‹ Études sur l'Islam et les tribus du Soudan (volume 2)Chapitre 36 sur 75 · I. — Traditions historiques · texte numérisé non relu

I. — Traditions historiques

Comme toutes les tribus peul, les Oualarbé ont leur Tarikh concernant les origines de leur peuple. En voici le passage le plus intéressant, qui est versé au débat sans être accompagné d'une critique, pour l'instant impossible.

« Voici ce que j'ai trouvé concernant l'origine des Peul. C'était au temps du Khalife Omar ibn Al-Khattab. Il mit Amr ibn Al-Aci à la tête d'un contingent de troupes qui devaient aller en occident, et les embarqua sur un navire maritime. Il dit au chef: « Quand tu trouveras un roi sur la route, tu lui enverras dire ces mots : « Dis, ô gens du Livre (Chrétiens et Juifs), venez entendre une parole.

« Lorsque Amr arriva au pays de Toro, il envoya Oqba ben Amir aux habitants. Ceux-ci acceptèrent partiellement ses paroles et se firent musulmans. D'autres prirent la fuite. Quand Amr ibn Al-Aci voulut s'en retourner, le sultan lui dit : « Donne-nous quelqu'un pour nous mon- « trer la vraie religion d'Allah. — Choisis qui tu voudras, « dit le chef arabe. — Je veux Oqba. »

« Amr s'en alla donc vers Médine, où il trouve le Khalife Omar, qui mourut peu après.

« Quant à Oqba, il épousa la fille du Sultan, nommée Bijouma, et elle lui donna quatre enfants : Daat, Oueï, Nasser et Raaba, qui sont les ascendants des quatre tribus peul: Diallo, Bari, Soh, Bah. ».

Cette légende se trouve à peu près identique dans tous les groupements peul de l'Afrique occidentale.

Par la suite, la tradition orale reprend et peut-être y at-il là quelque schéma de vérité historique. Les ancêtres des Oualarbé sont les Peul Saybobé, qui habitaient le

l'islam, en pays bambara i65

Fouta-Toro, et dont leurs cousins, les Déniankobé, peuplent toujours la région de Matam.

Leurs migrations les amenèrent d'abord en pays mandé. Ils s'obstinèrent dans le refus de verser au roi du pays, nommé Samba, les cadeaux d'usage, et furent exilés. Alors l'un d'eux, au cours d'un tam-tam, planta sa lance dans la poitrine de Samba. Les quatre fractions, qui composaient ce groupement peul, durent se disperser aussitôt pour éviter des représailles. L'une d'elles, composée de cinq chefs de famille, vint dans le Diko chez l'ardo Yabel Gadiaga, Ces cinq individus, de la fraction Bidal (ou Guidai) Nbobi^ sont: Hamadi, Bogoli, Da (Ousman), Maham et Almamy. La descendance des trois premières a dû émigrer par la suite en grande partie et le reste se fondre dans la descendance des deux autres, car on ne la retrouve plus aujourd'hui nominativement.

Les traditions rapportées par Delafosse, sans différer sensiblement de celles-ci, recueillies à Goumbou, présentent pourtant quelques divergences. En i255, Soundiata, sultan de Mali, est tué involontairement par le pouUo Maham Boli. Celui-ci et les siens, craignant des représailles, fuient vers le Sahel, auprès des Peul Yalabé qui s'y trouvaient déjà et que commandait lUo-Diadé Galodio. A la mort de celui-ci, Maham remit les trois clans sous son autorité.

Je reprends la tradition locale : Maham, vaillant guerrier, se mit au service de l'ardo et devint le chef de ses troupes et, comme- il convient, son gendre. Il est l'ancêtre des gens de Fogoti et Bakhabakha ; Almamy resta pasteur et accrut ses troupeaux ; il est l'ancêtre des gens de Diébougou et de Palol. Les habitants de ces quatre villages forment aujourd'hui la fraction des Saybobé ; le commandement appartient à la descendance de Maham, mais le choix du titulaire à celle d'Almamy.

Maham avait succédé à son beau-père et résidait à Diara>

l66 ÉTUDES SUR l'islam ET LES TRIBUS DU SOUDAN

ainsi qu'à Niamé, chez les Diawara, quand survinrent les invasions arma. Ils « cassèrent » ce pays de telle sorte que les habitants durent se disperser. Les uns allèrent au Macina, d'autres à Aiorbiwol, dans le Fouta-Toro. Les ancêtres des Oualarbé étaient de ceux qui partirent pourDiorbiv^ol, sous le commandement de Bounambé, fils de Maham.

Par la suite, les événements se résument ainsi : Sambouné, fils de Bounambé, revient à Niamé. Moussa, fils de Sambouné, vient à Joumara, dans le Kaarta. A la suite d'un conflit avec les Peul Dial de Ségou, il les vainquit. Moussa mourut près de Goumbou, où les Sarakollé étaient déjà installés. Il eut pour fils et successeur Mamadou.

Mamadou eut pour fils et successeur Hamadou, dit Ya- Jali.

Yalali eut pour fils et successeur Mamadi.

Mamadi eut pour fils et successeur Galad.

Galad eut pour fils et successeur Sambourou.

Sambourou régna soixante ans, dont quarante en paix et vingt en guerre. Ils crûrent en nombre et en richesses et s'imposèrent au respect des Maures, qui finirent par les désigner sous le nom d'Ahel Sambourou. C'est depuis cette date que chez les Maures et les Noirs ce nom de Sambourou a fini par prédominer sur celui de Oualarbé (dix-huitième siècle.)

Sambourou eut pour fils et successeur Mamadou Bolaro, dit Bouïa, qui est mort vers 1800 et est l'ancêtre de la famille régnante actuelle, dite Ahel Boubou, des Sambourou. On pourra se reporter au tableau généalogique de cette famille donnée en annexe, pour avoir le relevé de ses divers membres et les principaux événements auxquels ils ont été mêlés. Bouïa a été enterré à Kassambara. Il laissait trois fils : Abbi, Bou Bakar et Alfa Bouïa.

La descendance d'Abbi est écartée du commandement. Celui-ci s'est partagé entre les fils de Bou Bakar et d'Alfa

l'islam en pays bambara 167

Bouia (cf. en annexe l'arbre généalogique des chefs Oualarbé).

BoLi Bakar, fils de Bouïa, succéda à son père vers 1800 et règne jusqu'en 1825 environ, année où il mourut et fut enterré à Touldori (Mourdia).

Il eut comme successeur son fils Sambourou, qui mourut vers 1860 et fut remplacé par son fils Mamadou Sambourou (vers i865).

A la mort de ce dernier, le pouvoir revint à un autre fils de Bou Bakar, Falilou Bakari. Son règne n'est que le récit des malheurs des Oualarbé, pris entre les luttes des Toucouleurs et des Bambara. Il habitait Hoforo dans le Bakhounou, puis vint dans le Kingui (Nioro). Chassés par Ahmadou Chékou, ils durent, les uns s'en aller vers le Ségou, puis émigrer partiellement vers le Macina, pour entrer finalement dans le Kingui et le Ouagadou ; les autres dans le Ouagadou, au nord de Nara, où ils se construisirent des cases autour de Keïbané, la résidence du chef.

Il finit lui-même par périr au cours d'un combat contre les Foutanké d'Ahmadou, vers i883, non loin de Nioro.

Son cousin, Mamadou Alfa Bouïa, lui succéda et envoya, au début de 1891, des messagers à Marchand, alors à Damfa. Il rappelait les causes de haine entre lui et les Foutanké ; il se proclamait l'allié des Français.

« Comme preuve de la sincérité de ses déclarations, je lui conseillai, dit Marchand, de me livrer Abioulaye Silla, grand marabout du Bakhounou, qui s'était réfugié à Moussaouéli. Il s'y employa, mais les Diawara, qui tenaient encore pour Ahmadou, s'y opposèrent. »

Il donna, d'ailleurs, plusieurs fois, des gages plus heureux de sa bonne volonté à Tautorité française.

C'est sous son commandement que se produisit l'exode de la majeure partie des Oualarbé du Sahel vers la région de Ségou et surtout de Bamako. Depuis un demi-siècle

l68 ÉTUDES SUR l'islam ET LES TRIBUS DU SOUDAN

déjà, un certain nombre de familles sambourou avaient émigré vers Bamako, essayant d'échapper aux Bambara du Nord, et plus tard aux Toucouleurs. En 1891, à la suite de dissenssions intestines et de l'état troublé du pays, partagé entre les Français et les Toucouleurs, de nombreux campements les suivirent. Tous les efforts des commandants supérieurs, de 1891 à 1900, usèrent à reconstituer dans leur habitat du Sahel cette malheureuse, mais toujours méfiante tribu Oualarbé, qui fit la plus tenace obstruction.

Le colonel Archinard donna d'abord Tordre à ceux qui vivaient aux confins nord du Bakhounou de venir s'installer dans le Bakhounou même. Mamadou Alfa Bouïa y consentit assez facilement, et on put opérer cette migration avec une peine relativement minime.

C'est à ce moment qu'apparaît Alfa Souka, petit-cousin du chef. Les services qu'il rend, à cette occasion, attirent Tattention sur lui et on l'utilisa pour ramener vers le Ouagadou et le Bakhounou les campements qui nomadisaient lamentablement sur les territoires de Bamako et Ségou. Il se rendit partiellement utile et en fut amplement récompensé par le don des familles et biens des révoltés et insoumis, qui s'étaient joints à Ahmadou Chékou, mais pilla et vola les autres et jeta quelque perturbation dans la tribu. Sa rivalité avec Mamadou Alfa Bouïa, que de Ngalabougou il essayait de supplanter, ne fut pas heureuse non plus.

Il lui succéda enfin, à sa mort, en 1896, mais ne réalisa pas les espérances qu'on avait fondées sur lui. Bien mieux, en 1898, il prit la tête d'un violent mouvement d'effervescence, dirigé contre notre autorité et où entraient les marabouts sarakoUé de Goumbou, des Maures Oulad Mbarek et jusqu'à des Bambara du Bélédougou, qualifiés depuis longtemps de « turbulents », batailleurs indisciplinés, à la fois amis et ennemis des Toucouleurs, pillards de caravanes, mal soumis, et nous donnant encore du souci en

l'islam en pays bambara 169

191 5 par leurs vertus guerrières. Alfa Souka fut fusillé avec le chef sarakollé de Goumbou en avril 1899, et la révolte fut aussitôt apaisée.

On lui donna comme successeur, à la tête des Oualarbé, son frère Chékou, de son vrai nom Sidi-1-Mokhtar, et plus connu sous le nom d'Alfa Boli.

Chékou Alfa Boli, dont le loyalisme s'était manifesté en 1898- 1899, nous a toujours servi avec une grande correction. Il administre sa tribu avec doigté, mais ne jouit pas d'une considération extrême.

Le retour des Peul dans le Bakhounou et le Kolcn fut terminé en 1900, après de nombreuses fuites de campements. Deux petites fractions sont seules restées à Mourdia, dans le sud du Bakhounou. Ils appartiennent aux tribus Feroïbé et Fitobé. Lors de la conquête française, ils s'unirent aux Bambara de Ségou pour résister aux colonnes d'Archinard. Battus, ils se réfugièrent chez les xMinionka, d'où ils furent contraints d'entrer dans le Ouagadou sous l'autorité du chef général, Alfa Boli. En 191 5, leur tranquillité et leur situation isolée, loin d'Alfa Boli, leur ont valu l'octroi de l'autonomie administrative.

On ne peut pas ne pas dire un mot de la libération des captifs, dont ici comme ailleurs les Peul ont certainement le plus souffert. Cet affranchissement fut provoqué, bien avant les premières tentatives françaises, par le brusque exode des maîtres vers le Sud. Beaucoup de captifs se retrouvaient chez eux, en pays bambara et malinké, et reprirent d'eux-mêmes leur liberté. D'autres, restés seuls dans le Kolon et le Bakhounou, s'émancipèrent partiellement et même rejoignirent leurs frères vers le Sud. C'est ainsi que ces deux provinces, déjà peu peuplées^ furent presque abandonnées.

Il semblerait que la libération officielle, apportée par les Français, allait porterie dernier à l'esclavage et consommer

lyO ETUDES SUR L ISLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN

la ruine des maîtres et la misère des captifs. Il n'en fut rien. Le gouverneur Grodet, qui supprimait officiellement la captivité, envoya des instructions secrètes pour expliquer que sa circulaire était faite pour la galerie et que rien n'était changé. Le général de Trentinian, son successeur, agit plus loyalement, et son intervention eut aussi plus de résultats efficaces. Il ordonnait de ne procéder qu'avec infiniment de prudence à cette émancipation servile et, en tout cas, de ne jamais la provoquer. Au contraire, il convenait de lier par des contrats nouveaux et d'un ordre différent les Rimaïbé, qui se croyaient tout permis, à leurs maîtres d'hier. Contrats de location de terrain, contrats de louages de services, contrats réels de toute nature et non plus contrats personnels. Il n'y avait qu'un inconvénient. C'est que, dans le Sahel, la terre appartient généralement non pas aux Peul, mais aux Bambara, et que ces divers contrats ne pouvaient pas résoudre la question servile comme ils le faisaient dans d'autres contrées, tel le Macina, ou bien alors il fallait admettre en tiers les Bambara, ce qui compliquait terriblement la question.

C'est dans cette voie — il n'y en a d'ailleurs pas d'autre — qu'on a marché de 1896 à nos jours, et notamment à partir de 1907, quand le gouverneur Ponty eut supprimé officiellement l'esclavage.

Entre temps, l'autorité militaire du Sahel s'était employé à faire de l'émancipation individuelle et occasionnelle. Elle créa auprès de chaque commandant de cercle ou de poste un « village de liberté ». Y étaient admis tous les captifs portant des traces de coups, des blessures, la marque de privations ou de sévices, tous ceux qui étaient mal nourris, tous ceux que leurs maîtres ne venaient pas réclamer dans un certain délai, tous ceux enfin qui venaient des tribus maures du Sahel et du Hodh. Plusieurs de ces villages sont devenus florissants. En même temps, la vente des captifs était interdite sur les marchés.

L ISLAM EN PAYS BAMBARA IJl

Aujourd'hui, la situation s'est stabilisée : quelques Rimaïbé restent encore, dans une demi-dépendance, au service de leurs anciens maîtres ; la plupart les ont quittés. Nous y avons gagné leur animosité, et une animosité qui ne disparaîtra pas avant plusieurs générations. Quant aux Rimaïbé, ils sont généralement paresseux, insupportables, insolents. Sous prétexte qu'ils sont libres, ils ne veulent plus faire aucun travail.

Il est à souhaiter que nous ne continuions pas des expériences démocratiques de ce genre dans la société maure voisine : les résultats en seraient encore bien plus fâcheux.

Page 1