‹ Études sur l'Islam et les tribus du SoudanChapitre 5 sur 67 · II. — Les Chorfa · texte numérisé non relu

II. — Les Chorfa

Les Chorfa qui, comme on le sait, constituent la descendance du Prophète, sont nombreux tant à Tombouctouville que dans la région, où ils constituent de petits villages ou des campements nomades. Ils sont naturellement du plus beau noir, et rien ne les distingue dans leur peau, leurs mœurs et leurs institutions, des autres noirs qui les environnent. Seule la tradition historique ou légendaire les rattache à la lignée prophétique.

Les Chorfa portent le diamou générique de Cissé et leurs télamides et affranchis, le diamou de Taraoré, qui leur ont été donnés, sans qu'on s'explique pourquoi, par les populations du Sud. Ils n'ont ni téné ni interdiction.

Ils jouissent d'une certaine considération, ainsi qu'en fait foi le proverbe songaï : « On a dit à l'hyène : « Taraoré ». Elle se dit, en regardant autour d'elle : « Est-ce qu'il y a ici quelqu'un qui me connaît? » On est donc fier de cette origine et on aime que la chose se sache. Mais là s'arrête cette considération, et les Chorfa n'ont aucune influence spéciale.

Ils proviennent principalement de deux sources différentes. Les uns descendent de Moulay Ahmed As-Seqli et sont les plus nombreux. Ils habitent surtout les environs de Tombouctou. Les autres descendent de Hammou ben Al-Hadj, originaire de Oualata, qui vint se fixer à Tombouctou, au seizième siècle. Outre ces deux ascendances, il y a encore quelques Chorfa, originaires des fractions Kel es-Souq, Kel N'kouder, etc., qui sont d'origine chérihenné.

Moulay Ahmed As-Seqli, nous dit le Fettach, était le ne-

LA REGION DE TOMBOL'CTOU I I

veu du grand Chérif de la Mecque, xMoulay Al-Abbas, à qui l'askia de Gao, Al-Hadj Mohammed, rendit visite en 1498. Sur la demande de l'askia, le grand Chérif lui envoya, en i5i9 le dit Moulay As-Seqli (le polisseur), ainsi appelé parce qu'il avait l'habitude de traîner ses sandales. Le cadi de Tombouctou, Mahmoud Aqit, eut connaissance de son arrivée par un songe, envoya à sa rencontre sur la route d'Araouan, le reçut avec beaucoup d'égards et l'installa au quartier de Soukir. Ce Chérif resta quelque temps à Tombouctou/et y épousa une femme arabe du Tafilelt, nommée Zeineb, qui lui donna trois fils, Mozaouir, Mohammed et Souleyman. Ces deux derniers retournèrent à Bagdad, patrie de leur père ; Mozaouir resta à Tombouctou, épousa, lui aussi, une femme arabe du nom de Zeïneb, et engendra : Bel- Kassem, Mohammed Al-Hachmi, Abd Er-Rahim Ali, Abd Allah et Moulay Mohammed. C'estàTun de ces enfants que remontent les Chorfa Seqlïa de Tombouctou, du fleuve et de la boucle ; et toutes les familles qui ont conservé quelque souvenir de leur ascendance, produisent un arbre généalogique les rattachant à l'un quelconque des petits-fils de Seqli. Leur dispersion, au dire du Fettach, se produisit à la suite d'une famine qui survint à Tombouctou. Remontant le fleuve jusqu'au confluent de l'Issa-Ber et du Bara- Issa, ils se séparèrent en ce point, les trois premiers tournant à droite sur la rive haoussa, les trois autres, à gauche, sur la rive gourma. On verra plus loin leurs descendants. Quant à Seqli, emmené de force à Gao par l'askia, il fut installé dans le palais du souverain, doté de grands biens, utilisé par lui comme conseiller islamique et y mourut.

Les Chorfa, originaires de Oualata, peuplent en majeure partie le quartier de Dyinguéré-ber à Tombouctou même. Outre la progéniture directe de Hammou ben Al-Hadj, se rattachent encore à cette origine oualatienne la descendance très raréfiée de Sidi Yahya. Celle-ci se retrouve surtout chez les Glagma et Ahel Taleb Mokhtar, du Hodh.

La personnalité chérif la plus remarquable de Tombouctou est de beaucoup le cadi Ahmed Baba. Son père, Sidi Abou-1-Abbas ben Amor ben Zian, était Tune des personnalités les plus estimées de la ville, tant par le prestige de sa famille, qui s'était imposée depuis plusieurs siècles dans la haute classe, que par ses qualités personnelles de science et de piété. Il fut longtemps cadi de Tombouctou. Sa mère, Nana Bankana, fille d'Alfa Lamin,est aussi d'une très bonne famille.

On a cru jusqu'à ce jour, à cause de l'homonymie, qu'Ahmed Baba descendait du fameux cadi Ahmed Baba, qui a joué un rôle important au Soudan, à la fin du seizième et au début du dix-septième siècles. Les divers Tarikh et le Fateh ech-Chakour célèbrent longuement sascience, son intelligence, ses qualités de professeur réputé, sa vertu, les épreuves qu'il traversa. Conduit comme otage au Maroc à la suite d'une petite révolte qui éclata, en iSgS, à Tombouctou, il resta deux ans en captivité à Merrakech et força l'admiration de ses gardiens. Seul des soixante-dix otages, il survécut à cette dure épreuve et put rentrer à Tombouctou en iSgy, où il exerça pendant vingt ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, les fonctions de cadi.

Il était de la famille Aqit, qui avait fourni nombre de juristes, de professeurs et de cadis de Tombouctou.

Ahmed Baba, le cadi actuel, se rattache, ainsi que l'établit le tableau généalogique, donné en annexe et établi par luimême, à ce Chérif Moulay Ahmed Seqli, dont il a été parlé plus haut.

Il est né vers 1860, a fait d'excellentes études à l'université de Sankoré ; il était suppléant du cadi, Daouna Koï, à notre arrivée à Tombouctou. Des premiers, il se rangea à la solution pacifique et fit partie de la députation envoyée au lieutenant de vaisseau Boiteux.

En 1896, il était nommé cadi supérieur de la ville, en remplacement de Daouna Koï, de l'influence duquel il a hérité.

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LA RÉGION DE TOMBOUCTOU l3

Intelligent, esprit très ouvert, magistrat intègre et savant, franchement rallié à notre cause, le cadi Ahmed Baba est l'un des meilleurs artisans de notre occupation et la personnalité la plus aimée et la plus écoutée des indigènes. Ses jugements sont admis sans contestation et immédiatement exécutés, sous la seule pression de sa haute autorité morale.

Il nous a rendu, depuis vingt ans, les services les plus divers et les plus précieux, et plus d'une fois, grâce à ses relations avec tous les chefs maures et touareg et à la considération dont il est l'objet de leurpart, a pu être utilisé comme agent de liaison. Sa réputation s'étend jusqu'au Sahel.

Il est membre de fondation du Comité consultatif des Affaires musulmanes pour l'Afrique occidentale, et membre du Conseil de perfectionnement de la médersa de Tombouctou.

Ahmed Baba a été affilié à la Voie tidianïa de Fez par un cheikh de Dienné, de passage à Tombouctou, Ahmed Zerrouq, qu'on verra plus loin. Ahmed Baba serait, paraît-il, le seul Moqaddem tidiani de Tombouctou. On trouvera en annexe un cachet du cadi Ahmed Baba, ainsi qu'un spécimen de son écriture.

Après Ahmed Baba, il convient de citer : Mohammed San Cherif, né vers i855. Son père cumula, au milieu du dix-neuvième siècle, les fonctions de chef de la ville et de cadi de Tombouctou. Lui-même avait été cadi peu avant notre arrivée, et fut maintenu par nous dans les fonctions de cadi de quartier. Intelligent et ouvert, mais sujet à caution à notre égard, il ne paraît pas en outre jouir d'une considération particulière auprès des Tombouctiens. On le déclare très partiel, et à la suite de nombreuses plaintes, il a fallu lui retirer toute fonction officielle, même celle d'assesseur au tribunal de cercle. Il continue d'ailleurs subrepticement à s'occuper d'intrigues judiciaires ; il fait aussi quelque peu de commerce. ^Mohammed est affilié au Tidianisme local.

En dehors des Chorfa de Tombouctou-ville, il faut signaler dans les environs comme groupements de même origine : a) les Cheurfig d'Arnessey, dont le membre le plus important est Mostafa, né vers 1860, fils de Bou Bakari, maître d'école, qadri de l'obédience kounta et marabout quêteur, qui pousse ses tournées d'aumônes jusque sur le Bani ; b) les Cheurfig de Ouagaï, dont le représentant le plus éminent est Al Maler, né vers 1870, et Khairouné vers 1845, maîtres d'école locaux; c) les Cheurfig de //am^ou^/yz, dont le maître notoire est Al-Khaïrou, né vers 1840, tidiani dé pendant de la zaouïa de Tombouctou.

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