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II. — Les obligations légales

La prière, le « salam », tient une grande place dans la vie songaï. C'est la plus importante manifestation de leur foi. Ce n'est pas à la mosquée d'ailleurs qu'on va pratiquer les prières; c'est dans son petit oratoire particulier, le « Dyinguér-batouma », petit emplacement rond ou rectangulaire de 4 à 5 mètres carrés, tapissé de sable et entouré de cailloux, de petits pieux, de branchages. Dans les villes, on fait le plus souvent salam devant sa porte ou dans les vestibules de sa maison.

La prière porte le nom générique de Dyinger et les cinq prières rituelles les noms, tous tirés de l'arabe :

Alfedyar dyinger, prière de l'aurore [al-fedjer);

Aloulé — — du midi [al-aouel] ;

Alasara — — de la mi-soirée (a/-acer);

Fitirow — — du crépuscule [fêter, prière de

la rupture du jeûne les soirs du Ramadan, et par extension les soirs des autres mois);

Safa — ■ — de la nuit (chef a, id est les

deux inclinaisons de tète spéciales à la prière de la nuit).

Comme partout en pays noir, le fitirow est universellement pratiqué, les autres prières étante peu près négligées, malgré le proverbe songaï : « Si je possède cinq cordes dans ma main et qu'une me fasse défaut, les autres ne me servent de rien. » Pour les fidèles plus dévots, qui font plusieurs prières ou qui les font toutes, ils soulignent aussi à leur façon le fitirow en allant à la mosquée. Pendant le mois du Ramadan, c'est la prière safa, de la nuit commencée, qui est la plus en faveur, et quelques femmes ellesmêmes y participent.

La prière solennelle, qu'il est obligatoire de faire en commun et à la mosquée comme acte de culte public à

Allah, est la prière d'aloula du vendredi. L'almamy y prononce le prône accoutumé en arabe avec des commen taires songaï.

Les femmes sont encore moins assidues que les hommes à la pratique des prières. La plupart de celles qu'on interroge avouent n'avoir pas fait salam depuis plusieurs années, ou l'avoir pratiqué tout à fait occasionnellement, pour les grandes fêtes par exemple.

La prière est faite avec beaucoup de zèle et de foi, c'est indéniable; mais il n'y a guère que l'intention qui compte : aucune effusion du cœur, aucun épanchement intime avec la Divinité ne se retrouvent là; on ne vise qu'à une chose : à l'observation scrupuleuse du mécanisme rituel des prosternations, inclinaisons, sessions, etc., et malgré toute la bonne volonté, chez soi, et malgré l'attention à copier l'almamy, à la mosquée, on est loin d'y réussir toujours. Si Allah n'agrée que les prières exactement faites, seuls les alfa et karamoko peuvent prétendre à le satisfaire.

La négligence n'est d'ailleurs pas de l'impiété et on ne retrouve pas ici la façon pratique dont le dernier prince de la dynastie des Chi, Sonni Ali, accomplissait ses prières: « Au nombre des traits du caractère de ce tyran libertin, dit le Tarikh es-Soudan, il faut citer la façon dont il se jouait de la religion. Il remettait à la nuit ou au lendemain ses cinq prières particulières ; alors il faisait les gestes à plusieurs reprises, tout en restant assis et en désignant successivement chaque prière par son nom. Après quoi il faisait une seule salutation finale et disait : « Maintenant, « répartissez-vous tout cela entre vous, puisque vous vous « connaissez bien les unes et les autres. »

Le mot sara désigne à la fois Vaumône et la justice, et paraît être une confusion des deux vocables arabes « ziara» aumône, et « chara » justice.

L'aumône est fort pratiquée ; ici, l'obligation islamique

n'a eu aucune peine à s'imposer, le bon cœur et les traditions d'hospitalité des noirs lui ayant préparé la voie.

On ne suit pas les règles classiques prévues pour la perception de la zaka sur les diverses formes du revenu. Cette perception, qui se pratiquait jadis assez régulièrement dans les grandes villes: Tombouctou, Goundam, etc., consistait dans le versement entre les mains du chef du dixième de la récolte, quand cette récolte dépassait 600 kilos, du dixième du croît, quand le troupeau dépassait 3o bœufs. Cette obligation est tombée peu à peu en désuétude sous notre régime. On donne autant, mais on donne au fur et à mesure des besoins ou des circonstances, et la zaka ou dîme aumônière est devenue comme partout la çadaka, la sara songaï, l'aumône ordinaire. On donne à l'almamy, au muezzin, à la mosquée, quand on en entend la requête à la prière du vendredi ; on donne au pèlerin qui passe, au pauvre qui demande, au marabout qui quête. On donne beaucoup, lors des fêtes, sous la forme de cadeaux de viande et de grains, afin que tout le monde ait sa part de joie, et glorifie le Seigneur; on donne surtout en vue d'apaiser la colère divine, ou d'attirer ses bénédictions sur un projet, un désir, un vœu, une guérison.

Le jeûne (haoumé et hammé) est pratiqué sous sa forme classique de l'abstention d'aliments pendant les journées de Ramadan. Celui-là seul d'ailleurs est pratiqué, mais il paraît l'être assez consciencieusement au moins par les classes élevées, tant par les hommes que par les femmes. Les travailleurs des champs, qui peinent assez durement, se dispensent volontiers du jeûne et ne le rattrapent pas par la suite. Quand le devoir est trop dur, il vaut mieux ne pas insister, ce qu'un Songaï traduisait sentencieusement par cette maxime : « Si tu cherches trop longtemps la génisse perdue, la vache se perdra à son tour. » Comme partout le petit repas de la dernière heure de la nuit est pris souvent

au lever du jour dans les ténèbres factices d'une chambre bien fermée, mais où un œil scrupuleux pourrait voir filtrer sous la porte les rayons du soleil.

Les enfants commencent à jeûner de bonne heure, les garçons à la puberté, les filles aux premières règles : cellesci cessent le jeûne naturellement pendant les périodes des règles. Jusqu'à 20 ans, ils prennent de sérieuses licences avec le jeûne parfait.

Les commerçants marocains ont conservé leurs habitudes du Nord, et souvent, réunis en de joyeuses et grivoises assemblées, dissipent dans les festins et les chants nocturnes les fatigues et le mérite du jeûne de la journée. Sous la domination marocaine, on joignait de pieuses pratiques à ces franches lippées, « c'était une ancienne coutume, dit le Ted^kiret^ que durant le mois de Ramadan il y eût à la casba une lecture du Çahiih faite aux pachas ».

En dehors du jeûne du Ramadan, les pieux fidèles pratiquent un, deux ou trois jours de jeûnes surérogatoires, à propos d'une fête religieuse, ou dans un but de satisfaction à la colère divine.

Le pèlerinage aux lieux saints de l'Islam paraît plus apprécié dans la région deTombouctou que dans les autres pays d'A. O. F. Depuis longtemps, cette pratique y est fort en honneur, et les divers Tarikh nous signalent avec force détails les pèlerinages des souverains locaux.

En 1497- 1498, c'est laskia Mohammed, qui par le Sahara, Alexandrie et le Caire, se rend en grande pompe à la Mecque avec ses quatre hauts dignitaires, sept de ses jurisconsultes, et 800 hommes de troupe. Il visite les deux villes sacrées, y reçoit du grand chérif Moulay Al-Abbas le turban d'investiture et le titre d'imam et revient par la basse Egypte, la Tripolitaine et le Sahara.

Parla suite, bien d'autres souverains, chefs ou alfa, entre-

prennent ce voyage, ainsi qu'on le constate au titre de Hadj dont leur nom est décoré.

De nos jours, on compte bien une vingtaine de pèlerins à Tombouctou même et dans les environs et une demidouzaine pour la région lacustre de Goundam (Hamma Oussou, de Tendirma-Peul, de igii à 1914; Ahmed, ces îdnan, des Kel Antessar, etc.). C'est, un gros chiffre relativement au reste de l'A. 0. F.

TombouctQu est, pour les pèlerins, le point mort, d'où on peut prendre les deux routes classiques et opposées du nord-est ou du sud-ouest avec une somme d'avantages et d'inconvénients égaux. La route de Tripoli est plus tentante. En trois mois d'un voyage peu coûteux, simple et régulier, on peut être à Tripoli par Rat. Mais la route est dangereuse et la traversée du Sahara pénible. Aussi cette route classique, à laquelle restent lidèles les miséreux, paraîtelle être la moins suivie, au moins par les noirs. La route française est tout à fait sûre, mais dispendieuse et avec des changements de bateaux, de trains, de montures diverses, fort compliqués pour des gens qui ne sont pas sortis de chez eux. Malgré tous ses inconvénients, c'est celle que prennent les riches commerçants de Tombouctou, habitués au surplus à voyager. Ils se font accompagner par un ami ou cousin pauvre, qui sert de confident et quelque peu de domestique., et à qui ils paient le voyage.

Le pèlerinage est accompli dans un but unique de piété, car on ne voit pas que l'influence du hadj soit supérieure à celle des autres alfa; ils ne reçoivent aucune marque de respect spécial, ne portent aucun indice particulier.

Le grand chérif de la Mecque tient une place toute particulière dans l'estime des Alfa de Tombouctou. A plusieurs reprises, les souverains du pays ont sollicité une consécration religieuse de sa main, ou lui ont écrit, lors de leur avènement, pour avoir au moins sa bénédiction. C'est lui qui a toujours été considéré comme le véritable imam, le

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LA RÉGION DE TOMBOUCTOU yS

chef delà communauté islamique. Dans leur adresse collective de fin 1914 au Président de la République, le cadi, les imams, les professeurs et les alfa de Tombouctou disaient nettement : « La guerre que fait le sultan ottoman au Gouvernement français ne saurait modifier notre amitié pour celui-ci, car nous n'avons jamais reconnu l'autorité de ce prince, et nous ne lui devons pas obéissance. C'est un imposteur, qui s'arroge une autorité à laquelle ne lui donnent droit aucun engagement de notre part, ni aucun acte de soumission, pas plus de notre part que de celle de nos ancêtres. »

Et plus loin : « Nous sommes engagés vis-à-vis de Dieu et de son Prophète, et nous reconnaissons la suprématie religieuse du chérif de la Mecque, car c'est lui qui a droit en vérité à notre obéissance et nul autre que lui n'y a droit (i). » Et par une longue série de hadith, ils prouvent la seule légitimité de ce chérif.

Aussi la proclamation de l'indépendance du chérif Hussein a-t-elle été accueillie avec joie et la constitution du royaume du Hedjaz saluée comme le gage et la protection de son autonomie spirituelle.

A Dienné, cette opinion est peut-être moins accusée. Si l'ensemble des alfa admettent que le grand chérif de la Mecque est le véritable imam de la communauté musulmane, plusieurs déclarent que le sultan de Stamboul n'est pas sans y avoir des droits. A l'objection de sa naissance « adjamia », ils répondent qu'elle n'est que partiellement valable. Seule la mère du premier khalife ottoman était une turque. Son père était chérif. Il est inutile de vouloir leur faire entendre raison.

Les citoyens de Tombouctou, les « fils de la ville » comme ils s'appellent {Koyraidye), n'ont jamais été des

(1) Traduction Houdas et Delafosse.

gens belliqueux, et la Guerre même Sainte n'est pas leur fait.

Une seule fois, au cours de leur histoire, on les voit partir en guerre sainte. C'est à la fin du quinzième siècle. L'askia Al-Hadj Mohammed, de retour de la JNIecque et dans la ferveur de son enthousiasme religieux, dirige une expédition contre le naba du Mossi et « pour que cette expédition fût une véritable guerre sainte, faite dans la voie de Dieu », il emmène avec lui « le marabout béni Mori Çalah Dioura, qui lui donnera toutes les indications nécessaires ».

Les Mossi, invités à se soumettre ou à se convertir, refusent. « Aussitôt le prince entama la lutte avec eux; il leur tua nombre d'hommes, dévasta leurs champs, saccagea leurs demeures et emmena leurs enfants en captivité. » C'étaient bien là en effet les caractères du Djihad classique, et l'on ne s'étonnera pas que les Mossi soient au vingtième siècle plus que jamais rebelles à l'Islam.

Peu hardis dans l'offensive, les Songaï n'ont pas montré plus de valeur dans la défensive, même sainte. Ils se sont toujours soumis au souverain le plus puissant, quelle que fût sa bannière religieuse. Leur poltronnerie a fait l'objet de maintes railleries dont les Tarikh se font l'écho.

En ce qui nous concerne, nous voyons les alfa eux-mêmes loin d'e.mboucher la trompette islamique, offrir en personne, à défaut des dirigeants politiques disparus, la soumission de la ville, dès l'apparition des Français, en décembre 1893.

Au surplus, pour eux qui sont tous, à raison ou sans droit, munis d'une origine chérifienne, ansarienne, yéménite, hichamite ou pour le moins arabe, et qui ne souhaitent qu'une chose : vivre en paix, commercer, cultiver et étudier leurs saints livres, la comparaison est faite aujourd'hui. Entre les diverses catégories de « adjam », c'est-àdire de non-arabes, ce sont encore les Français qui sont les

plus supportables. Les Touareg sont des oppresseurs et des pillards qu'on redoute et dont on ne souhaite nullement la suprématie. On vivra donc commodément et en paix sous l'autorité française, se souvenant que la guerre sainte n'a jamais été une obligation impérative. Maints textes l'établissent et les alfa de Tombouctou connaissent leurs textes.

Au surplus, la sagesse populaire du peuple songaï, dont le gros bon sens s'étale terre à terre, développe cette thèse en maints proverbes: « Au lieu de crépir ta maison par devant et par derrière, construis-en une neuve. » — «. Entre le « grand » qui s'effondre et le « petit » qui reste debout, je préfère ce dernier. » — « Toute route même longue mène à un village. » — J'aime mieux celui qui me fait un cadeau que celui qui se contente de me dire : « Mon père et ma mère te saluent, » etc.

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