‹ Études sur l'Islam et les tribus du Soudan (volume 2)Chapitre 27 sur 75 · C. — Les Guirganké · texte numérisé non relu

C. — Les Guirganké

Les Guirganké ou Guirga sont un rameau de la grande famille maure. L'usage a dénommé maure ce conglomérat d'arabo-berbères du Sahara nigritien, dans lequel entre une proportion de 5o p. loo de sang noir, des races les plus diverses, et de sang peul. Les Guirganké sont à l'extrême lisière de la race maure, tels ces mollusques primitifs qu'on classe avec incertitude dans le règne animal et pour leur faire honneur, mais qui, à vrai dire, seraient aussi bien à leur place dans le règne végétal. C'est dire qu'ils ne sont guère maures ni blancs.

Les traditions des Guirganké eux-mêmes et de leurs voisins sont confuses et minimes.

Ils se disent d'origine arabe et même A nsar, c'est-à-dire

descendants des premiers compagnons du Prophète. Les Noirs voisins et spécialement les Soninké les appellent Guirga et Guirganké. Les Maures les dénomment Tagdaoust, ouTagdaous, ou Tagdaouïch, dans lequel on serait tenté de voir une réminiscence de la vieille ville d'Aoudaghost. Il serait d'autant plus plausible de rattacher nos Guirganké aux sujets de l'ancien empire d'Aoudaghost que Saadi attribue la fondation de Chingueti aux Azer, celle deTichit aux Ahel Macin, et celle de Birou-Oualata aux Ahel Taghdaost (transcrit et lu fautivement Tafrasset), et que nous savons que ces trois noms désignent le fonds commun de la population de ces trois villes, c'est-à-dire les Guirganké.

La langue qui leur est propre est l'azer, mélange de mots berbères et soninké; mais ils parlent et surtout comprennent à peu près tous l'arabe, et plus encore le soninké. L'azer tend à disparaître au profit du pur soninké dans les villages du Sahel, au profit de l'arabe-hassanïa à Tichit et Aghreïjit. Il n'y a guère que dans ces deux villes qu'on parle encore couramment l'azer aujourd'hui. lia à peu près disparu à Néma et à Oualata.

La première indication, donnée par la tradition guirganké ou tagdaouïch, est que deux Arabes, descendant des Ansar et frères en la tribu d'Aous, vinrent de Médine dans le Hodh, aux temps les plus reculés. L'un, non dénommé, devait être l'ancêtre des Ahel Tichit. L'autre, du nom de Lamin bel-Hadj, fut l'ancêtre des Guirganké. C'est cette origine ethnique de la tribu arabe d'Aous qui aurait valu à leurs descendants le nom de Tagdaous ou Agd Aous, c'est-àdire fils d'Aous. On peut signaler ici, à toutes fins utiles, un passage d'Ibn Khaldoun, relatif à l'Ansari Mohammed ibn Aous, qui accompagnait Oqba ibn Nâfi dans sa conquête de l'Afrique Mineure, et qui fut fait prisonnier lors de la défaite et de la mort d'Oqba près de Biskra. Racheté par l'émir de Gafsa et renvoyé à Kairouan, ce compagnon du Prophète paraît être resté dans l'Afrique du Nord. La

l30 ÉTUDES SUR l'îSLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN

venue d'un de ses descendants dans le Hodh en serait plus facilement expliquée.

D'autre part, une tradition kounta, qu'on doit rapprocher d^ la première, dit que les conquérants arabes du Sahel, et notamment Oqba ibn Nâfi, leur ancêtre, ou son fils Al- Aqeb, ou tel de leurs descendants qu'on voudra, conquirent le Takrour et atteignirent Saqa Boura, « où se trouvaient alors les Berbères Aourba ». Saqa Boura était la capitale du Macina, ou peut-être des Masna. Ses habitants, les Aourba, auraient été alors tout simplement les Peul, soit Ouwarbé^ qui nomadisent à Pouest du Macina et vivaient, il y a un siècle encore, entremêlés dans le Sahel aux Masna, soit Ourourbé, qui nomadisent dans le Macina même. Vaincus et réduits en captivité, nombre d'entre eux furent emmenés à Tichit et dans l'Aoukar.

C'est à la suite de leur afflux que Tichit, l'ex-Ghétoudes Soninké, se serait élevée au rang de grande ville. Cette tradition paraît bien fantaisiste.

Une troisième tradition enfin, celle-ci concernant les Peul Ouw^arbé (Aourba des Kounta), et recueillie chez euxmêmes, veut qu'ils descendent, contrairement à tous les autres Peul,d'Oqba ben Nâfi et non d'Oqba ben Amir.

C'est ainsi que nous constatons, de la synthèse de ces traditions et à s'en tenir à un schéma, qu'à l'origine des Ahel Tichit et autres Ahel Aoukar, qu'on dira aussi Macin ou Ahel Macin ou Masna, en souvenir de leurs origines, et qui formeront pendant plusieurs siècles une partie des habitants de Chingueti, Tichit, Tigba, Oualata, Néma, et même des fractions autonomes, il y a un amalgame : i° et surtout de Soninké, fond de la population locale ; 2<* de Peul, peut-être conduits ici de vive force ; 3** par la suite, de Berbères envahisseurs ; 4° enfin d'Arabes conquérants, ceux-ci très rares.

Qu'il y eut quelque descendant d'Ansaroutout au moins quelqu'un qui revendiquât cette descendance parmi l'élé-

l'islam en pays bambara i3i

ment arabe, c'en fut assez pour que le corps nouveau tout entier se réclamât, deux générations plus tard, de cette origine. C'est là un phénomène ethnique qu'on constate journellement chez les Maures comme chez les Noirs, et notamment à propos d'extraction chérifienne.

Mais il faut retenir que ces Macin, qu'on ne retrouve plus aujourd'hui qu'à Tichit sous ce nom et dans le Sahel sous le nom de Guirganké, sont surtout des Noirs- C'est leur islamisation d'abord, puis leur berbéro-arabisation par la langue et le sang qui en fera des Maures, et leur donnera ces prétentions ansariennes. C'est l'opinion de Barth et, de nos jours, celle de Gaden ; mais ce n'est qu'à moitié celle de Delafosse, qui voit surtout en eux « un mélange très ancien de Berbères et de Peul ou Proto-Peul », qui n'admet que dans une faible proportion l'adjonction de l'élément soninké, et qui fait donc nettement des Macin « des Blancs».

Tichit, qui au début est Chétou, qu'on ne berbérisera en Tichit que plus tard, est donc fondé vers le huitième et neuvième siècle de notre ère ; c'est sur les indications d'un vieillard aveugle que fut choisi l'emplacement, après qu'il eut flairé l'odeur de la terre. De Tichit, les Macin se répandirent dans le Tagant, où ils se mêlèrent aux luttes des Berbères.

Pour reprendre la tradition guirganké, Lamin bel-Hadj fonda Togba, dit ausi Togouba, entre Kifîa et Nioro, et ses descendants y prospérèrent pendant de nombreuses générations. La ville était florissante et des Ahel Macin étaient aussi venus l'enrichir, quand un conflit entre les maîtres et la classe servile en amena la destruction. La légende rapporte qu'une captive s'était parée un jour de fête et s'était notamment enduit les mains de henné. Sa maîtresse lui ayant ordonné de laver le linge de la maison, elle refusa en montrant ses mains. Mais la maîtresse n'en tint aucun compte et lui bouleversa la chevelure. La captive ulcérée

l32 ÉTUDES SUR l'iSLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN

alla trouver ses sept frères et leur dit : « Je ne savais pas ce qu'était l'esclavage avant ce jour. » Toute la classe servile se solidarisa alors pour cet affront fait à un des leurs, et ils jurèrent d'exterminer leurs maîtres. Ceux-ci étaient sortis pour la prière de la fête, qu'on croit être la rupture du jeûne du Ramadan. Les captifs se précipitèrent sur eux et les tuèrent jusqu'au dernier. Rentrés au village, ils tuèrent tous les enfants, y compris ceux qui étaient encore dans le sein de leur mère. Une seule femme libre des Tagdaous fut épargnée : c'est parce qu'elle était d'origine servile et sœur des révoltés.

Cette femme mit au monde deux jumeaux: l'un blanc et l'autre noir. Quelques captifs vinrent alors à Diara (Nioro) avec la mère et ses enfants. Les autres s'en allèrent dans le Guidimaka et fondèrent entre autres le village de Diabiné. Ce sont les actuels Gangari.

Les gens de Diara, qui étaient des Soninké, désignaient l'enfant blanc sous le nom de « Guirga Kollé » « l'homme blanc», et son frère jumeau souslenom de «Guirga Binné», c'est-à-dire « l'homme noir ». Les descendants des uns et des autres, que plus rien ne différenciait dans leur teint, furent des Guirga, qui pluralisé à l'indigène donne aussi Guirganké.

Au cours des luttes intestines, qui par la suite divisèrent les Diawara, les Guirganké se scindèrent suivant leurs amitiés respectives. Les Noirs prirent le parti des Diawara de Sogouni, et les Blancs celui des Diawara de Dabba.

Les Noirs restèrent d'abord à Diara ; ils rejoignirent par la suite leurs frères et vinrent à Akor et Alasso. Les Blancs partirent tout de suite sous la direction de Mahaman Sogouni ; ils s'établirent dans le Bakhounou, puis dans le Ouagadou, et auprès des Kagoro, à Digue, Diangoudié, et Alasso, Mahaman aurait acquis du chef des Tanouajiou le droit de s'établir à Digue.

Au cours du dix-neuvième siècle, les uns et les autres

l'islam en pays bambara i33

restèrent longtemps à Kassakéré et à Diongoyo, et de ces deux points rayonnaient en nomadisant dans tout le Sahel.

A notre arrivée, nous trouvâmes les Noirs à Akor et Moussaouéli, où ils s'étaient réfugiés sous la pression des bandes foutanké d'Al-Hadj Omar. Leur chef était Mohammed ould Bou Yezid, brave homme, qui se prêtait trop facilement à la fraude de l'oussourou, et qu'un ordre du colonel Archinard fit déménager.

Aujourd'hui les villages et centres de rayonnement des Guirganké sont : i^ pour les Guirganké, dits Noirs : Alasso et Akor Tagdaous (subdivision de Goumbou-Nara) ; 2** pour les Guirganké, dits Blancs : Dinakoura et Taoutalla (Goumbou-Nara), Sékello et Kanika (Mourdia) ; Dioutedégué (Balle) ; mais, en réalité, dans ces villages, les Guirganké de pure origine sont rares et la plupart de ceux qui vivent auprès des chefs sont des étrangers, surtout maures, nationalisés Guirganké.

Leurs captifs, qu'on appelle Tafarankobé, sont concentrés à Sékello et Kankia.

Ce sont les Guirganké blancs qui ont toujours joui dans ces villages du Sahel de la suprématie morale.

La tradition a conservé, au cours des dix-huitième et dixneuvième siècles, de père en fils, les noms de leurs chefs : Taleb, puis Ai-Habib, puis Hammad, tous de Diamou Bérété.

Le dernier des chefs de l'ancien temps, Ahmadou Ousman, avait pris le commandement vers iSyS. C'est à lui que nous eûmes affaire, lors de l'occupation du Sahel. Il mourut en septembre 1895 et fut remplacé par son cousin, Habib ben Hammad Bérété.

Habib Bérété, né vers iSSy, était depuis plusieurs années le cadi des Guirganké et des Peul voisins, quand l'élection de la djemaa fit de lui le chef du groupement tagdaous. Il a fait de fortes études àNioro, auprès de différents maîtres, et a reçu finalement le titre de moqaddem tidiani deChérif

l34 ÉTUDES SUR l'islam ET LES TRIBUS DU SOUDAN

Hamallah. Il jouit depuis vingt-cinq ans d'une grosse influence sur tous les Guirganké et même sur la plupart des Sambourou, parmi lesquels les Guirganké vivent entremêlés. L'attitude de Habib Bérété n'a jamais été bonne. On a de bonnes raisons de croire qu'en 1898, lors du grand complot entre Alfa Souka, prédécesseur et père du chef actuel des Peul, Guiri Doukouré chef des Sarakollé de Goumbou, et Mokhtar, chef des Mechdouf, pour l'enlèvement du poste du Goumbou, Habib Bérété, cadi et conseiller d'Alfa Souka et ami des deux autres chefs', fut un des principaux artisans de l'effervescence. Alfa Souka et Guiri furent fusillés. Habib, Tastucieux marabout, moins nettement compromis, put échapper au châtiment. Par la suite, il n'a pas toujours fait montre de beaucoup de bonne volonté.

Habib Bérété, qui était en dernier lieu installé à Fogoti, chez les Peul Sambourou, dont il est toujours le cadi officieux et qui ont pour lui une très grande considération, vient de passer, vers 1912 chez les Guirganké de Dinakoura. Il paraît assez paisible aujourd'hui et vit en mauvais termes avec son frère Baboye Bérété. Son école compte une quinzaine d'enfants, dont deux ou trois font un peu de droit. Il est l'imam de Dinakoura, « la nouvelle religion », comme il était celui de Fogoti.

Habib Bérété n'a qu'une bibliothèque de peu d'importance. Il rapporte que ses ancêtres avaient amassé des livres nombreux et précieux ; mais ils furent détruits lors de la ruine de Digna par les Bambara de Ségala. Ceux-ci en effet, révoltés contre les Peul du Macina, attaquèrent Digna où s'était réfugié le chef borro Mamadou bel-Hadj Ibrahima, représentant de l'amirou Hamadou, fils de Chékou Hamadou Lobbo, et brûlèrent la ville. Dans l'incendie périrent la plupart des livres accumulés depuis des siècles. La ruine fut consommée par l'incendie de Dingoudié, survenu lors de la rébellion des Bambara de Mourdia et de

l'islam en pays bambara i35

Damfa contre l'autorité d'Ahmadou Chékou. Le cheikh Guirganké Najem ben Ismaïl y perdit d'ailleurs la vie. C'était un Berbouchi d'origine, mais il avait été nationalisé guirganké et était devenu chef du village.

A Kassakaré, village de Kagoro, la direction spirituelle islamique est assurée par Abdi ould Najem ould Ismaïl ould Othman ould Lembada ould. . . Agdaoussi, né vers 1862. C'est le fils de l'ex-chef de Dingoudié précité. Imam du village, il y dirige en outre une petite école de 4 élèves. Il est qadri par son père Najem, disciple de Taleb ould Sidi, marabout guirganké d'Alasso.

A lasso comprend plusieurs personnalités guirganké notoires : Mohammed Ahmed ould Malik, né vers 1872, élève de Bouna Bouté d'Alasso ; Gagni ould Abeïti, né vers 1860 et qui vient de mourir en 191 5, élève de son père Abeïti ; Mohammed ould Khalil, né vers 1880, élève de son père Khalil ; Mohammed Boun ould Salik, né vers i865, élève de son père Salik, et qui vient de mourir en 191 5, ils sont tous quatre maîtres de petites écoles de 3 à 5 élèves et relèvent tous de l'obédience qadrïa.

A Akor-Tagdaous, qu'il faut distinguer d'Akor-peul, sur la route de Goumbou à Sokolo, quatre personnalités guirganké méritent une mention : a) Bou Yazid ben Mohammed ben Bou Yazid ben Brahim Khalil ben Ismaïl ben Bou Qouç, né vers i85o, fils de vieux chef du début et marabout influent et directeur d^école. Il est le disciple qadri de son père Mohammed ould Bou Yazid qui a laissé le souvenir d'un saint ; ^) Mohammed etc) Hadrami, fils de Mahmoud ben Bou Yazid ben Ibrahima Khalil ben Ismaïl ben Qouç, nés vers 1880 et 1882, seuls Guirganké de pure origine avec leur cousin précité; d) Al-Hadj Omar Diko, né vers 1868. Ces trois derniers sont moqaddem qadrïa par ordre de Mohammed Ahmed ould Cheikhna, de Kabida (Goumbou), grand marabout d'Ouagadou au dix-neuvième siècle. Le dernier, Omar Diko, semble devoir acquérir une

l36 ÉTUDES SUR l'islam ET LES TRIBUS DU SOUDAN

grande influence dans toute la province où il est déjà fort connu, et spécialement à Goumbou, où se trouve le tombeau de son père, Tous deux dirigent des écoles coraniques. Il y a, à Akor, de belles bibliothèques arabes, notamment chez Bou Yazid.

Les Guirganké gardent de leurs origines blanches un très fort sentiment de prosélytisme. Ils se répandent dans les villages sarakollé et kagoro en véritables missionnaires d'Islam. Maîtres d'école sans élèves et imams de mosquées inexistantes, ils n'en continuent pas moins à prêcher par l'exemple, et finissent par attirer à eux un petit noyau de fidèles. Leur qualité de Maures leur donne un grand crédit auprès des Peul,et les principaux d'entre eux sont consultés par ces Sambourou comme cadis et tolba.

Page 1