‹ Études sur l'Islam et les tribus du Soudan (volume 2)Chapitre 63 sur 75 · III. — Subdivision de Yélimané · texte numérisé non relu

III. — Subdivision de Yélimané

La subdivision de Yélimané comprend les provinces du Diafounou et du Guidioumé, entièrement peuplées, à quelques exceptions toucouleurs près, de Soninké. Ces populations furent, jusqu'au dix-neuvième siècle, soumises à la domination bambara, et ce contact des fétichistes les renforça dans leurs traditions animistes. Al-Hadj Omar les islamisa rapidement, assez facilement dans le Diafounou par l'intermédiaire de la famille des Doukouré, avec infiniment plus de peine dans le Guidioumé où, sous la direction de leurs chefs héréditaires, Soninké et Bambara réunis mirent plus d'une fois en déroute les sofa du conquérant et ne furent exterminés que lorsque celui-ci eut jugé nécessaire de marcher entre eux en personne et de faire intervenir « son chapelet plus fort que tous les fusils ».

Al-Hadj Omar fit raser toutes les têtes, et les cadenettes du passé furent consumées dans un immense bûcher. On donna aux néophytes un bonnet rond, dit « Tidiani » et les talibé leur montrèrent la méthode du « Salam ». Ils firent bien autre chose, car quelques années plus tard, les populations exaspérées se soulevèrent et les massacrèrent tous. La répression, conduite par Al-Hadj Omar lui-même, fut cruelle. Après quoi, il plaça à la tête du Guidioumé, à Niogomira, son talibé Modi Mamadou, à la tête du Diafounou, à Tambakara, son tàUbé Guibiri Boubou, et incorpora les deux provinces au commandement général de Mostafa, à Nioro.

Les Soninké ne se montrèrent infidèles à la domination toucouleure qu'une seule fois : lors de la révolte de Mamadou Lamine, vers i885. Ils prirent comme chef le fils de l'agitateur et lui construisirent un tata à Goury. Mais Ahmadou Chékou détruisit le tata, chassa l'usurpateur et remit tout dans l'ordre.

L'islamisation du pays s'est faite par la violence, mais il y avait jadis ici, comme chez leurs frères soninké de Nioro, de Kayes et du Gorgol, des familles héréditairement maraboutiques. Les grands clans du pays Niakhaté, Diétaba, Koïta, Doukouré, etc., avaient leurs marabouts attitrés, comme ils avaient leurs griots, leurs forgerons et leurs captifs. Ces marabouts constituaient une caste inférieure et peu considérée. Il n'était pas défendu, toutefois, de leur donner les filles en mariage. Ces unions étaient dites «Allah Kouyé » id est « mariages par Allah ». Le marabout intervenait conjointement avec le sorcier, dans les grandes circonstances de la vie : naissance, mariage, maladies, décès, etc. Leur art se faisait d'ailleurs des emprunts réciproques. Les marabouts furent ainsi pendant plusieurs siècles les pierres d'attente de la future islamisation, qu'un concours heureux de circonstances devait faire amener à se produire.

Les principales familles maraboutiques du Diafounou sont les Gassama, les Daramé Sama, les Koudiémaka, ceuxci réputés, les Kébé Oualira, qui sont venus à la suite des Doukouré conquérants, et les Ouakharé Sakho, dont l'installation dans le pays est quelque peu postérieure. L'islamisation de cette fraction des Sakho remonte à fort longtemps. Ouakaré Sakho était un vaillant guerrier. Quand les Doukouré se battirent dans la région de Goumbou, il se joignit à ceux qui partaient à la conquête du Diafounou. Là, il épousa une Koudiémaka, puis se mit en route vers leOuagadou, laissant sa femme enceinte. Celle-ci mit au monde un garçon qui, élevé chez les Koudiémaka, devint musulman comme ses oncles maternels et fut l'ancêtre des marabouts Sakho. Les Soninké du Diafounou prétendent venir de Test, du Diaka (Macina). C'est même de là que viendrait leur nom « Dia-Founé ».

Dans le Guidioumé, les premiers marabouts qui firent leur apparition étaient des Kébé du Diafounou. Puis vinrent

les Débatété du Kériarémé, les Gari, du Ouagadou, et les Cissé, de Goumbou. Par la suite, sous la domination Bambara, arrivèrent les Koïta, dont beaucoup retournèrent au fétichisme. Le moqaddem de Tambakanè, Ismaïl Koïta, qu'on verra plus loin, est un des rares membres de la famille resté héréditairement marabout.

Les principales personnalités du Diafounou sont :

a) Goré Doukouré, chef (almamy) du canton et chef du village de Goury. Né vers 1840, il était, dit-il lui-même, fétichiste avant l'arrivée d'Al-Hadj Omar. Converti par le conquérant, il prit part à ses diverses colonnes et à celles de son fils contre les Maures, puis contre les Bambara de Ségou. Il y resta quatre ans. A la mort de son père Samba, vers 1896, il lui succéda dans ses fonctions. Personnage politique, surtout célèbre par ses démêlés avec son rival de Tambakara, Goré Doukouré est rien moins qu'un pôle d'Islam.

b) Mokammadou Daramé^ né vers 1860. Fils de Modi Daramé, grand marabout de Goury et intermédiaire officiel entre Al-Hadj Omar et le chef de Goury, alors chef-lieu du Diafounou. Il a fait ses études avec Fodié Soukouna Daramé de Goury et les a achevées à Bakel avec Fodié Ousman Daramé. Compromis aux yeux d'Ahmadou Chékou par sa participation à la révolte de Mamadou Lamin (i885) il est contraint de quitter le pays. Il voyagea beaucoup au Sénégal, au Soudan, en Gambie anglaise. Il tint école à Saint-Louis, cultiva l'arachide à Rufisque, fit du commerce dans le Sine Saloum. Il revint vers 1894 a Goury, et s'y installa définitivement : il y a ouvert une école florissante.

Moqaddem tidiani par consécration de Mamadou Kébé de Saint-Louis, ouvert, instruit et sympathique, Mohammadou jouit d'une réelle influence sur le clan guerrier des Doukouré, auquel il est allié, ainsi d'ailleurs qu'aux Koudiémaka et aux Maréga. Il est le grand homme de ces deux familles maraboutiques, et par elles exerce son obédience

sur les trois importants villages de Goury, Diongaga et Yaguiné. Il en est, de l'aveu de tous, le Karamoko le plus instruit.

c) Fadigui DouAowrë, chef (almamy) du Diafounou indépendant, et chef du village de Tambakara. Ces titres sont héréditaires dans sa famille, en rivalité perpétuelle, comme il a été dit, avec les Doukouré de Goury. Né vers 1860, Fadigui a participé aux colonnes des Toucouleurs contre les Bambara du pays. 11 était à Karkaro, quand le fama Mamadi Koulibali fît sa soumission. Agé et impotent, il est suppléé par son fils Mamadi Doukouré. Ni l'un ni l'autre ne comptent au point de vue islamique.

d) Fodé Binta Diakité^ fils d'Amadi Mariam, est né à Yoguiné vers 1860. C'est un cultivateur d'arachides et un marabout de peu d'importance qui n'est pas sans instruction, mais dont Tautorité consiste à menacer tout le monde des foudres d'Allah. Il se dit qadri.

e) Abd Er-Rahman Taraoré, né vers i85o, moqaddem des Tidiania à Diongaga. Sa famille est originaire du Ouagadou. 11 fit ses études sur place et les termina chez les Tendigoré de Bakel. Il paraît avoir pris part à l'insurrection de Mamadou Lamin, dont en tout cas il a reçu le titre de moqaddem. Lors de la répression, il se réfugia dans le Guidimaka de Kayes, ou il se livra, à Diaguili,à la culture et au commerce. Avec l'apaisement, vers 1906,11 est revenu s'établir à Diongaga, et y a ouvert une école florissante d'une vingtaine d'élèves. Riche, considéré et allié aux familles soninké des Kébé, des Sibi et des Diabara, et peul des Diallo, c'est un personnage d'importance. Il n'a qu'une sympathie relative pour les Maures, qui lui ont tué son père et deux de ses frères. Son passé troublé l'a quelque peu assagi et malgré les pertes qu'il a subies du fait de la suppression de la captivité, il affichait jusqu'à 19 16 un grand loyalisme. On a pu voir ce que valaient ses protestations par les propos qu'il tint au début de mai 1916, devant un nom*

breux auditoire : « Les anciens chefs du pays ont disparu. Les Foutanké aussi. La domination des Français passera comme les autres. Bientôt on verra le pays, commandé par d'autres. Il y a une race de Maures, semblables aux Arabes (les Turco-Boches sans doute) qui est en guerre avec les Français et qui ne tardera pas à venir. Le Mahdi est dans Test; son jour est proche ». Quelques jours après, il faisait les mêmes déclarations dans la cour de la mosquée de Diongaga et demandait « si on avait des fusils pour l'heure prochaine ». Il signalait enfin comme causes du recrutement la faiblesse des Français et leur désir d'éloigner du pays les forces vives.

f) Ismdil Koita, né vers 1870, filsdeBouBakarde|Goury, et moqaddem des Qadrïa, à Sambakané. Il a fait ses études auprès de son père et les a complétées avec Brahima Sakho, une des lumières de son temps, à Goury. Allié aux Sakho, riche de bœufs et de chevaux, maître d'une école d'une vingtaine d'élèves, Ismaïl est un personnage considéré. Atteint de la lèpre, il n'a guère les moyens de faire beaucoup de prosélytisme ; mais on le prend souvent comme arbitre dans les différends locaux. Il n'est pas d'ailleurs sans instruction.

Les principales personnalités du Guidioumé sont :

g) Bokari Niakhaté, chef par hérédité du canton de Guidioumé et du village de Grand-Yélimané. C'est un homme actif, dévoué et des plus précieux. Rien d'un personnage islamique. Son père Gagni, qu'il a remplacé, vieux héros des luttes d'Al-Hadj Omar, est hors d'âge.

h) Tiékoro Sogouna, chef par hérédité du village de Dionkoulané, né vers i85o. Il fut l'allié d'Ahmadou Chékou et par la suite alla vivre une dizaine d'années à Makhana. Intelligent, énergique, homme d'autorité, Tiékoro est un serviteur de premier ordre.

d) Talibé Sakho^ de Dionkoulané. Né vers 1860, il est le fîis de Fodé Modi Maro de Goury qui paraît avoir été le

plus grand marabout de la subdivision pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Al-Hadj Omar, qui utilisait toutes les compétences et toutes les influences, l'avait nommé cadi du Diafounou. Modi Maro s'était d'ailleurs bravement battu contre ses troupes et avait opposé la plus vive résistance à Ahmadou Chékou. Après sa soumission, il fit montre du plus entier loyalisme. Ce fut aussi son attitude à notre égard après 1890. Il est mort vers 1901, très âgé, et considéré comme un saint. Il se rattachait par la doctrine et l'ouird à son père Fodé Amara Digo. Son fils Talibé est le président du tribunal de Yélimané. Il a d'excellentes et nombreuses relations. Il n'est pas sans être jalousé par ses confrères, qui lui font un grief d'être en très bons termes avec les Chrétiens. Il a une fort bonne instruction. Il relève de Pobédience tidianïa de son père.

j) Daouda Gari, né vers 1870 est moqaddem tidiani à Tango. Il a étudié avec le fameux Ouali Modi Maro Sakho, et est allé faire un pèlerinage chez Fodié Kadiali, de Bakadadia, dans le Fouta-Diallon (i). Il était déjà un professeur réputé à l'âge de 20 ans, et passe maintenant pour le meilleur maître du pays. Il est de plus en passe de devenir M Ouali ». En attendant, moqaddem tidiani par consécration de Diembéré Dianka, du Youry, il distribue abondamment son ouird autour de lui. Réservé et même méfiant, il inspire peu la sympathie. Daouda Gariest l'exemple le plus démonstratif de l'islamisation des Noirs. Son grand-père se convertit avec Al-Hadj Omar, mais pour la forme évidemment. Le fils va à l'école maraboutique; il fait la prière et observe les obligations légales : c'est déjà un bon musulman mélanien. Le petit-fils Daouda est un saint homme, un grand Karamoko, moqaddem et ouali.

k) Mamadi Z)ou/:ar^, moqaddem tidiani à Tanga,est né vers 1862. Il a fait ses études à Nioro et à Kayes et a reçu

(i) Études sur l'Islam en Guinée : Fouta-Diallon, par Paul Martv.

son titre de Sidi ould Sidi, Chérif maure de Tichit, installé àNioro. Maître d'école à Tanga, depuis 1888, il a une excellente réputation de lettré et d'instituteur. Son ouird est recherché. Son prestige est pourtant quelque peu éclipsé par l'éclat de son voisin Daouda Gari. Il a néanmoins une influence incontestable sur ses confrères.

Page 1