I. — Croyances dogmatiques
Allah est le créateur et le maître du monde. Il est omniprésent, omniscient, omnipotent. Il n'a rien d'humain, pas de corps, pas de limites : sans Nord et sans Sud, sans Est et sans Ouest. Il n'a pas de femmes et pas d'enfants. L'idée que se font les lettrés de l'unité, de la spiritualité et des autres .attributs fondamentaux de la divinité est, en somme, assez juste. Ils se sont certainement bien assimilé les données de la métaphysique et de la théologie coranique. Dans le peuple, et particulièrement chez les Rimaïbé, la croyance est moins pure, et il s'y mélange des croyances traditionnelles qui sentent quelque peu le fagot. Le vieux panthéisme ancestral est à peine entamé par l'enseignement islamique. Il y a des forces secrètes de la nature dans tous les phénomènes ; le progrès consiste à reconnaître que la force n'est pas indépendante et autonome, mais n'est qu'une manifestation de la puissance d'Allah, Il ne semble pas, en tout cas, que la foule vive dans le contact intime de la présence d'Allah. La personnalité secondaire de Mohammed, par exemple, paraît bien plus en évidence et plus proche de ces pauvres esprits, toujours portés à l'anthropomorphisme. Les petites conférences théologiques par lesquelles les II. i5
marabouts essayaient jadis de s'éclairer sont, paraît-il, tombées en désuétude.
Le prophète Mamadou a été chargé par Allah, par l'intermédiaire de l'ange Dyibril, de venir parfaire la révélation divine et apporter le troisième et dernier Testament, le Coran. Sa mission s'adressait à tous les êtres, hommes et démons, mais les démons ont refusé en bloc et sans retour de suivre la loi de l'Islam. C'est pourquoi ils sont en enfer.
Le Nabi était un Arabe Yéménite ; il était de la Mecque par son père, de Médine par sa mère. Tout le monde sera sauvé par lui. Il est enterré à Médine.
Les croyances eschatologiques diffèrent peu de celles de l'orthodoxie. A peine le trépassé est-il dans son tombeau que les deux anges Mounkarou et Nakirou apparaissent, entr'ouvrent la terre, le font asseoir et, lui ayant rendu la vie au nom d'Allah, lui font subir l'interrogatoire classique: « Qui es-tu ? Quel est ton Prophète ?etc. » Si la réponse est favorable, le tombeau s'élargit, et le défunt à son aise goûte de là à toutes les joies du Paradis et en respire l'air parfumé. S'il répond. « Hab-Hab, je ne sais pas, » il est frappé de la tige de fer que tiennent les anges ; il crie et tous, sauf les hommes et les démons, entendent son cri. Il s'enfonce au septième cycle de la terre, et le tombeau lui écrase la poitrine. « Il vit douloureusement dans sa charogne. »
A la fin des siècles, le jugement dernier arrivera, après quarante ans ininterrompus de pluie qui auront fait tomber toutes les maisons en banco, et quarante ans de vent qui auront séché la pluie. La terre étant complètement aplatie et, tout le monde étant mort, la trompette de l'ange retentira. Ici et avec quelques variantes, le récit est le même que la narration des auteurs musulmans.
Il en va de même pour « la case d'Allah » et « la case
d'Iblis », OÙ les bons et les réprouvés trouveront la rémunération de leurs actes.
Mais à côté de cette leçon catéchistique, que les indigènes lettrés récitent sans broncher, on se demande si cette croyance à la vie future est bien ancrée dans le peuple. A en juger par des palabres avec les Rimaïbé, il semble bien que l'idée qu'ils se font de l'autre vie est à peu près nulle, et que l'idéal consiste à rechercher ici-bas le plus de jouissances possibles, le tombeau scellant définitivement cette vie terrestre; mais « les marabouts savent ».
L'Imam est le chef de la communauté islamique. Les marabouts peul ne sont pas très documentés sur ce sujet et laissent les controverses aux lettrés de Dienné et de Dia. Il fut un temps où il était hors de doute que l'almamy suprême était le chef des Foulbé : Chékou Hamadou n'étaitil pas, en effet, annoncé par une prophétie du Grand Chérif de la Mecque de la fin du quinzième siècle, et ne prît-il pas, dès son avènement, le titre de Commandeur des Croyants (Amirou-1-Mouminina) ? Ses successeurs héritèrent de ce titre. Puis la discorde se mit entre les musulmans. Al-Hadj Omar, Tidiani, se prétendirent les vrais imam; ils levèrent une autre bannière religieuse. Dieu punit ces luttes fratricides en leur enlevant le pouvoir. Aujourd'hui les chrétiens régnent; il n'y a plus d'imam au Soudan. On dit qu'il y en a un en Orient ; mais il est loin, on ne le connaît pas. En résumé, la chose ne les intéresse pas.
Quant au Mahdi^ c'est une personnalité des plus vagues. Les uns disent qu'il viendra à la consommation des siècles ; les autres disent nettement qu'il ne viendra pas; un troisième karamoko certifie qu'il est déjà venu, faisant sans doute allusion à Chékou Hamadou. La question reste controversée et du palabre ne jaillit aucune lumière, ou tout
au moins aucune précision. Il ne semble pas que les lettrés y attachent une grande importance. Un Mahdi aurait peu de chances de succès, au moins en tant que Mahdi proprement dit.
Mais le Nabi Issa (Jésus) est mieux connu. Il vit encore, ravi au ciel et converti à l'Islam. Il viendra à la fin du monde, ramènera par son exemple ses fils chrétiens à la voie droite et détruira l'envoyé du Diable, le « massih didyal », homme noir et borgne, géant mesurant 20 coudées d'une oreille à l'autre.
IL — Les obligations légales.
Le Poullo duMacina est généralement pieux et accomplit avec assez de ponctualités les prières rituelles (diouldé). Il ne faut pas toutefois que les soins à donner au bétail viennent concorder avec l'heure de la prière : c'est celle-ci qui pâtira. Dans ce cas, souvent il fera, à la prière suivante, les deux oraisons. Le souvenir ne s'est pas perdu du temps où les commissaires de Chékou Hamadou passaient à travers les villages et soumettaient les gens à l'examen. Les amendes pleuvaient dru, parce que peu nombreux étaient ceux qui étaient susceptibles de faire une prière correcte. La situation n'a guère changé, — aux amendes près toutefois. • Les noms des prières rituelles foul-foulbé sont :
Dioulde fadyiriy aurore, de l'arabe al-fadjer ;
— saUifana, midi, — sala;
— lassara, mi-soirée, — al-açr ;
— fttiri, crépuscule, — fetr (prière de la rupture du jeûne, les soirs du Ramadan, et par extension les soirs des autres mois) ;
Dioulde safako, nuit, de l'arabe chafaq (dernières lueurs du jour, après lesquelles la cinquième et dernière prière de l'acha devient licite.^ Lq safako est dit aussi guédié.
Elles se récitent surtout dans ou devant la case, et c'est
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DiENXÉ
Le grand salam du vendredi.
(Cl. M. Simon. Dienné.)
DiEKNÉ
La sortie de la prière.
seulement pour la prière du fîtiro ou du safako qu'on se rend au lieu de réunion. Le vendredi tout le monde assiste à la mosquée à la prière sallifana.
Les femmes ^ont peu exactes dans la récitation des prières.
Vaumône est dite diaka ; c'est la déformation de l'arabe zaka et l'institution est ici canoniquement observée. On doit la zaka surses récoltes, quand elles atteignent 3oo moudds de grain, soit environ 600 kilogrammes, et sur les troupeaux, l'ouchourou sur les bénéfices commerciaux. Le taux sera du dixième pour les récoltes, du vingtième pour le gain du négoce, du trentième pour les bœufs, du quarantième pour les moutons. Le bœuf choisi doit être suffisamment gras, à la peau lustrée, et âgé de deux ans.
Cette aumône se fait généralement au début de l'année, et les karamoko, les pauvres et surtout la famille du donateur en profitent. Mais comme il y a de par la coutume également des aumônes à faire à la fin du Ramadan, on joint souventles deux obligations. Dans beaucoup de villages, le versement de la diaka se fait très régulièrement entre les mains de Talmamy de la grande mosquée. Celui-ci en fait, un jour, la récapitulation avec les notables et annonce en chaire le montant total et les grandes lignes de la répartition qui en sera faite. On distribue les produits de charité à la mosquée même, à la fm du salam, aux pauvres du village^ aux voyageurs dénués de ressources, aux karamoko et à leuis talibé, aux vieilles femmes, restées sans mari et sans enfants, à l'imam, au muezzin, etc.
Les marabouts intéressés rappellent, quand l'heure approche, la nécessite de purifier ses péchés par de nombreuses aumônes, et ce sont eux — surtout les plus grands — qui, à défaut de pouvoirs musulmans constitués, recueillent maintenant ces offrandes et les partagent entre les intéressés, en gardant leur bonne part. A Dienné, les Peul
23o ÉTUDES SUR l'iSLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN
de la ville portent leur diaka à leur chef, Amadou Kisso, qui nourrit les passagers et paie les marabouts et les fossoyeurs pour l'inhumation des pauvres.
A Dia, peu de temps avant l'hivernage, quand il est avéré que tous les cultivateurs désireux de verser la diaka se sont acquittés de ce devoir, la répartition des grains est faite par le percepteur en présence des chefs de famille et de la façon suivante : ^
i/5 au chef de Dia en sa qualité d'almamy ;
1/5 au percepteur ;
1/5 aux familles endettées et aux pauvres ;
1/5 aux marabouts, petits maîtres d'école, et autres.
Le dernier cinquième est mis de côté pour Talimenta tion des voyageurs sans ressources.
Le jeûne (korka), dont l'ouverture donne lieu à quelques manifestations extérieures, et notamment à des coups de feu, est pratiqué avec assez de régularité. S'il n'est pas complet, tout au moins y a-t-il effort visible vers une abstinence partielle. La nuit on prend sa revanche, et René Caillé, bon juge à l'occurrence, avoue n'avoir jamais si bien mangé, dans sa traversée du Macina, que pendant le Ramadan.
Dans l'élément paysan toutefois (Rimaïbé, Marka, Bambara), beaucoup ne jeûnent pas, surtout au temps des travaux agricoles, parce que « quand on est à jeun, on ne peut pas cultiver la terre». Dans ces mêmes milieux, on ne s'inspire pas, pendant ce mois du Ramadan, du rigorisme extérieur des Peul, et on continue, quand l'occasion s'en présente, à danser et à faire tam-tam. La chose aurait coûté cher jadis, quand le régime théocratique dominait dans toute sa sévérité.
Les libertés que même les personnes pieuses prennent avec ce devoir légal sont assez grandes. Il est admis qu'une personne, à qui sa santé ne permet pas le jeûne, peut le
remplacer par des aumônes, et on est très large dans l'interprétation de son état de santé.
De plus, comme partout en pays noir, le petit repas du matin est pris très tard et bien après que le soleil a paru à l'horizon. Mais comme on n'est pas encore sorti de la case, on est censé n'avoir pas vu le jour. C'est le Sohori, t^rme dérivé de l'arabe Sohour, et que les Peul de Dienné ont emprunté aux Songaï. Dans le Macina on dit « baïrari ».
Les enfants commencent souvent à jeûner, au moins partiellement, vers dix ans. Mais à dix-huit ans, la pratique est de rigueur.
Les dispenses légales du jeûne sont celles qui sont prévues par le droit canon. Il arrivait jadis assez souvent qu'on se rachetait de l'inobservance du kcrka par la libération d'un captif.
Il y a fort peu de jeûnes surérogatoires à l'occasion des fêtes.
Le pèlerinage Siux lieux saints est, par tradition, quelque peu en honneur à Dienné. On a vu, au chapitre premier, la série de pèlerinages provoqués par la prédication et l'exemple d'Al-Hadji Salmoye. La plupart des voyageurs furent des Songaï ou Songaïsés de la ville et des environs.
On peut encore citer quelques Marka du Pondori, tels la femme Na Kanto de Soha, partie vers i8g5 avec son mari, décédé en route, et qui n'est revenue qu'en 19 1 3, ainsi que les nommés Mostafa Taraoré et Mamadou Daramé, partis vers 1910 par la voie de terre, revenus en 1914 ; et enfin un certain nombre de Foulbé: Sidi Osman Adikou Touré, originaire de Dienné, actuellement commerçant à Tombouctou ; Hamadou Cissé, pouUo deSénossa, né vers 1880, parti vers 1910 par la voie de mer, qui a visité une certaine partie de l'Orient et notamment la Palestine et est revenu en 191 1 ; Mahmoudou Diamdiam, marka-nono de Dienné, installés depuis fort longtemps à la Mecque, où il sert quel-
quefois de logeur aux Soudanais, et qui a gagné le surnom de Diam-diam en travaillant à plusieurs reprises à la réfection du puits de Zemzem. La crédulité publique à Dienné en a fait le gardien officiel du puits. Hamma, poullo de Diafarabé, né vers i865 et qui est à la Mecque depuis une dizaine d'années. Al-Hadji Saïdou, de Ti (Mopti), qui a pris la route de Dakar et de la mer, et Boki Sala, parti par le Soudan et qui n'est revenu que trois ans après.
De l'avis des intéressés, le pèlerinage est une aventure terriblement dure ; et c'est sans doute pour cette raison qu'il n'est plus pratiqué. Il faut avoir une provision de plusieurs milliers de francs, très lente à amasser, et encore faut-il les faire fructifier en route en faisant du commerce, notamment celui des bœufs et des moutons. C'est ce qu'ont fait tous les pèlerins, qu'ils partissent par la boucle et le Tchad, ou par le Safiel, Kayes et Dakar. Il faut de plus s'attendre à être abreuvé d'injures dans certaines parties d'Orient, car on reproche aux pèlerins d'être vendus aux infidèles.
Peu instruits, d'une intelligence moyenne, ne connaissant pas l'arabe, les pèlerins n'ont pas gardé un souvenir très net et très réfléchi de leur voyage. Marseille ou Alexandrie, la vie, les transports, les maisons de ces grandes cités les ont beaucoup plus frappés que la Mecque ou Médine.
De ces villes saintes, deux souvenirs semblent rester: i<^ la cherté de la vie ; le mil y est peu abondant, le riz est hors de prix, le pain lui-même est cher ; 2^ le mépris que les pèlerins blancs ont pour leurs coreligionnaires noirs, en qui ils semblent toujours voir des captifs. Il paraîtrait que la maison constituée en habous à l'usage des pèlerins soudanais par l'askia Al-Hadji Mohammed, en 1498, existe toujours à Médine. Al-Hadji Baba m'a certifié qu'un Toucouleur, nommé Mahmoudou, la lui a montrée. Les Noirs y descendent encore maintenant, et c'est un poullo du
Sébéra, captif de case, nommé Hammadi, qui en est le gardien. Alfa Hachini, le neveu d'Al-Hadj Omar, chef des dissidents toucouleurs installés à Médine, occupe une partie de cette maison. Tous les Noirs ne descendent pas là d'ailleurs, et la plupart d'entre eux se bâtissent des gourbis informes, en dehors des murs. Quelques-uns, surtout du Sud, logent chez un nommé Ahmadou Soumaré, de Coomassie.
La considération qui s'attache au pèlerin rentré chez lui est objectivement minime. C'est lui qui, s'il le sait, peut faire de cet incident la source de son prestige et sa fortune. S'il joue au marabout onctueux, il sera bientôt classé parmi les saints d'Allah, que le tombeau du Prophète ou la Kaaba ont consacré ; s'il fait le commerce inépuisable et sans vergogne des poils du Nabi, de l'eau de Zemzem, de la terre sacrée ou de vieux pieux, objets rapportés d'Orient, il est assuré d'un sûr et lucratif débouché. Si au contraire il ne sait pas tirer parti de son heureuse fortune, il végète inconnu au milieu des karamoko, et quelques-uns jaloux vont même jusqu'à lui dénier d'avoir fait le pèlerinage.
La Guerre sainte, ressort-il d'un palabre de karamoko, est le devoir des musulmans de faire entrer dans la vie de l'Islam les villages fétichistes. On doit leur donner un délai de trois jours pour apprendre le bismillah et payer l'impôt. Sinon c'est la guerre et l'extermination. Il est bon de faire déménager les nouveaux convertis pour les surveiller.
La guerre sainte florissait, il y a peu de temps encore, et les imams Chékou Hamadou et ses descendants, Al- Hadj Omar et ses successeurs, étaient qualifiés pour lafaire. Les Bambara du Sud, les Habé de la montagne, etc., en surent quelque chose. Par la suite leurs discordes firent dégénérer la guerre sainte en luttes fratricides entre mu-
sulmans, et ruinèrent le pays. Aujourd'hui aucun marabout n'a le droit de déclarer la guerre sainte, et au surplus les Français, qui ordonnent à tous les peuples de vivre en paix, ne permettraient pas la guerre sainte.
Cette explication satisfait parfaitement lepouUo, dont la valeur militaire n'est pas la première des qualités. Il y a plusieurs siècles que le Fettach a dit : « Pour les gens de Koniago les plus vils et les plus méprisables des hommes sontlesPeul: «un seul homme de ce pays l'emporterait sur dix Peul. »
Les Marka sont plus chatouilleux. D'aucuns, habitant des villages mixtes, où ils sont en minorité devant l'élément bambara fétichiste, et excités par le refus des Bambara, maîtres chez eux, de les laisser construire une mosquée, regrettent le temps où la guerre sainte était permise. A Sina, le chef Bambara, farouchement hostile à l'Islam, qui a détruit la physionomie traditionnelle de son peuple, refuse obstinément aux Marka l'autorisation de construire une mosquée en banco à l'intérieur du village. « Je ne veux pas que les musulmans fassent salam derrière moi. Leurs dévotions néfastes ont entraîné déjà la mort de plusieurs personnes. Nos ancêtres ne faisaient pas salam, » et il les renvoie à l'extérieur du village, où ils peuvent faire un « maqam ». On devine le beau djehad que les Marka souhaitent ici.