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I. — Les mosquées, sanctuaires et lieux de prière

La région de Tombouctou abonde en lieux de prière. Il n'est pas de village de petite importance qui n'ait pas sa mosquée bâtie (en songaï Dyinguéré) où les fidèles des environs se réunissent le vendredi pour la prière en commun. Ces mosquées sont de véritables édifices, élevées sur le modèle des cases environnantes, mais de plus grandes proportions. Les matériaux de construction sont tantôt ce mélange de terre argileuse et de torchis de paille, dit « banco », le pisé du Sud algérien, tantôt de la simple argile du pays, malaxée en petites boules ou en briques. Quant aux troncs ou demi-troncs de rônier qui servent de supports à la terrasse, ils viennent de très loin, soit du Djerma, soit de la région du Bani-Niger.

Les hameaux n'ont que des lieux de prière, Ie« maqam » arabe, plus connu sous son nom songaï de dyinguéré batouma (réservé pour la prière). Il consiste en une petite clairière circulaire ou rectangulaire de sable fin, entourée de cailloux de latérite, de branchages épineux ou de petits pieux de bois. Ces « batouma » abondent ; outre ceux qui sont l'oratoire de la collectivité, on en trouve dans la

plupart des familles et souvent à l'usage des individualités. Beaucoup de gros bourgs comme Koundi^ Saréyamou, Koro, Çalah Koïra, Arham, Farabongo, etc., tant sur le Haoussa que sur le Gourma, n'ont pas d'autres lieux de prière.

Entre la mosquée proprement dite et le « batouma » se place le baram-baram (Tombouctou) ou tim-tim (Goundam) sorte d'oratoire, souvent édifié sur un tombeau ou à proximité d'un cimetière, et qui consiste en une enceinte rectangulaire bâtie et sans toit. C'est soit la chapelle qu'affectionnait un saint pendant sa vie, et où il a été enterré à sa mort, soit, au contraire, le tombeau d'un marabout sur lequel la pitié d'un de ses télamides a fait édifier un mausolée, soit plus simplement un oratoire familial, que le prestige delà famille a transformé en chapelle publique. Il consiste souvent encore en une simple élévation de terrain où les marabouts se placent de préférence pour faire la classe, et aussi où le muezzin se place pour l'appel à la prière de l'imam pour le prône. A défaut de minaret ou de niche dans les petites mosquées, on élève donc un tim-tim tout à côté.

On peut citer parmi les principaux baram-baram :

A Tombouctou: le baram-baram des Kounta,bâti par Sidi- 1-Mokhtar Al-Kabir, dans Sankoré, peu après l'installation des Kounta dans la région, et qui est le plus ancien ;

Celui du cheikh Sidi Ahmed Al-Bekkaï, édifié par le marabout en face de sa demeure, entre i85o et 1860, à proximité de l'ancienne médersa.

Celui d'Alfa Chékou, dit Chékou Dalaïlou, à Pest de la ville, édifié vers 1860 par ce marabout originaire de Dienné, et mort vers 1900 à un âge avancé. Cet Alfa Chékou s'était consacré à la lecture de l'eucologe Dalaïl al-Khaïrat et ne cessait de le réciter, ce qui lui avait valu son surnom. La tradition s'est conservée et chaque année pour le Mouloud, beaucoup de gens de Tombouctou, après avoir récité les

poèmes d'Ibn Mouhibb dans les mosquées, viennent lire un chapitre des Dalaïl à Toratoire de Chékou Dalaïlou.

Dans le cercle de Goundam : A Koro : celui de Boukouri At-Taher, i83o-i8q5 environ, et celui de Hamma Mohammadou, 1820- 1880 environ. Quelques fidèles vont y prier le vendredi. Certains malades, et notamment des fous, lui rendent visite. On y dépose le vendredi, du coton, du mil, que prennent les descendants de ces marabouts.

A Katoua, celui d'Alfa Ber Goudo, qui a vécu au dix-septième siècle et dont les descendants entretiennent assez bien le tombeau.

A Oualedii enfin, le baram-baram d'un marabout non déterminé.

Ces baram-baram sont en général fort négligés, et il est assez rare qu'une personne, dans un accès de piété, s'emploie à les faire balayer et nettoyer, ou à réparer les injures des tornades et du vent. Aussi certains tombent-ils peu à peu, et, après un long crépuscule, disparaissent de la xné.moire des gens. Le baram-baram ne comporte aucun personnel. Sa renommée est toujours locale.

Il y a enfin les tombeaux des saints, qui sont des lieux de prières très fréquentés surtout par les tolba et par les femmes. Cette coutume est spéciale aux Songaï et à ceux des autres noirs qui subissent leur influence. Elle sort essentiellement des coutumes des autres peuples noirs islamisés du Sénégal, de la Guinée et même du Soudan, chez qui le culte du mort n'a généralement pas de trace. Il faut y voir manifestement une influence de l'Islam blanc de l'Afrique du Nord, etparticulièrementduMaroc où l'anthropomorphisme est si bien en honneur et avec qui Tombouctou est, depuis six siècles, en relations permanentes.

Les principaux tombeaux sont :

A Tombouctou : Sidi Mahmoud, célèbre cadi de la fin du seizième siècle, et du début du dix-septième siècle et son

frère Al-Hadj Ahomal (Ahmed Ould Omar), juriste devaleur. Ils étaient fils d'Omar ben Mohammed Aqit et appartenaient à la famille çanhadja. Les divers Tarikh soudanais font mention, à plusieurs reprises, de ces saints et lettrés personnages. Les deux tombeaux se trouvent aunord-est de la ville, derrière le fort Hugueny.

Alfa Moya, oncle des deux précédents, lettré deTombouctou, qui mourut en iSgS, et dont le tombeau se trouve à l'est de la ville.

Sidi-1-Khiar, Kounti des Regagda, marabout du début du dix-neuvième siècle; Sidi-1-Kounti, de son vrai nom Cheikh Sidi Ahmed ben Omar, le Reggadi; et enfin Sidi-1- Mokhtar Çarirould Cheikh Sidi Mohamm.ed ould Mokhtar Al-Kabir (f 1847), dont j'ai donné ailleurs la biographie- Ces trois tombeaux se trouvent au nord-est de la ville^ dans le cimetière actuel des Kounta, et sont l'objet de la vénération particulière de Cette tribu.

Sidi Belqassem Touati, marabout de la fin du quinzième siècle et du début du seizième siècle, dont le Tarikh es-Soudan rapporte les innovations rituelles, après la prière publique du vendredi. Son tombeau est à l'ouest de la ville.. Tout autour s'est formé un vaste cimetière qui remonte à plus de quatre siècles. Le Fateh ach-Chakour nous donne une notice biographique de ce saint, que la tradition a aujourd'hui perdu de vue, nous dit dans quelles conditions, fut inauguré ce cimetière.

Sidi Mohammed Al-Makki, contemporain et ami du Cheikh Bekkaï (milieu du dix-neuvième siècle). Son tombeau est à l'ouest de la ville.

Amalla Al-Mokhtar, dont le tombeau se trouve sur le côté sud de la mosquée de Sidi Yahia.

Massiré Boubou Zoghrani, ami de Cadi Sidi Mahmoud et dont parle le Tarikh es-Soudan. Son tombeau se trouve dans la mosquée de Dyinguéré-ber.

Alfa Mahaman Kona Oro, dont le tombeau est à l'angle.

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sud-est de Técole régionale. Il se noya dans la mare locale et fut enterré sur place.

Assityey Al-Oualidji, c'est-à-dire le saint du quartier As* sityey, y enterré.

Katibou Moussa, ancien cadi et imam de la grande mosquée pendant quarante ans. Le Tarikh es-Soudan donne des détails intéressants sur la vie de ce personnage. La tombe, aujourd'hui vide, se trouve au coin d'une rue, entre les maisons de Laing et de René Caillié. Quelques lettres assurent que ce n'est point là le lieu de sa sépulture, mais qu'il s'agit d'un simple cénotaphe, élevé à Soussou-Dabaï\ lieu où ledit cadi rendait la justice sur une estrade.

Alfa Mahamam Tamba-Tamba. Il y a controverse sur l'emplacement de son tombeau. Il y a en effet plusieurs tombeaux célèbres de divers Alfa Mahamam : celui qui est entre la mare Adjeda, au sud, et le camp des tirailleurs du fort Bonnier, au nord ; celui qui se trouve près de la maison de Laing et renferme le marabout qui se noya dans un marigot qui inondait le quartier de Dyinguéré-ber ; celui enfin qui se trouve dans le quartier Assistyey. La piété desfidèles a reporté sur chacun de ces tombeaux le nom de Tamba-Tamba, qui fut un marabout fort considéré.

Enfin le tombeau de Sidi Yahia, qui se trouve dans la mosquée de ce nom et qu'on verra plus loin.

Ces sanctuaires consistent généralement en un petit mausolée, bâti sur le modèle d'une case quelconque, la plupart du temps sans toit, et renfermantle tombeau du marabout. Celui-ci est souvent marqué par un coffre de bois, comme c'est la coutume dans l'Afrique du Nord, et une housse de cotonnade ou de soie rouge, verte, bariolée, le couvre. La porte de bois, fermée à clef, ne s'ouvre qu'à certains jours^ notamment le vendredi ou pour un anniversaire, et à certaines heures.

La plupart de ces tombeaux se trouvent hors delà ville. Or les traditions spécifient nettement qu'ils se trouvaient

dans la ville ou tout au moins à la lisière, ce qui indique que la superficie de la cité s'est bien restreinte. De petits cimetières (roudha) se sont constitués tout autour, sur la demande des intéressés qui voulaient reposer à l'ombre de la baraka du saint.

A citer encore le cijnetière de Haouïobongou, à 7 kilomètres au nord de la ville. Entièrement recouvert par le sable aujourd'hui, il paraît être la plus ancienne nécropole de la ville, datant de l'époque antérieure au déplacement de Tombouctou vers le sud. C'est un lieu extrêmement vénéré, mais on n'a pas conservé de traditions à son sujet. Et enfin le cimetière de l'Oussourou, dit des Ahel Sidi Ali, tribu maraboutique iguellad, dont il a été parlé plus haut et ailleurs. Quant aux deux tombes que vit en i353 Ibn Batouta, celle de l'illustre poète grenadin Abou Ishaq le Sahili, et Siraj ad-Din l'Alexandrin, elles ont complètement disparu.

Les gens de Tombouctou ont en général beaucoup de respect pour leurs marabouts défunts. On grave souvent leurs noms et leurs mérites, non pas sur des pierres, rares ici, et qui au surplus nécessiteraient un travail ingrat, mais sur des vases de terre cuite, en forme de gargoulette. Ces vases sontdéposés sur le tombeau, soit à côté du «témoin » traditionnel, soit même en remplacement de ce témoin. Au surplus, certaines personnalités arma n'hésitent pas, comme Ta signalé De Gironcourt, à enlever des stèles, même épigraphiées, de tombes arabes ou iguellad abandonnées, et à les placer sur les tombeaux de leurs proches. On n'omet pas dans les pèlerinages fréquents qu'on leur fait de leur porter de petits cadeaux : calebasse de grains, bougies, colas, que se partageront les pauvres ou la famille. Mais leur prestige ne les préserve pas toujours des mauvais coups de drôles. A plusieurs reprises, on a signalé que des vols avaient été commis à l'intérieur des mausolées, ou encore que des portes avaient été fracturées et enlevées, pour faire du feu évidemment. Pendant mon séjour à Tombouctou,

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le gardien vint rendre compte un matin que la housse du tombeau avait disparu pendant la nuit, et à quelques jours de là, il eut le chagrin de la retrouver, transformée en boubou sur le dos d'un malandrin, qui ne la considérait nullement comme un scapulaire.

A Tendirma : le tombeau du célèbre cadi Ousman Daramé, dont parle le Fettach, et qui était déjà honoré au dix-septième siècle. Ce savant et thaumaturge fut une des lumières de son temps. Le mur même de l'enceinte de la mosquée de Tombouctou est bâti sur son tombeau. Tous les vendredis, les gens de Tendirma viennent y prier. Des malades viennent se coucher tout auprès, pour obtenir leur guérison. Le sable en est changé très souvent, car, par suite de l'affluence, il se salit rapidement.

Dans le cercle de Gao, on trouve de vastes et antiques cimetières, renfermant de nombreuses stèles, généralement épigraphiées. Ces nécropoles ont été étudiées avec soin par De Gironcourt, et ont fait l'objet de sa part de plusieurs comptes rendus à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et de mémoires dans le Bulletin de la section de Géographie du Ministère de l'Instruction publique. On les y lira avec intérêt.

Il suffit de citer ici :

A Gao même, les cimetières : Guirakandyé, qui entoure la vieille mosquée de l'askia Al-Hadj Mohammed et qui contient les tombeaux de ses fils, avec stèles épigraphiées; Gorobeï, Harandiré et Aboubakar Sada.

En face de Bentia, sur la rive gauche du Niger, les cimetières Oualidyia, grand et petit, de l'antique cité de Koukia. On y trouve de fort belles stèles épigraphiées remontant aux treizième, quatorzième et même douzième siècles. Ces tombeaux sont l'objet d'une grande vénération des nomades environnants.

Un certain nombre de mosquées sont célèbres, à des titres divers, dans la région de Tombouctou : d'abord les mosquées de la ville même : Dyinguéré-ber, Sankoré et Sidi Yahia, qui sont les mosquées des quartiers et en portent les noms, puis celles de Goundam, de Tendirma et de Gao.

Les mosquées étaient jadis fort nombreuses à Tombouctou. On voit par les Tarihh qu'il y en avait, au cours des derniers siècles, au moins une dizaine. René Caillié, en 1828, en comptait sept « dont deux grandes, qui sont surmontées, chacune; d'une tour en briques». Elles ont été ramenées à trois par l'intransigeance de Sékou Hamadou,. l'amirou du Macina.

Dyinguéré-ber est, comme son nom songaï l'indique,. « la grande mosquée » de Tombouctou. Elle fut bâtie, alors que la ville fleurissait déjà depuis plusieurs siècles, par le sultan du Malli, Al-Hadj Kankan-Moussa, au retour de son pèlerinage à la Mecque (vers i325). La tradition rapporte que l'architecte en fut un Arabe espagnol ramené de la Mecque par le Sultan, « un excellent maître de Grenade », avait déjà dit Léon l'Africain au début du seizième siècle. Elle a subi, au cours des siècles, des réfections constantes. Les Tarihh signalent celle qui fut efl'ectuée entre i56o et i58o par le cadi de la ville, Al-Aqib, à son retour de pèlerinage. Elle consista en une restauration complète, « et il fit entrer dans la mosquée tout l'emplacement occupé parles tombeaux en sorte que la superficie en fut considérablement augmentée ».

Le Ted^ hiret nous signale à son tour celle qui eut lieu en avril-mai 1709, sous le pachalik de Mohammed ould al-Qaïd Hammedi,le Teserkiou, et l'imamat d'Othman, fils de l'imam Ahmed. De cette nouvelle mosquée, les alfa montrent aujourd'hui des restes encore visibles. Le cadi Al- Aqib y dépensa des sommes considérables : soixante-sept pièces d'or, moins un tiers, par jour, et il ne voulut pas qu'on l'aidât à supporter les dépenses.

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Un minaret élevé domine la mosquée même, et la ville et les environs. La postérité de la ville de Tombouctou est liée, d'après une légende vieille de plusieurs siècles, au bon entretien de ce minaret. Il a eu la gloire d'y abriter René Caillié, qui là seulement, caché au sommet de la tour et défendu par un escalier vermoulu et difficile, trouvait Ja sécurité et la tranquillité nécessaires pour écrire subrepticement ses notes.

Dyinguéré-ber a donné son nom à l'un des quartiers de Tombouctou.

Les premiers imams de Dyinguéré-ber furent pendant le quatorzième siècle, c'est-à-dire sous la domination maiinké et touareg, des noirs. Le dernier imam fut le savant Katib Moussa. Avec la restauration songaï, c'est à des imams de cette race que passe la direction de la prière à Dyinguéré-ber : le premier fut le Sid Abdallah Al-Balbali, le quatrième ascendant de Saadi, Tauteur du Tarikh es- Soudan qui rapporte ces renseignements. Depuis cette date, ils furent « blancs », c'est-à-dire Songaï ou mulâtres.

Les imams de Dyinguéré-ber ont joui, de par leurs fonctions, d'une grande autorité morale dans la ville, et souvent le cadi ofriciel a tenu à être lui-même, au moins temporairement, cet imam. Il est inutile d'en donner la liste, qu'on trouvera dans les divers Tarikh soudanais. 11 suffît de signaler que l'illustre auteur du Tarikh Soudan, Abd Er-Rahman Saadi, en quittant Dienné en 1687, fut nommé imam de la mosquée de Dyinguéré-ber et qu'il exerça ces fonctions jusqu'à sa mort.

L'imam de Dyinguéré-ber est actuellement Mohammaddou ould Omar ould Alfa Saïdou.

Sankoré fut bâtie, suivant le Fettach, en i58i, par le cadi Al-Aqib précité à son retour du pèlerinage. Il en aurait fixé les dimensions, exactement semblables à celles de longueur et de largeur de la Kaaba mecquoise. Sans contes-

ter l'exactitude de cette tradition, il faut reconnaître que les dimensions actuelles de Sankoré ne correspondent pas à celles de la Kaaba et qu'elles sont sensiblement plus petites. Il est possible d'ailleurs que dans les réfections subies au cours des âges, la mosquée ait été réduite.

Ce fut une femme pieuse et riche, désireuse de dépenser sa fortune dans un but de dévotion, qui mit à sa disposition les fonds nécessaires.

Sankoré (ou mieux Sankorey) qui signifie en songaï « maître blanc », tire cette dénomination de ce que le quartier où elle fut bâtie était l'endroit de la ville où s'installaient de préférence les commerçants et pèlerins blancs qui arrivaient du Nord ; on en donne une autre explication tirée du second sens de San « maître es sciences, docteur ». Sankoré serait le quartier des « San » ou principaux docteurs islamiques de la ville.

La mosquée a été le théâtre de cruels événements. Peu après l'arrivée des Marocains, en fin décembre 1592, le Cadi Mami rentrant à Tombouctou pour y établir la paix, alla surprendre avec ses suivants, pour palabrer, le cadi Omar qui avait réuni chez lui les notables de la ville. Les habitants a'flfolés ne craignirent pas de profaner la mosquée en y pénétrant armés de flèches et d'armes blanches et en se postant sur la terrasse prêts à la lutte. La diplomatie de Mami empêcha l'effusion du sang ce jour-là.

Mais le pacha Mahmoud, de retour de Gao, devait tirer une vengeance éclatante de cet esprit de révolte. Sous le prétexte de faire prêter à nouveau le serment de fidélité au sultan, il réunit les notables de la ville dans la mosquée, le 20 octobre iSgS, puis ayant fait fermer les portes et placer des fusiliers aux issues sur les terrasses, fit procéder à leur arrestation. Emmenés sans peine alors hors de la mosquée, ils furent les uns massacrés, les autres envoyés sur Merrakech, d'où seul devait revenir le futur cadi Ahmed Baba.

a cr

' La mosquée ne perdit pas, malgré ce fâcheux incident, sa vertu et son prestige et, fut au cours des siècles l'objet de nombreux miracles. Quelques-uns sont rapportés dans les Tarikh. La tradition conserve encore le souvenir de celui-ci qui s'est renouvelé à plusieurs reprises. De saints marabouts arrivant pour prier à la mosquée la trouvaient fermée, mais les murs s'entr'ouvraient devant eux et ils pénétraient, en bénissant Dieu, pour faire leurs oraisons.

Le Tarikh es-Soudan donne la liste des imams de Sankoré de sa fondation, i58i, au milieu du dix-septième siècle.

C'est autour de Sankoré que s'était concentrée la vie intellectuelle de Tombouctou, c'est dans ce quartier que professent la plupart des maîtres et c'est ainsi qu'à l'instar de ce qui se passait dans nombre de villes du moyen âge, Sankoré acquit la réputation du quartier universitaire de Tombouctou, centre des études graves et des joyeux ébats.

L'imam de Sankoré est actuellement Saïfou Alfa Aïba, dont on a vu plus haut la notice.

Sidi Yahia remonte au commencement du quinzième siècle. Elle aurait été édifiée par le chef de la ville, Mohammed Nadda, avant l'avènement du « Chi » Ali, dit le Tarikh es-Soudan. Le Fateh ech-Chakour spécifie qu'elle fut bâtie par le Koye xMohammed Nadda, spécialement pour Sidi Yahia le Tadelsi, qui venait d'arriver à Tombouctou, aux premiers temps de la domination touareg. Elle ne fut achevée que près d'un siècle plus tard par le chef du Kourmina, ou Kanfari Omar, frère de l'askia Al-Hadj Mohammed, soit vers i5oo.

Vers i582 ou i583, comme la mosquée tombait en ruines, le cadi Al-Aqib la restaura de fond en comble, ainsi qu'il venait de le faire pour Dyinguéré-ber.

Sidi Yahia ben Abd Er-Rahim, Chérif originaire de Oualata, en fut le prem^ier imam, et lui laissa son nom. Il

appartenait à une famille originaire du Sud de l'Espagne ; le Fettach donne sa généalogie, et le Tarikh es-Soudan expose en outre tout au long ses vertus et ses mérites. Il suffît d'y renvoyer, mais il faut signaler ici que les Glagma -et Ahel Taleb Mokhtar, tribus importantes du Hodh, le revendiquent comme leur ancêtre. Leur arbre généalogique en fait en effet mention. Il mourut en 1463- 1464.

Les tombeaux de Mohammed Nadda et de Sidi Yahia se trouvent à l'intérieur de la mosquée. Ce tombeau de Sidi Yahia est depuis les temps les plus reculés l'objet d'une grande vénération. Plus d'un siècle après la mort du saint, le Fettach signale que les plus éminents professeurs et marabouts de Tombouctou le visitaient souvent et que l'efficacité de ses vertus avait été maintes fois constatée.

Plusieurs siècles plus tard, lecadi Mahmoud Ould Omar, au dire du Fateh ech-Chakour, énonçait que c'était « un devoir pour les gens de Tombouctou de visiter le tombeau •de Sidi Yahia, même si l'on en était éloigné de trois jours de marche ».

Aujourd'hui encore il est l'objet de pèlerinages constants <ît comme on n'ouvre pas la porte tous les jours, il a été pratiqué une petite ouverture dans le mur extérieur et les dévots viennent passer la tète par cet orifice pour adresser au moins un pieux regard au tombeau du saint et lui faire entendre leur voix.

En outre, les divers chefs marocains ou arma de Tombouctou y ont fait inhumer nombre des leurs, notamment le pacha Mançour; le caïd renégat Bou Ikhtiàr, fils d'un prince chrétien ; le caïd Mostafa, etc.

C'est auprès de Sidi Yahia, protecteur de la cité, que les gens de Tombouctou ont cherché constamment refuge au cours de leur histoire. En iBgS encore, alors que les Français étaient aux portes et qu'on pouvait tout craindre d'eux, c'est à Sidi Yahia que se tint le grand palabre où fut décidée la conduite à prendre à leur égard.

Les imams de Sidi Yahia ont toujours joui d'une faveur particulière auprès des habitants de Tombouctou. Cette charge était généralement héréditaire dans la famille des Baghayogho, une des plus influentes et des plus lettrées de la ville, et aujourd'hui encore l'imam de Sidi Yahia est Mohammed Baghayogho, dit Bagnon, vu plus haut.

Le Fettach rapporte que son ancêtre éponyme Mohammed Baghayogho, imam de Sidi Yahia, remplit d'office, d'août à décembre i583, après la mort du cadi Al-Aqib et avant l'arrivée de son successeur, les fonctions de cadi de Tombouctou. Les jaloux jasèrent bien sur cette initiative du cheikh, mais la voix populaire lui donna raison en utilisant ses services et Taskia El-Hadj, de Gao, loin de lui en vouloir, ne nomma le titulaire que sur l'intercession de l'imam de Sidi Yahia.

Ce même pieux marabout prit la direction morale de la ville, après les exactions de Sankoré rapportées plus haut, et put maintes fois adoucir les rigueurs du pacha Mahmoud envers les gens de Tombouctou.

Les divers Tarikh de l'histoire du Soudan font mention à plusieurs reprises des nombreuses mosquées de Tombouctou. Postérieurement à leur publication, la tradition relate aussi que, jusqu'à i83o, il y avait plus de dix mosquées en ville. A cette date, Tombouctou tombe sous la domination peule, et l'émir du Macina, Chékou Ahmadou, fidèle à sa politique de rénovation religieuse, fit raser toutes les mosquées, selon lui inutiles, et ne laissa subsister que les trois actuelles. Elles ne se sont plus relevées depuis.

Les mosquées de Tendirma et de Goundam comptent également parmi les plus réputées de la région. Elles sont sensiblement du même modèle, aff'ectant la forme d'un carré de 35 mètres de côté et pouvant contenir plusieurs centaines de personnes. La mosquée de Goundam est très ancienne. Le Fettach dit qu'elle fut construite par Kankan II. 5

Moussa, sultan du Malli, au cours de son pèlerinage, par conséquent au début du quatorzième siècle. Elle a été réédifîée à plusieurs reprises.

Celle de Tendirma remonte aussi à plusieurs siècles. Elle date évidemment de Tislamisation de cette vieille capitale du Kourmina, la deuxième ville de l'empire songaï. Le Fettach fixe la construction de la ville musulmane par Amar Komdiâgo, frère du sultan Mohammed, sur les ruines de la ville juive de Daro en 1496-1497. C'est donc à cette date que remonte l'édification de la mosquée. La tradition locale dit pourtant qu'elle est plus ancienne que les mosquées de Tombouctou et elle ajoute qu'on mêla aux fondations de la terre apportée de Gao.

Restent enfin à signaler quelques mosquées de moindre importance, mais réputées aussi, soit par leur ancienneté, comme celles de Doukouré et de Dire, qui datent du début du quatorzième siècle, et sont l'œuvre de Kankan Moussa^ soitpar leurs dimensions et leur fréquentation, commecelles d'Atta, de Saïa, de Morikoïra, de Niambourgou, etc. La mosquée d'Atta a été construite en 1910 par Kola Ali, chef des Peul du Tioki avec le concours de la population.

Dans le cercle de Gao, deux mosquées seules méritent de retenir l'attention : a) la grande mosquée de Gao, bâtie par ordre de l'askia Al-Hadj Mohammed à son retour de la Mecque et où il fut enterré. Elle a été réfectionnée à maintes reprises depuis cette date ; b) la mosquée du village des dioula de Gao, bâtie vers 1905 seulement. Il n'y a aucune autre mosquée construite dans le cercle de Gao.

La disposition intérieure des mosquées de la région de Tombouctou est la même partout, du lac Débo au sud d'Ansongo. Du côté de l'est, la bâtisse, qui consiste en une ou plusieurs galeries juxtaposées; sur les autres points cardinaux, un simple mur d'enceinte généralement très haut, 2 à 3 mètres et qui empêche de voir rassemblée des fidèles réunis dans la cour. La chaire et la niche-panneau de

ralmamy (en songaï : « almember » et « alimirab », tirés de Tarabe) se trouvent, l'une à côté de l'autre, dans l'extrême galerie orientale. Les ablutions se font dans la cour ; on puise l'eau dans de grands canaris avec des petits pots de terre individuels. On use aussi du sable, mais rarement. Contrairement aux Maures et Iguellad, qui se purifient avec du sable, alors qu'ils ont de l'eau à la portée de la main, le noir de la boucle est très attaché à ses ablutions lustrales. Il n'y a aucune décoration intérieure : ni tapis, ni même de nattes, seules quelques bougies ou petites lampes à huile de palme ou de karité éclairent, le soir, le pieux lecteur.

La charge de l'almamy est considérée dans ces sociétés religieuses comme la plus honorifique, et le cadi de l'endroit tient généralement à être ce directeur de la prière. Quand il ne Test pas pour les jours ordinaires, ou les vendredis, cette présidence lui revient de droit pour les solennités. C'est le cas à Goundam, à Tombouctou, à Bamba, etc. L'almamy est généralement désigné par le vote des lettrés de la localité. Elle n'est pas rémunérée, au moins régulièrement, mais il y a toujours quelque casuel.

Le muezzin (en songaï : al-rnudyin) , assez souvent aveugle, reçoit fréquemment de petits cadeaux le vendredi. Il s'agit du muezzin officiel, car de pieux fidèles prennent parfois sa place, non dans un but de gain, mais par dévotion. A défaut de minaret, le muezzin grimpe sur la terrasse de la mosquée, ou se met à l'intérieur ou à l'extérieur, à un angle du mur. Quelques mosquées, celles de Tombouctou notamment, sont pourvues de minarets.

Le temps est passé où les cadis et chefs bâtissaient des mosquées, et où les fidèles tenaient à honneur de sanctifier leurs richesses, en en consacrant une partie à l'édification des maisons de prière. Les habous aussi ont disparu depuis plusieurs générations; il est de fait que la recons-

truction d'une mosquée comme Dyinguéré-ber devait être très onéreuse. C'est tout juste aujourd'hui si, par ses suppliques pressantes et répétées, l'imam peut maintenir la mosquée dans un état convenable. Quand il y a des mosquées de quartier, c'est aux habitants du quartier qu'incombe la réfection de leur mosquée ; mais l'entretien de la grande mosquée ou de l'unique mosquée est à la charge de tous les habitants. On doit donner dans la mesure de ses moyens : les pauvres apportent des pierres, du sable, de l'argile, de la chaux; d'autres fournissent des aides; les riches envoient des troncs de rôniers achetés à grands frais dans le sud; ils paient la musique de tambourins, de flûtes et de castagnettes, les jeux et danses des baladins, les chants des griots, les festins de viande de bœuf et de calebasses de riz qui accompagnent le travail des maçons.

Les mosquées sont fort peu fréquentées, la semaine; le Songaï paraît assez négligent à ce point de vue. La tradition en remonte loin, puisque le Fettach nous rapporte qu'un soir d'hivernage l'askia Ishaq (1539-1549) se trouva seul à la mosquée pour la prière du soir, et qu'après l'arrivée de l'imam et du muezzin, ils procédèrent à trois à la célébration de l'office. C'était peu pour une ville comme Gao, capitale de l'empire. Le vendredi au contraire, et particulièrement à la prière d'aloulé, la mosquée s'emplit de la plupart des fidèles de la localité. L'almamy y prononce le sermon accoutumé, en songaï la plupart du temps, mais précédé et entrecoupé de versets, citations et textes arabes. Dans quelques mosquées, où l'imam est un arabisant de mérite, c'est en arabe (littéraire bien entendu) qu'est fait le prône, mais le muezzin, placé à côté de l'imam en fait, phrase à phrase, la traduction en langue courante.

Depuis longtemps, Toraison en l'honneur du souverain a disparu de la prière publique. Quand Tombouctou fut tombé sous la domination marocaine (iSgi), cette oraison fut prononcée, par ordre du pacha, au nom du sultan ché-

LA RÉGION DE TOMBOL'CTOU 69

rifien ; mais on cessa la chose sous le pachalik de Hammou ben Abdallah, le i5 mars 1660, nous disent les Tarikh^et depuis cette date elle ne fut plus reprise, malgré le respect et la sympathie que les gens de la ville ont conservés pour ce souverain. Lors de Tenvoi de la délégation au Sultan Moulay Hassan en iSgS, on agita la question de reconnaître officiellement sa souveraineté en reprenant la prière en son nom. Ces projets, par négligence ou par prudence, ne furent pas mis sur-le-champ à exécution.

Parla suite, la réponse du sultan arriva, faisant connaître l'impossibilité où il était d'envoyer des secours.

J'ai prêté une grande attention à l'aide et à la protection que vous

m'avez demandées. J'ai eu un grand chagrin. Je me serais rendu à votre

appel et vous aurais appuyé avantageusement; seulement la distance,

le grand éloignement, exigent de la lenteur dans les déterminations. 11

Jfaut que vos voisins vous viennent en aide.

Je ferai des démarches auprès des Français pour qu'ils s'éloignent de vous; mais auparavant, envoyez-moi des preuves comme quoi vous dépendez de mon haut gouvernement et de mon royaume bien-aimé.

Si vous possédez des écrits émanant de vos ancêtres (les généreux qui sont en avarlt, dans le pays du salutl), des documents évidents et sérieux, envoyez-les-moi. Grâce à eux, je vous délivrerai de tout ce qui est arrivé par la force et la puissance de Dieu, le Très Elevé, qui suffit aux affligés, qui soulage ceux qui souffrent, car il est Tout- Puissant.

Salut.

Moulay Hassan.

Il était d'ailleurs trop tard. Les Français étaient là, et ce furent eux qui reçurent 4a missive chérifienne.

Ni les femmes, ni les enfants ne sont admis aux prières publiques. Seules, les vieilles peuvent s'approcher de Tassistance masculine et se grouper dans un coin. Quant aux hommes, ils restent généralement dans la cour, alignés sur plusieurs rangs, derrière l'imam, qui se tient à l'entrée de la galerie. Quand il pleut, tout le monde se met à l'abri sous les voûtes.

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