V. — Chérif Hamallah
Chérif Hamallah est la figure la plus curieuse de Nioro et le personnage islamique de premier plan des confins sahélo-maures. Il n'est encore qu'une source bouillonnante, mais une source qui, on peut le prévoir par la force naissante de son courant, la vertu qui de toutes parts s'attache à ses eaux et la convergence des ruisseaux voisins, va devenir un grand fleuve.
Il est originaire des Ahel Sidi Chérif de Tichit (cf. sa généalogie en annexe). Son grand-père, Siyedna Omar, était un commerçant, qui s'installa à Djégui, à 60 kilo-
mètres au Nord de Nara. Ce point d'eau désert était alors un grand marché. Son père Mohammeddou, également dioula, poussa plus loin ses pas et s'établit à Koumba près de Niamina, sur le Niger. Il y épousa une femme du pays, Aïssa Diallo; c'est d'elle que naquit Hamallah en 1886. Mohammeddou vint se fixer à Nioro avec sa famille. C'est là qu'il est mort vers 1900. Depuis cette date Hamallah, qui était allé faire quelques études chez les Maures du Sahel, n'a jamais quitté Nioro. Renouvelant l'aventure du Prophète Osée, il y avait épousé jadis une gourgandine célèbre, que sa baraka espérait sans doute ramener au bien ; mais l'ange de ténèbres fut plus fort que l'ange de lumière, et Chérifdut, quelque temps après, la répudier. Il est actuellement marié à une femme des Ahel Sidi Mahmoud de Kiffa : Aïcha xMbarek ment Mohammed, et à une femme de Tichit, fille de son ancien Cheikh : Aziza ment Cheikh ould Sidi.
Chérif Hamallah fut d'abord l'élève et le disciple de Cheikh ould Sidi, des Ahel Tichit, ouali et moqaddem tidiani. Ce marabout, décédé en 1897, a été enterré au cimetière de Nioro, et à ses côtés on dépose le père de Chérif Hamallah, et son deuxième maître.
Celui-ci, Chérif du nom de Cheikh Sidi Mohammed ben Ahmeddou ben Abd Allah, arriva du Touat à Nioro vers 1900. Il proclama que les Tidianïa locaux ne suivaient pas la voie droite, parce que dans les prières <^ ouassifa », ils récitaient douze fois la Djouharat al-Kamâl, ou « perle de la perfection », et que, cette oraison ne doit être prononcée que onze fois. Soutenu par les traitants ouolof, assez nombreux et fort riches, il forma un petit cénacle et lutta contre les Omariens, qui tinrent la tête. L'administration départagea les disputeurs, qui en arrivaient au pugilat, en expulsant l'étranger. Il se retira à Dakar. Après quelque temps, il obtint sa grâce et rentra à Nioro, où sa réserve ne souleva plus les conflits du passé. Il mourut en
1909, ayant désigné Chérif Hamallah, son disciple préféré, comme son successeur.
Chérif Hamallah est donc le moqaddem des Tidianïa réformés. Il se déclare lui-même d'ailleurs non moqaddem, mais Cheikh général. Grand, mince, à figure jeune, rasée ou imberbe et complètement noire, il donne l'impression d'un adolescent. Intelligent et fin, c'est un bon lettré, mais rien n'indique qu'il sera un grand savant. Il avoue lui-même qu'il ne s'intéresse qu'aux ouvrages de mystique, et sa bibliothèque est des plus rudimentaires. Il ne donne aucun enseignement, ni coranique, ni supérieur. Il avait commencé à faire l'école du premier degré, mais il y a renoncé. Quelquefois un de ses disciples ouvre un petit cours de quelques jours ou de quelques semaines dans sa maison. Chérif Hamallah est surtout un mystique et c'est par là que se fonde sa réputation. Il a, dit-on, des visions extatiques, où tout ce qui est dans le ciel et sur la terre passe devant ses veux; il se met en communication directe avec Allah ou son Prophète quand il le veut. Il reçoit de nom.breuses aumônes, mais il en fait la plus large distribution. Vis-à-vis de nous, son attitude est correcte, mais réservée, et il ne vient au bureau du cercle que sur un appel formel. Il semble qu'avec un peu d'habileté on l'apprivoiserait très vite.
La zaouïa du Chérif Hamallah est une grande maison indigène de Nioro, propre et parfaitement tenue. La dernière de la rue, elle domine la mer des jardins. C'est là que chaque jour se réunissent ses disciples pour réciter les dikr et lire les passages du Coran. C'est là que se pratiquent ces séances de mysticisme, qui se terminent la plupart du temps par des crises nerveuses et autres phénomènes connus. Tous les pèlerins de passage sont reçus à la zaouïa et y reçoivent l'hospitalité.
L'homme de confiance du Cheikh est Bou Bakar Diallo, PouUo-Dangadio né vers 1880, affiné et méfiant, comme.
tout Peul, mais intelligent, relativement sympathique et susceptible aussi d'être apprivoisé.
L'influence du Chérif Hamallah est déjà considérable ; la vénération dont il jouit est extraordinaire pour un jeune homme. A Nioro même, le quartier des Maures relève de lui ; dans le cercle, un grand nombre de marabouts sédentaires ont reçu l'ouird de sa main. Sur les nomades, son obédience s'étend à un grand nombre de tentes Larlal du cercle, soit ressortissant à Nioro même, soit aux Oulad Yabouya de Yélimamé. On la rencontre chez les Chorfa Oulad Zeïn, les Ahel Térenni, les Ahel Togba, chez des ex-zenaga comme les Ladem, et même chez des hassanes comme les Oulad Nacer et Oulad Mbarek. En dehors du cercle, plusieurs notables de Tichit, et un grand nombre de tentes Ahel Sidi Mahmoud et Souaker, soit de Kayes, soit de Kifl'a, de Messouma, d'Askeur, et des autres petites fractions maures ou métissées de Kayes se rattachent à son école. J'ai même retrouvé son ouird dans des villages de Sarakollé, aussi éloignés de Nioro que Mourdia, que certains hameaux sis en pays bambara de l'est et jusqu'à Sansanding.
Il a naturellement des ennemis et sur place plus' que partout ailleurs. Les Kaba Diakité et Silla de Nioro voient avec peine cette influence s'étendre au détriment de la leur. Très considéré chez les Ahel Sidi Mahmoud de Kifl'a, il a failli être pris dans leurs dissensions. Son missionnaire officiel dans cette grande tribu est Mohammed Mahmoud ould Ahmed Taleb. Celui-ci est en conflit depuis longtemps avec le chef de tribu. Sous le couvert du Tidianisme, il n'a pas manqué de lui faire une opposition extrêmement vive. Sur le terrain même de la religion, il admettait les tenants de la nouvelle voie contre les Qadrïa et même contre les Tidianïa vieux jeu des Souaker. Cette attitude, qui durait depuis 191 1, finit par émouvoir les autorités mauritaniennes, d'autant plus que Mohammed Mahmoud se réfu-
giait à Nioro dès que la situation s'aggravait, et échappait ainsi à toute enquête locale. On attribuait dès lors à Chérif Hamallah la cause de ces dissensions intérieures, surtout politiques, qui déchiraient les Ahel Sidi Mahmoud.
On crut s'éclairer sur la situation en s'aidant des lumières d'un missionnaire de la zaouïa tidianïa de Fez, Ahmed ben Çaïh l'AbdouUaoui, neveu et gendre du Khalifa de cette zaouïa. Celui-ci se rendit donc à petites journées à Nioro, exploitant indignement les populations sur son passage. Après un séjour de six semaines à Kayes, où il recueillit, couvert par la baraka officielle, une centaine de mille francs, il fallut le rappeler aux devoirs de sa mission. Il arrivait enfin à Nioro, liait naturellement partie avec ses frères Tidianïa et en fait d'enquête se contentait de vivre à leurs frais et de s'esjouir probablement avec eux de notre naïveté. Revenu au chef-lieu, il se rendait compte avec importance que la situation était excellente.
La situation était en effet excellente. Il n'y avait en réalité aucune agitation, ni politique, ni religieuse. Les incidents qui s'étaient produits provenaient uniquement du taleh précité Mohammed Mahmoud et surtout des intrigues de Fa ould Cheikh Al-Mahdi, frère du chef des Tinouajiou- Ahel Baba, nomadisant avec les Yebirat des Ahel Sidi Mahmoud de Kayes. Il se glissait entre les diverses familles qui lui avaient donné l'hospitalité, et les excitait les unes contre les autres. Il soufflait les dissensions religieuses exposées plus haut, et arrivait ainsi à faire croire à quelque état de trouble, auquel on mit fin en le faisant rentrer dans sa tribu et en le mettant sous une surveillance spéciale.
Chérif Hamallah était complètement resté en dehors de ces intrigues, et aucune suspicion ne doit peser sur lui à cet égard. Les groupements maures soumis à son obédience sont peut-être ceux qui sont les plus dociles à nos ordres.
Chérif Hamallah a deux enfants: Chérif Ahmed, né en 1915, et Cheikh Sidi Ahmed, né en 1917.