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CHAPITRE PREMIER

DIENNE

Dienné et ses environs immédiats (provinces du Diennéri, du Pondori, du Famaye, du Sébérra), c'est-à-dire en somme l'entre Niger-Bani, se partagent aujourd'hui entre les Voies tidianïa et qadrïa.

Les traditions dérivent de deux sources : l'influence mireligieuse, mi-contrainte, d'Al-Hadj Omar, de ses successeurs et de leurs bandes de Foutanké ; l'autre, plus récente, la propagande ardente d'un marabout d'une grande sainteté, Al-Hadji Salmoye, d'origine marka, mais naturalisé citoyen de Dienné (1890-1894).

Les Qadrïa dérivent de la propagande kounta, qui depuis un siècle et demi, depuis le Cheikh Sidi-1-Mokhtar le Grand, se fait sentir efficacement de génération en génération, le long des rives du Niger, et qui, se heurtant au mur infranchissable des Bambara entre Sansanding et Diafarabé, s'est tassé dans le Macina et l'entre Niger et Bani. En ce qui concerne spécialement Dienné, l'influence des Kounta à Tombouctou les a servis puissamment ici par suite des relations familiales, commerciales et spirituelles des deux cités.

Ici, comme ailleurs, les Tidianïa sont mieux groupés et se serrent étroitement les coudes. Ils ont conscience de

faire partie d'une association, et mieux encore, d'une chapelle. C'est ainsi qu'ils récitent généralement en commun à la mosquée ou dans la maison de l'un d'entre eux, les litanies spéciales de l'ordre, tandis que les Qadrïa les récitent individuellement, ou les négligent.

C'est ainsi encore que les moqaddem n'accordent pas l'ouird dès la première demande. Ils font subir au postulant un certain noviciat, destiné à l'éprouver, ou plutôt à lui faire désirer une initiation qui pour n'être pas prodiguée, n'en sera que plus précieuse.

C'est ainsi entin qu'un marabout tidiani recommandera à ses adhérents de pratiquer plus strictement envers leurs frères d'ouird, les devoirs ordinaires de respect du lien conjugal, de charité, d'entr'aide, qui sont pourtant des obligations générales islamiques.

Le Tidianisme comporte une ferveur qu'on ne retrouve généralement pas chez les qadria. Le dikr est récité sans faute, tous les jours, après la prière de l'aurore et delà misoirée, les jours ordinaires dans une case quelconque, le vendredi à la mosquée. Ce jour-là on étend un drap blanc à la terre, devant les fidèles en prière, et le Cheikh Ahmed Tidiani lui-même est censé descendre et venir diriger les oraisons de ses fils spirituels. D'aucuns prétendent même que certains ont été les témoins oculaires de sa présence réelle.

Le Qaderisme s'écarte plus encore de l'Islam orthodoxe. Il est enveloppé de pratiques grossières du fétichisme d'antan. C'est ainsi que le moqaddem qadri, avant de se prononcer sur une demande d'affiliation, accomplit les rites delà consultation du sort et de l'appel d'en haut (istikhara). Quand il a obtenu, par la voie de la révélation, la réponse favorable du Cheikh Sidi Abd El-Qader, il donne l'initiation, un vendredi, après la prière de l'après-midi. Il n'y a pas d'exemple d'ailleurs que cette initiation ait été refusée. Les deux confessions paraissent s'équilibrer à l'heure ac-

tuelle, et la vogue tantôt de l'une, tantôt de l'autre est plutôt le fait des personnalités maraboutiques en renom. Après avoir été fortement en régression par la chute des Foutanké, puis après avoir repris vigueur par la propagande d'Al-Hadji Salmoye, décliné à nouveau par la prédication qadrïa d'Oumar Sanfo, le Tidianisme paraît revenir quelque peu en faveur, au moins à Dienné même et dans les cantons environnants. Le chef de Dienné, Chékou Hassèye, en donne d'ailleurs une raison qui n'a rien de canonique et qui paraît fausse, même s'il est de bonne foi. « La selsela [Qadrïa) est beaucoup trop longue, et surtout d'une exécution difficile à cause des prières nocturnes. L'ouird tidiani est au contraire bien plus à la portée de tout le monde. »

Enfin un certain nombre d'indigènes déclarent n'appartenir à aucune confrérie religieuse. Le fait est assez rare en pays noir pour qu'on le souligne ; et il faut bien reconnaître, dans le cas présent, que la règle générale, en usage ici, s'applique parfaitement: « Ne pas être affilié à une voie religieuse, c'est faire preuve d'une foi très tiède. » Il est de fait que les raisons alléguées par les intéressés sont peu satisfaisantes. L'un d'eux, le chef même des Peul de Dienné, déclare qu'il a trop de travail et ayant à peine le temps de faire ses prières ordinaires, ne peut se charger de litanies surérogatoires. On sait ce que peuvent être ces occupations si absorbantes d'un chef peul.

Mais si cette indépendance est souvent la marque d'une ferveur minime, elle est quelquefois l'indice d'une croyance qui disparaît, et c'est le cas général dans les provinces bambara de Dienné. Islamisé par la vertu du cimeterre foutanké, les Bambara du Fémaye, du Derrari et du Niansanari abandonnent aujourd'hui cette foi d'emprunt, toute superficielle, et avec la liberté reprennent leurs mœurs et croyances traditionnelles. La famille Tangara, en qui le commandement du Fémaye s'est maintenu depuis

plus d'un siècle, en est, pour l'ensemble des cantons, la preuve la plus patente.

Au total, le cercle de Dienné comportait, au recensement de 1914, une population de 98.700 habitants, dont 21.674 Marka, ii.53o Bozo, 22.119 Bambara, 17.566 Peul et 24.961 Rimaïbé. On comptait 78.000 musulmans, 16.000 fétichistes.

Quant à la ville de Dienné, elle comprend 5.900 habitants musulmans, dont 4.500 Diennenké proprement dits, c'est-à-dire mixture ou agrégat de Songaï, Marka, Bambara et Bozo, tous nationalisés Songaï, et 1.4000 Peul qui visent à garder quelque particularisme, encore qu'eux aussi aient pris un certain cachet de l'ambiance diennenké. Il faut y joindre 5 à 600 habitants fétichistes : Bozo et Bambara, soit une population totale de 6.5oo habitants.

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