Mahjoubi, de Oualata, plus connu sous le nom de Bachir Tabouré, id est en sarakollé « on dit qu'il est mauvais », vocable qui est dans
le Sahel le diamou des Mehajib. Bachir est né vers i835 à Oualata. Étant mahjoubi, il est chérif. 11 est le cousin-germain du vieux Taleb Bou Baker, chef de Oualata, est mort en 1917. Il a été attiré vers 1875 à Sokolo par le désir du lucre, et ne l'a plus quitté, malgré les tentatives de rappel effectuées par sa famille, qui est toute restée à Oualata.
Bachir a la réputation d'être le marabout le plus instruit de la région : il est à la fois juriste, grammairien et théologien, et de plus très versé sur les traditions et l'histoire du pays. Entre temps, il est mufti et « tamsir », c'est-à-dire docteur de la loi. Son attitude à notre égard a toujours été excellente. Avant l'occupation, et par suite de sa brouille avec les chefs bambara locaux, il nous a fourni de bons renseignements. Par la suite, il a servi d'agent de liaison avec Oualata et les tribus du Sahel. En 1912 encore, il acceptait, malgré son grand âge, les fonctions d'assesseur titulaire au tribunal de subdivision, et sa présence dans cette juridiction en rehaussa considérablement le prestige, car le marabout est réputé autant pour son intégrité et son impartialité que pour sa science. Malheureusement, il tourne au gâtisme, et peut difficilement soutenir une conversation d'un quart d'heure sans divaguer. Il ne fait plus que de rares apparitions au tribunal. Il vit surtout de charités et reçoit des aumônes de fort loin, soit de Banamba, soit de Oualata. Ses amulettes sont fort prisées. On a reconnu ses services de jadis en l'exemptant d'impôt.
Comme tous les Chorfa de la région, Bachir aie pouvoir d'apprivoiser les lions et les panthères. A un administrateur qui mettait en doute sa puissance, il Ta un jour démontrée, en domptant et caressant une panthère farouche que la femme de cet administrateur tenait enfermée.
Bachir, qui a quelque peu étudié auprès du grand cheikh Ousman Soh, précité, a été par la suite le professeur de ses enfants. Il regrette le temps où les écoles Glagma étaient les séminaires de tout le Sahel oriental. « Aujourd'hui, dit-il,
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les Glagma s'occupent de beaux chevaux, de chameaux rapides et de belles chevelures d'hommes, comme le font les hassanes. »
Il a deux fils qui subviennent à son entretien : Bou Bakar Ceddiq et Omar, dit Dani Sandi, c'est-à-dire «le départ aux Siemailles après les premières pluies ».
B. — Le Kourmary.
a) Les Bambara. — En dehors des Peul^ le Kourmary, province même de Sokolo, est peuplé de Bambara et de Sarakollé.
Ces Bambara sont d'extraction minianké et descendent d'un nommé Kafollo, originaire de Koutiala, venu s'installer, au milieu du dix-septième siècle, dans le pays. Son fils Dangounou se fixa à Kourouma, actuellement village de culture de Farabougou. Il eut deux fils, Sémougou et Mamourou. Ils ne s'entendirent pas et durent se séparer. Mamourou s'en alla dans la région de Kampala et fonda le groupement d'Alatonna, devenu celui de Sokolo. De l'aîné sont issus les gens de Farabougou. La branche aînée donna donc naissance au groupe de Farabougou ; la branche cadette à celui de Sokolo. Il a été dit plus haut, à propos de l'histoire de Sokolo, les aventures par lesquelles passèrent ces deux groupes.
Aujourd'hui le commandement des sédentaires bambara du Kourmary est exercé en fait par le chef des Bambara de Sokolo-ville.
Le chef était, à notre arrivée, Abdour-Rahman, qui se fai sait seconder par Mamari Koulibali, le chef de ses captifs. Ce furent les plaintes de ce dernier au fama qui déterminèrent l'envoi de cavaliers de Sansanding. Ces cavaliers ne furent pas reçus, et c'est ce qui détermina le mouvement d'efïervescence auquel prirent bientôt part les nomades et
qui sera raconté infra. A la suite de ces faits, Mamari fut interné un an à Siguiri. Il n'avait pas pris part personnellement à la révolte; mais, de peur de se compromettre aux yeux des siens, avait refusé de recevoir les cavaliers.
Abdour-Rahman, atteint d'aliénation mentale, se [faisait suppléer depuis plusieurs années par Mamari. A sa mort (1910), Mamari l'a remplacé officiellement.
Il est et se dit fétichiste, observe son droit coutumier, et préside en cette qualité le tribunal de subdivision fétichiste. Il fait parfois néanmoins la prière à la mosquée.
Cette province de Kourmary, qu'il dirige effectivement, sans en avoir le titre, comprend :
i** Des villages, colonies de Sokolo, et peuplés de Bambara et de SarakoUé, auxquels se sont joints quelques captifs maures libérés. Ce sont : Barikoro, Massaransana et Tio, qui sont Bambara; Chékoubougou, Diourdako, Kandiourou, Koloni et Soungalobala, qui sont SarakoUé ; Falimana et Famabougou, qui sont mixtes, et enfin Sonko, qui est peuplé de baratines.
2*^ Des villages qui sont tous d'origine bambara, mais d'extractions les plus diverses et autres que celle ci-dessus donnée. Ils sont entièrement fétichistes.
Une mention spéciale est due au village indépendant de Farabougou. La rivalité qui séparait les deux frères, ancêtres des deux groupements de Farabougou et de Sokolo, a persisté dans leur descendance. Sokolo-bambara s'est quelque peu islamisé au contact des Marka. Farabougou n'a jamais accepté, même minimement, la loi du Prophète, et n'a jamais voulu reconnaître l'autorité de Sokolo, alors qu'elle fut parfois très puissante. Farabougou n'a pas pris part à la révolte de Sokolo contre le Fama de Sansanding, précisément sans doute parce que cette révolte était le fait de leurs- frères ennemis.
Le chef de Farabougou est aujourd'hui Baba Koulibali, né vers i86o. Il a succédé en 191 3 à son oncle Guèye, qui fut
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un excellent chef, tout dévoué à notre cause, et par esprit de réaction voulant toujours faire mieux que Sokolo. Baba témoigne du même esprit.
Aucune personnalité religieuse, même modeste, n'apparaît à l'heure actuelle dans l'élément bambara du Kourmary.
On ne saurait quitter ces intéressantes populations bambara du Sahel oriental, sans exprimer un regret sur le morcellement entre Banamba, Ségou et Mourdiadu canton de Ségala. S'il y a bien ethniquement une race bambara, Tunité politique générale de ce peuple n'a jamais existé. En revanche, il y a une véritable unité politique dans les divers petits cantons ou provinces bambara. C'est ce cadre qui constitue l'armature de cette société. Il faut nous défendre avec soin de la détruire. Le Ségala, dit aussi Sénébala, est un de ces pays. Il a une histoire locale depuis plusieurs siècles, des chefs héréditaires depuis plusieurs dynasties, des liens sociaux et matrimoniaux, des institutions coutumières depuis plusieurs générations. C'est une nation et une patrie. Sa destruction est une faute politique, et les résultats s'en font déjà sentir par Tinvasion de l'Islam.
Six marabouts marka y sont installés depuis peu et font du prosélytisme. Ils ont peu de succès, c'est évident; mais ici le seul exemple est contagieux. Ce sont : Mostafa Doukouré et Sékou Kamara, tous deux tidianïa, à Dakadadji, et élèves de Touba (Banamba). Demba Amara, qadri, élève de son père Maham, et de Marikoulé Doukouré, à Niaré. Boun Daouda Diakité, Demba Silla et Soumana Silla, à Toubakoro-Daramé et Toubakoro Silla, tous trois maraboutaillons ignares, mais tenant école et attirant les enfants du voisinage. Bakadadji (Bagdad) et Touba-Koro (ta nouvelle Touba), premiers sons d'Islam sur un terrain jusqu'à ce jour obstinément bambara et fétichiste.
Le chef du canton était Dada Koulibali, né vers 1862. Il était le représentant héréditaire de l'autorité et s'occupait
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surtout de cultures. Au demeurant un brave homme et un bon chef, fort dévoué, très aimé de la population. Il était souvent secondé par son cousin Demba Diatourou Koulibali, qui fut jadis envoyé à Nioro en résidence obligatoire et s'y convertit. En 19 14, Dada commet une faute. Il détourne une partie du mil qu'il avait été chargé de distribuer aux villages de son canton en vue de semailles, et se voit condamné de ce fait, le 6 septembre, à la dure peine de six mois de prison.
C'est à la suite de ces incidents regrettables que la province a été disloquée.
b) Les Marka. — Si les Bambara du Kourmary sont obstinément rebelles aux invites de l'Islam, les Marka en sont au contraire les fidèles sectateurs. En plusieurs villages, on trouve des personnalités pieuses, et quelquefois instruites, qui dirigent la prière, font l'école et donnent le bon exemple des vertus islamiques.
Les principales sont :
A Chékoubougou : Amadou Taraoré, né vers 1872, élève des Glagma et des cheikh marka de Sokolo. Il est qadri par affiliation du cheikh Bachir. Tabouré, précité. C'est son père Chékou qui a fondé le village qui porte son nom et construit en même temps la mosquée. Amadou est chef et imam du village.
A Diourdako : Baba Cissé, né vers 1840 et qui est mot en 191 5. C'était aussi un qadri, disciple des Kounta de Tombouctou, où il avait fait la plus grande partie de ses études. Suffisamment instruit, très considéré, Baba Cissé a exercé pendant les trente dernières années l'imamat à la mosquée de Diourdako.
On n'oubliera pas que le Kourmary est aussi habité par de nombreux marabouts peul qui sont étudiés au chapitre suivant.