‹ Études sur l'Islam et les tribus du Soudan (volume 2)Chapitre 68 sur 75 · CHAPITRE IX MOSQUÉES, SANCTUAIRES ET LIEUX DE PRIÈRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX MOSQUÉES, SANCTUAIRES ET LIEUX DE PRIÈRES

Le Sahel occidental est constellé de sanctuaires musulmans. Il y a peut-être plus d'un millier de lieux de prière. Chaque village ou quartier de village islamisé en possède un ou plusieurs. Ils consistent en un carré de terre, entouré tantôt d'une haie vive, tantôt d'une palissade; tantôt d'un mur, dont la hauteur varie de o m. 60 à 2 mètres. Ils n'ont en somme rien de particulier.

Les mosquées proprement dites sont au nombre d'une centaine. Elles sont bâties sur le modèle général, mais agrandi, des habitations du pays et consistent donc soit en spacieuses cases de chaume, soit en bâtisses de banco, supportant une toiture de chaume. Tous les villages de quelque importance ont leur mosquée.

Ily a enfin neuf mosquées-cathédrales ou missidi-diouma, à savoir: Nioro, Youry (indépendant), Farandallah, Kolomina et Nioro-Médina (canton toucouleur foutanké) ; Gourel-Bouyaré et Gavinani (canton Beul toronké) ; Diamioumé (Kingui Diawara) ; et Tango (Guidioumé). Elles sont fréquentées, le vendredi, à l'heure du dohor par les fidèles des villages environnants. Deux de ces diouma : Nioro et Kolomina, s'attribuent la maternité d'Al-Hadj Omar.

Un seul de ces édifices mérite de retenir l'attention : c'est la mosquée de Nioro. Sur le désir exprimé par Al- Hadj Omar, elle fut construite, en 1864, par Mostafa Keïta^ sofa du conquérant et chef de Nioro ; l'édification dura un an ; les gens du pays et les guerriers y participèrent. Al-Hadj Omar avait choisi l'emplacement et avait fait ses dévotions sur le terrain indiqué, qui fut d'abord délimité par un clayonnage; ensuite, étant à Hamallaye, il adressa à Mostafa un message dans lequel il indiquait le plan de la mosquée. Elle a été plusieurs fois restaurée depuis. La dernière de ces restaurations date du début de 19 16. Les notables Foutanké (Toucouleurs et Peul) avaient été réunis à Nioro, pour le recrutement. Ils donnèrent des gages de leur bonne volonté en fournissant leurs fils et neveux et en rédigeant des adresses arabes pour entraîner les populations musulmanes. Pour reconnaître ce bon esprit, l'Administration leur reconstruisit la mosquée, qui menaçait ruine.

Cette mosquée, comime celle de Dinguiraye (Guinée) et de Sansanding, jouissent du fait de leurs origines d'une très grande considération locale. Parmi les personnages importants, qui y ont fait leurs prières, il convient de citer : Almamy Keïta, Mountaqa Tal et Ahmadou Chékou, qui se succédèrent dans le commandement de la région de Nioro.

Situé en face du bureau actuel des postes et télégraphes et de l'école française, au nord et en bordure de la route, elle est bâtie en pierres sèches et pisé. On y accède, sur la face ouest, par une cour de 640 mètres carrés environ, clôturée par un mur en pisé de i m. 20 de hauteur.

Elle aff"ecte la forme d'un carré ayant sensiblement 3o mètres de côté ; l'édifice est recouvert d'une toiture à terrasse sans aucune ornementation, appuyée sur 182 pilliers de i mètre carré à la base, formant 12 couloirs ; il prend jour par trois portes percées dans la face ouest.

Dans la face est, et vers son milieu, se trouve la niche-

panneau dominant un petit terre-plein de o m. 5o de hauteur auquel on accède par deux marches : l'almamy s'y rend en pénétrant dans la mosquée par la face est et en mettant à profit une ouverture de i mètre carré environ, pratiquée dans le panneau.

Les ablutions se font dans un petit terrain clôturé, situé entre la face nord et le mur en pisé qui entoure la mosquée ; on utilise l'eau des « canari » qui sont dans la diouma et que les vieilles femmes, ou un fidèle, dans un accès de pieux zèle, ont remplis. La plupart du temps les notables s'ablutionnent avec leur petite théière individuelle, empruntée aux Maures, et dont ils ne se séparent guère.

Il n'y a dans l'édifice, ni nattes, ni tapis ; chacun apporte sa peau de mouton ou de chèvre. Pas d'ornementation, de sculptures, ni d'inscriptions. Pas de minaret non plus. Quelques parkinsonia et doubalel ombragent la nudité extérieure.

Rien n'est prévu pour l'éclairage ; à côté de la nichepanneau se trouve simplement une pierre faisant saillie hors du mur, et pouvant supporter une bougie.

La garde de la mosquée est assurée gratuitement par un indigène, qui remplit en même temps les fonctions de muezzin.

La mosquée de Youry fut édifiée en 1898 ; celle de Farandallah en 1910, celle de Kolominatrente-trois ans avant la prise de Nioro, c'est-à-dire en 1867, par Alfa Oumarou Tierno Baïla, qui commandait la région pendant qu'Al- Hadj Omar s'était rendu au Fouta et au Boundou pour chercher des gens ; celle de Diandioumé fut édifiée en 191 1 par Dioidi Badiaga, marabout local ; celle de Nioro Médina fut construite en 1909 par AhmadouMalik, chef du canton toucouleur Foutanké; celle de Gorel Bouyaré, qui ne date que de 191 3, est due à MountaqaTal fils d'Al-Hadj Omar. Enfin celle de Tango fut édifiée vers 1866, par Mostafa Keïta. En outre, Fangou etDioukoulané, dans le Guidioumé,

lÊ SAÏÎÉL iÙE NIORO

Yaguiné, dans le Diafoiinou, possède chacun deux spacieuses mosquées en banco, oeuvre des fidèles du lieu.

Tous ces édifices sont construits sur le modèle de celui de Nioro ; ils n'ont rien de particulier.

La mosquée de Nioro est fréquentée par 260 à 3oo fidèles, le vendredi, au moment de la prière du « dohor », et par une trentaine les jours ordinaires.

Les autres « diouma » voient une affluence moins grande, levendredi, mais les fidèles y sont plus nombreux les autres jours. Cela tient à ce que les habitants de Nioro font leurs prières chez eux ou sur la place publique, et fréquentent peu la mosquée; en revanche, levendredi, les gens venus à Nioro pour affaires vontf aire leurs dévotions à la «diouma». Dans les autres villages du cercle, au contraire, la plupart des hommes se rendent à la mosquée à l'heure des différentes prières.

Les termes employés dans les diverses langues indigènes pour désigner la mosquée ou ses parties essentielles sont les suivants :

En bûmbara

En soninké

En péul

Mosquée du vendredi. .

Diouma

Diouma

Diouma.

Petite mosquée. . . .

Missiri

Missidi

Diama.

Niche-panneau. . . .

Mohirabi

Lieu pour les ablutions.

Niégué

biogué

tarordé.

Cour précédant la mos-

quée

K-àllemé.

Dans certaines régions (Diawara, Kâarta, Kéniarémé) les chefs de village, qui ont embfassé la religion musulmane, nomment seuls l'almamy.

Dans d'autres (Youry), lorsque tous les habitants participent à l'édification delà mosquée, ils prennent également part à la nomination de Timam.

Enfin, lorsqu'un fervent et riche musulman fait construire une mosquée par ses serviteurs et les membres de sa famille, il en est Talmamy et ses fils le seront après lui.

La mosquée et la fonction de la prière sont, en quelque sorte, la propriété de la famille. Cette façon de désigner Pimam a parfois entraîné des dissensions. Il paraît intéressant de citer le cas qui s'est présenté à Nioro, il y a sept ans. Le chef de village actuel, Moussa Kaba Diakité, prétendait que la mosquée de Nioro avait été léguée à sa famille par le colonel Archinard ; aussi, à la mort de son père, Kisma Kaba Diakité, cadi, chef de village, et almamy, briga-t-il la fonction d'imam qu'il estimait héréditaire. Mais les autres musulmans prétendirent que le colonel avait donné la mosquée à tous les fidèles, et les notables de la ville nommèrent Fodié Bou Mahdi Maguiraga, qui ne conserva pas longtemps ses fonctions, et eut pour successeur l'almamy actuel, Mamadi Aïssa Diakité.

L'appel à la prière se fait par la voix classique du muezzin appelé « sali-maha ». L'usage de tambours et de « cors de chasse faits d'une grosse dent d'éléphant » que signale Mungo-Park à Guimou, chef-lieu du Kaarta des Massassi, en 1796, est tombé en désuétude. « Le son de cet instrument est mélodieux, dit-il, et je n'en connais point qui ressemble autant à la voie humaine. Toutes les mosquées furent remplies, le gros de l'armée de Daisy (Dossé, chef de Massassi) se trouve alors à Kemmo, et les mahométans en forment près de la moitié. »

La prière solennelle du vendredi est ordinairement précédée ou suivie d'une conférence de piété, où sous la présidence de l'almamy, les Karamoko et notables du cru lisent les auteurs sacrés, ou dissertent sur la théologie et la mystique.

Les prières portent en Soninké les noms suivants :

T. .. , ,, ( Fadiri sali (avant le jour).

Prière de l aurore i c u i- /» n \

f Saboga sali (a 1 aurore).

Midi Salifana sali.

Mi-soirée Lahassara sali.

Crépuscule Foutouro sali.

Soir . . Saroufo sali.

Dans les villages mixtes, chaque élément ethnique a généralement sa mosquée, partant son almamy. Ainsi à Diabigué, il y alamosquéeDiawaraetla mosquée Soninké. Les fidèles fréquentent exclusivement leur mosquée propre et ne feraient qu'avec toutes sortes de difficultés la prière derrière l'almamy de l'édifice voisin.

Il n'y a pas ici de ces lieux de pèlerinage : arbres et bois sacrés, tas de pierres, épaulements de terrain, endroits quelconques, qui sont si communs dans l'Afrique Mineure, et même déjà répandus dans les environs de Oualata et de Tombouctou.

Le point le plus fréquenté de la région est certainement le cimetière de Nioro, où sous les larges dalles d'ardoise ou les épaisses enceintes de blocs de grès, les maîtres et parents de la génération actuelle dorment leur dernier sommeil. Il y a même deux petits mausolées. Les épineux bénéficient de la sainteté du lieu et s'ornent de lambeaux de vêtements, de rognures d'ongles et de cheveux. Ce cimetière est l'objet d'une grande vénération, et souvent des talibés viennent y prier au crépuscule.

Jadis les grands marabouts étaient ensevelis dans leur carré ou dans un de leurs lougans voisins. Aujourd'hui, ils sont inhumés au cimetière indigène. Parmi ces tombeaux, particulièrement vénérés, il faut citer ceux de Nioro même, de Diara et de Bougoudré.

A Nioro même, il y en a deux : l'un situé derrière les bâtiments des tirailleurs sénégalais, et à cent mètres environ, fait d'un terrain rectangulaire, entouré d'un mur en pierre sèche d'un mètre de hauteur, orné d'un palmier à sa face nord, abrite les restes de FodiéOumar Kaba Diakité, grand-père de Mamadou Aïssa et de Moussa, chef de la ville.

On a vu plus haut sa biographie. Il eut, sur la fin de sa vie, des démêlés avec les Foutanké du village, dont il était

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le chef , et plus particulièrement avec le nommé Amadou Baba Li, qui voulait prendre sa place, il porta k différend d^vâ'ûî Moustafa K^ïta , sofa d'Al-Hadj Omar, Amadou Baba Li avait continué sa route vers Ségou où se trouvait Ahmadou Ghékou. A Nioro-, Fodié Oumar tomba malade et mourut avant d'avoir pu reprendre le chemin de Mounia. Peu après, Fodié Bouyagui Diakité, son fils, était à Nioro et remplissait les fonctions de cadi auprès de Mostafa. 11 fit inhumer son père dans sa concession qui Se trouvait à l'emplacement actuel du tombeau, et la tombe fut, 'en quelque sorte, enfermée dans une construction ayant l'aspect d'une case. Au moment de la prise de Nioro, là concession fut détruite ; Kismâ Kaba Diakité, le second d-e ses fils, alors cadi, almamy et chef de village, sollicita de l'autorité française la faveur de pouvoir édifier un mur autour du tombeau: et sa demande fut accueillie favorablement.

Dans le même emplacement se trouvent lés restes de trois autres marabouts : i« Demba Kaba Diakité, son fils ; 2^ Kisma Kaba Diakité, son autre fils, ancien almamy, cadi et chef de village de Nioro, dont nous avons donné plus haut les notices; 3° Fodié Bakari Cissé, Soninké, marabout très instruit, disciple de Fodié Oumar et qui à formé beaucoup de maîtres de la génération actuelle.

Ce groupe de tombeaux est l'objet de grande vénération.

Le deuxième tombeau se trouve à l'est du village, sur la route de Nioro à Gadiaba-Kadiel et abrite les restes du Ché- 'rif Cheikh Sidi Mohammed, mort en 1909. Il est entouré d'un mur en pierre et chaux, qui a été édifié par Ibounou Diop, Ouolof , traitant à Nioro pour le compte d'Issac Guèye, de Kayès, qui était son disciple.

A Diara, dans le Kingui-Diawara, un tombeau entouré d'un mur à hauteur d'homme renferme les restes du Ouàli Fodié Amara Gassama, Soninké, mort depuis deux siècles. (Parmi ses élèves, il y a eu cinq générations de marabouts.) H avait ouvert^ dans la capitale du Diafa une école tî>ès fré-

quentée, et était réputé pour sa haute culture intellectuelle ; son renom s'étendait très loin ; de nombreux points de l'est et de l'ouest, on venait le voir et lui demander des conseils. A Tichit, il étudia le Précis de Khalil et c'est lui qui l'aurait, le premier, apporté dans le Cercle de Nioro.

A Bougoudré, se trouve le tombeau du Ouali Ali Ould Cheikh Al-Mahdi, mort en 191 o, frère de Sidi Abdallah, chef actuel de la tribu des Maures Tinouajiou. Il fit ses études dans le Sahel, sous la direction de son oncle Sidi Abdallah ould Sidi Mohammed. Il vécut dans le calme et l'austérité. Son tombeau, très modeste, est simplement entouré de quelques assises de pierre sèche.

Dans la subdivision de Yélimané, trois tombeaux sont particulièrement vénérés : à Dioukoulané, celui du ouali Fodié Modi Maro ; à Goury, ceux de Fodié Bakari et de Modi Maro Sahko, bisaïeul du premier. On leur porte de menus cadeaux dans les circonstances graves.

La vénération dont ces tombeaux sont l'objet est — au moins à Nioro même — un curieux moyen d'islamisation. On a vu des tirailleurs fétichistes, particulièrement des Mossi, suivre la foule pieuse et venir déposer leur offrande sur la tombe de Fodié Oumar, puis y revenir seuls. Ce n'est pas encore la conversion, mais c'en est la première étape.

Il n'y a rien de spécial à dire sur les fêtes islamiques. Elles se célèbrent partout ici avec beaucoup d'éclat, et comme le dit Mongo-Park qui célébra, en juin 1796, à Diara, la « Bouna Salée )> ou grande fête du mouton, « ce jour-là la faim est bannie de la ville'». C'est en effet, comme ailleurs, par l'exhibition de leurs vêtements somptueux et par des festins abondants que les noirs du Sahel célèbrent leurs anniversaires, islamiques ou non.

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