‹ Études sur l'Islam et les tribus du SoudanChapitre 28 sur 67 · I. — La ville de Dia · texte numérisé non relu

I. — La ville de Dia

A i5 kilomètres au sud de Ténenkou, qui fut la capitale de la première dynastie peule duMacina, s'élève sur le marigot de Diaka, bras occidental du Niger, la ville de Dia. C'est actuellement la ville principale du Macina, sise sur un plateau légèrement surélevé, 2 à 3 mètres au plus, des eaux supérieures. Avec ses 4.000 habitants, ses maisons à étages, ses rues, ses places, elle donne l'illusion d'une grande ville.

A côté de sa population fixe, il y a une nombreuse population flottante. Dia est, en effet, un des gros marchés du Soudan, et tous les corps de métier y sont en plus représentés: tisserands, potiers, nattiers, artisans de l'alimenta- 'tion, calfats et piroguiers, etc.

Dia est depuis plusieurs siècles la métropole islamique du Macina. Elle fut, dit une légende, la mère de Dienné, à qui elle donna son nom, qui était Dia-na, avant qu€ la piété des habitants de cette colonie ne jugeât plus convenable d'en faire Al-Dienna, c'est-à-dire le Paradis.

Dienné, peuplé et islamisé par diverses invasions malinké et songaï, puis par les Marocains, supplanta, au début

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du dix-septième siècle, sa mère Dia ; mais cette ville resta néanmoins la cité sainte et lettrée, dont le prestige ou la piété de quelques grands marabouts entretenait de génération en génération le lustre et la réputation. Ce prestige remonte très haut dans le passé : elle jouissait d'un droit d'asile et dès le temps de l'empire des sultans de Malli (treizième siècle), nous dit leFettach; « le souverain n'y pénétrait jamais, et nul n'y exerçait l'autorité en dehors du cadi. On la nommait la ville de Dieu ».

Elle est toujours telle à" l'heure actuelle, et l'Islam y est des plus florissants. La diversité des ordres islamiques qu'on y rencontre, leur rivalité dans la piété, le prosélytisme et l'enseignement, le nombre des écoles coraniques (22) et Tafflux des élèves tant de la ville que du Macina, et des régions environnantes, particulièrement du Mossi (200), entretiennent ce prestige. Il fut un temps, dit la tradition, où pas un indigène non musulman n'aurait pu pénétrer à Dia, et à l'heure actuelle encore, on ne voit personne dans les rues à l'heure du salam. On va à la mosquée ou on reste chez soi.

Il est d'ailleurs curieux de constater que l'élément dirigeant de la cité et même du canton [Diagana] est d'origine marka et que c'est à cette race, ailleurs assez peu islamisée, que les Foulbé du Macina ont abandonné la suprématie spirituelle de leur pays. Aussi la physionomie spirituelle de Dia est-elle fortement empreinte de mysticisme, au moins à certains jours et dans certains quartiers, et l'on se croirait par moments dans un de ces villages à aspect monastique, qu'on rencontre souvent au Fouta-Diallon. Le mysticisme peul a évidemment fortement déteint ici.

La tradition du monde maraboutique de Dia, comme d'ailleurs le commandement politique de la ville et du canton {Diagana) se trouve depuis un siècle dans la famille d'origine bozo, mais nationalisée marka, des Karabinta. Ce groupement, qui se rattache au Tidianisme d'Al-Hadj

DIENNÉ, LE MACINA ET DEPENDANCES l65

Omar, sera étudié ci-après; mais dans cette note qui traite de la situation islamique de Dia, il sera utile de signaler en passant les diverses obédiences qui fleurissent dans cette ville sainte. Elles seront étudiées plus longuement à leur place naturelle.

Obédience tidianïa d'Al-Hadji Salmoye avec la famille marka des Qoureïssi.

Obédience tidianïa de Saad Bouh avec les familles marka des Taraoré et des Dienta.

Obédience qadrïa des Kounta avec la famille marka des Kanta.

Obédience qadrïa de Bou Kounta, de Ndiassane (Tivaouane), filiale d'ailleurs des Kounta de l'Azaouad, avec les familles marka Famenta et Farta.

Obédience des « Mossabiat Achra ».

Du Qaderisme, si fleurissant au dix-neuvième siècle, des amirou du Macina, il ne subsiste actuellement que quelques représentants à Dia (famille pouUo des Simbara). Les Marka ont eu d'autant moins de peine à s'en détacher que Touird qadrïa était la bannière nationale autant que religieuse des Peul, et que Marka et Peul ne vivaient pas toujours en parfaite intelligence.

La conquête d'Al-Hadj Omar, puis la prédication, dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, du grand marabout Al-Hadji Salmoye orientèrent les esprits vers le Tidianisme.

La caractéristique des marabouts de Dia, c'est leur penchant, à peine déguisé, vers la magie islamique. La ville a toujours passé pour le grand centre de fabrication des amulettes de la moyenne vallée du Niger. Tout le monde se livre peu ou prou à cette industrie, même les plus savants profeseurs, dont la bibliothèque renferme toujours plusieurs ouvrages de la magie classique arabe et de la cryptographie. Comme d'autre part les Marka sont des commerçants émérites qu'on retrouve avec leurs troupeaux et leurs marchan-

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dises jusqu'aux confins du Soudan et même dans la haute Côte d'Ivoire et haute Gold Coast, on peut croire que le trafic de ces pieux objets et les pratiques de la cabalistique sacrée accompagnent les opérations de leur négoce plus humain. C'est ce qui explique le nombre relativement élevé des condamnations et expulsions « pour charlatanisme et sorcellerie » qui frappent les dioula marka dans la plupart des cercles du Soudan.

Les études supérieures sont de par ailleurs des plus faibles à Dia: tout au plus y professe-ton deux ou trois cours de théologie et un cours de droit. La grammaire, la langue et la littérature et toutes les autres études qui constituent r« ilmou » des noirs sont absolument négligées.

Plusieurs bibliothèques de la ville sont au surplus fort complètes et renferment tous ces ouvrages dont on n'use point.

En dehors de Dia, il n'y a guère qu'un point intéressant à signaler dans le Diagana: Tial, petit village où trois ou quatre marabouts marka font l'école à peu d'élèves et délivrent des ouird qadri de différentes obédiences.

IL — L'obédience omari (les Karàbinta et les Simbara).

Une des plus importantes familles religieuses de Dia — peut-être la plus importante — est par exception d'origine bozo et relève du Tidianisme omari. Elle est établie à Dia depuis une dizaine de générations environ et fait remonter sa conversion au dix-septième siècle.

C'est avec Alfa Bou Bakar Karàbinta que dans le deuxième quart du dix-neuvième siècle, cette famille arriva à la célébrité. Il est probable qu'à ce moment les Bozo du Macina, comme leurs voisins Marka et commeleurs suzerains peul, relevaient du Qadérisme kounti. Le prestige d'Al-Hadj

Omar attira à lui Alfa Bou Bakar à qui désormais les Foutanké, intéressés et adroits, firent une réputation de grande sainteté. Les Bozo, flattés, acceptèrent ce jugement, et leur marabout devint le Ouali de Dia, titre que finirent par lui donner les Marka et les Peul eux-mêmes.

Le Ouali mourut vers 1872, laissant trois fils : Alfa iMama, qui hérita de son prestige, Alfa Abdoulaye et Alfa Khalifou; son tombeau est resté jusqu'à nos jours un centre de pèlerinages.

Alfa Marna naquit vers 1860, à Dia même. Il y est mort en juillet igiS. Il s'adonna surtout aux sciences islamiques et fut un lettré remarquable. Il a d'ailleurs laissé une bibliothèque d'une centaine de volumes. On en trouve les principaux dans une liste écrite par le cheikh lui-même et donnée en annexe. Il reçut l'ouird tidiani de son père et se le fit confirmer plus tard par un marabout de Dia : Alfa Ma Bayo Sienta. Sa réputation de savant avait dépassé Dia et le Diagana : de tous les points du Macina on venait lui demander des consultations juridiques et théologiques. De Dienné, de Ségou et même de Tombouctou on lui écrit ou on vient le voir pour implorer sa bénédiction et ses directives religieuses. Pendant vingt-cinq ans, il dirige la prière du vendredi à la grande mosquée de Dia, préside aux wassifa solennelles, qui la suivaient, et fut sans conteste le chef du parti religieux. Ses rapports aved'autorité française furent corrects et dataient de loin. En septembre 1887, en effet, il avait fait un très cordial accueil à Caron et à ses gens qui, rentrant de Tombouctou, affamés et exténués, en avaient bien besoin.

Il a laissé trois fils : 1° Morihéré, né vers 1882, qui après avoir servi d'adjoint à son père dans les cours de son école en a pris, à sa mort, la direction. Il a une vingtaine d'élèves, originaires par moitié du Macina et par moitié de l'extérieur (Mopti, Dienné etMossi). Outre l'enseignement coranique, il distribue aux plus âgés d'entre eux un peu de catéchisme

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théologique, en paraphrasant les Moqaddamateila. Tohfat al-Mocell. Son attitude nous est nettement favorable. A l'égard des indigènes, il vise à hériter de la succession spirituelle de son père; 2oChékou, né vers 1898; 3°A1-Kali, né vers 1902, vivent tous deux chez leur frère aîné.

Le deuxième fils d'Alfa Bou Bakar Karabinta était Abdoulaye, mort en 1898, et qui jouissait aussi, sur les traces de son frère aîné, d'une grande réputation de lettré, particulièrement de juriste. Il a laissé plusieurs enfants, dont l'aîné, Mama, a hérité de son prestige et tend même à devenir le chef spirituel de toute la famille. Son école est florissante, il compte, outre les élèves locaux, une dizaine d'enfants du Mossi, surtout originaires de Ouahigouya et de Yako. Il enseigne à deux ou trois d'entre eux, âgés de 20 ans, les éléments de la dogmatique dans Al-Qortoubi.

Il a effectué avant 191 5 de nombreux voyages qui lui ont valu certains déboires. Son prosélytisme à Safara fut assez fructueux; mais lui attira à Bamako, en 191 1 , une punition disciplinaire pour ouverture d'école sans autorisation ; et à Ouagadougou, en 1914, un emprisonnement de sept mois pour m^enées maraboutiques, jugées anti françaises.

De ses deux femmes, l'une, Myriam Konta, est une Bozo de Dia; l'autre, Fatimata Taraoré, est une xMossi du Yatanga, que son père Mamoudou, récemment converti à l'Islam, donna en témoignage d'admiration à son maître.

Le troisième des fils d'Alfa Bou Bakar Karabinta, Alfa Kalilou, est mort récemment. Il fut un marabout de moindre envergure que ses deux aînés. Son fils Bahéré, né vers 1888, a pris sa succession et dirige une école coranique de quinze élèves. Il est surtout renommé comme maître primaire, bien qu'il enseigne Al-Qortoubi à deux jeunes gens. Son attitude paraît sympathique.

Avec les tidianïa omara de Dia, il faut encore compter la famille des Simbara.

Ma Bayo Simbara, marka de Dia, est né vers i852. Sa famille assez influente, est alliée aux Qoureïssi. Il était cadi de la ville, lors de l'arrivée des Français, mais dut, quelque temps après, abandonner ses fonctions par suite de l'hostilité quelui témoignaient ses justiciables. Il semble que son attitude, favorable aux nouveaux maîtres du pays, ne fut pas étrangère à cet état d'esprit.

Il a de nombreux enfants dont l'aîné, Amadou, né vers i885, est intelligent et instruit comme son père et vit dans son sillage.

Les autres font les dioula et parcourent toute la vallée du Niger, de Bamako à Tombouctou. Ils ont recruté quelques télamides autour de Ségou et notamment à Ségou Koura Somono. Ils font même des apparitions au marché de Kayes. Les plus jeunes cultivent les lougans paternels.

Ma Bayo a reçu l'ouird tidiani d'un de ses contribules, Mamadou Simbara, qui s'était affilié à la voie d'Al-Hadj Ornar.

II reste enfin à signaler dans cette obédience la personnalité de Sidiki Farouka, disciple d'un marabout de Niamina, Ba Moussa Taraoré, qui comptait lui-même parmi les télamides d'Ahmadou Chékou, fama de Ségou.

Marabout errant et commerçant, Sidiki a été arrêté dans le cercle de Fada Ngourma, en février igiS. Ramené à Dia, il a été incarcéré quelques semaines.

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