‹ Études sur l'Islam et les tribus du SoudanChapitre 49 sur 67 · V. — L'enseignement islamique · texte numérisé non relu

V. — L'enseignement islamique

L'enseignement isliamique fleurit à Dienné depuis des siècles. Les divers Tarikh soudanais nous citent les noms des illustres professeurs et savants qui, dès le quatorzième siècle, avaient consacré la réputation de science et de vertu m^usulmanes de la cité.

Il n'en était pas de même dans la région, alors fort peu islamisée, et par contraste le prestige de la ville savante en brillait d'un éclat plus vif, même aux yeux-des animistes.

L'islamisation du Macinapar la dynastie des Lobbo, puis le regain de ferveur que provoquèrent l'invasion foutanké et les luttes entre les deux bannières rivales des Qadrïa et des Tidianïa ont répandu partout, sur les rives de cette section du Niger, la religion du Prophète, et avec elle les multiples écoles maraboutiques où 4 ou 5 enfants apprennent quelques sourates du Coran. René Caillé signalait, à son passage à Dienné en 18*26, ces multiples écoles et notait que, « lorsque les enfants n'avaient plus rien à apprendre dans ces écoles, on les envoyait à Hamdallahi». Cette ville, capitale des Peul, éclipsait, en effet, pour quelques années, la vieille ville universitaire.

Depuis l'arrivée des Français, il y a peut-être lieu de saisir un certain relâchement dans cet enseignement, au moins chez les Peul et particulièrement chez les Rimaïbé. Ce n'est pas tant la création de nos écoles que l'essor économique général et la suppression de la captivité qui ont amené ce résultat. Beaucoup de jeunes gens s'emploient dans les villes à des labeurs plus lucratifs que celui de

garibou, quêteur de science et d'aumônes, et les villes modernes et commerçantes de Diafarabé et surtout de Mopti font tort aux vieilles cités savantes de Dienné et Dia. Au surplus, depuis que les Rimaïbé refusent de travailler pour leurs maîtres, les enfants de ceux-ci sont bien obligés d'aller aux champs ou à la garde des troupeaux, au lieu de fréquenter l'école.

En revanche, l'enseignement coranique paraît en faveur marquée chez les Bozo, qui ont tendance à s'islamiser.

Ces écoles sont très nombreuses. Dans le cercle de Dienné, on en compte 265, avec près de 35o professeurs et 1.600 à 1.800 élèves. Elles se répartissent ainsi :

Région de Dienné : 1 3o écoles, igo professeurs et un millier d'élèves. La ville de Dienné seule compte 25 écoles avec 40 professeurs ou moniteurs et 400 élèves. Le Pondori est encore plus riche : il a tout près d'une centaine d'écoles avec 5oo élèves. Région poulo : 75 écoles avec une centaine de professeurs ou moniteurs'et 3oo élèves environ. Région intermédiaire bambara : 18 écoles et 5o élèves. Ilots musulmans dans les cantons fétichistes : 25 écoles et 125 élèves.

Villages indépendants du Niger : i5 écoles et 100 élèves.

Dans le cercle de Mopti: 140 à i5o écoles et 55o à 600 élèves. Le Kounary est le mieux partagé avec 80 écoles et 35o élèves. Les provinces Ouroubé-Doundé, Korondougou-Konna, Korondougou-Borondougou et Béoulaka se partagent le reste par parties sensiblement égales.

Dans le cercle de l'Issa Ber : une centaine d'écoles environ avec 800 élèves au moins. Les provinces les plus riches en écoles et en élèves sont le Farimaké, avec une vingtaine d'écoles et une centaine d'élèves ; le Korombana, avec une quinzaine d'écoles et une centaine d'élèves; le Dodjiga, avec une quinzaine d'écoles, très populeuses, qui comptent 160 à 180 élèves; et enfin leFitouka, avec une vingtaine d'écoles et i5o élèves. L'importance de Niafunké,

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de Saraféré et de Korientza, au point de vue maraboutique, a déjà été signalée.

C'est à sept ans environ que l'enfant (garçon ou fille) est envoyé à l'école et prend possession de sa planchette (oualaha). Le processus de l'enseignement est classique en pays noir et dérive des méthodes de l'Afrique du Nord. Il a été longuement exposé dans mes études sur V Islam au Sénégal et en Guinée (Fouta-Diallon). Il suffit d'y renvoyer.

La planchette est apportée par les enfants ; elle est fabriquée pour 4 ou 5 sous, ou leur équivalent en cauris, par le menuisier du cru.

L'encre est faite par le maître assisté des enfants. L'encre pour la planchette [dawa.bibi, etc.) se compose dechrrbon pilé dans un canari, sur lequel on verse de l'eau gommée.

L'encre pour le papier est extraite d'une décoction des fruits d'un arbre à tannin soigneusement piles et passés.

Les calâmes sont fabriqués avec des tiges de graminées sauvages et aussi avec le tiakkala soubbou, qui est une sorte de jonc.

On rencontre des fillettes dans la plupart des écoles coraniques, mais nulle part, sauf à Dienné, elles ne suivent régulièrement les cours. A Dienné, il est d'usage dans les familles bourgeoises qu'une fillette doit aller à l'école comme un garçon.

Il est rare qu'on aille jusqu'au bout du Coran ; on s'en tient en général à la Fatiha, aux sourates de la fin, et à quelques hizb. A Dienné pourtant (Songaï et Peul) à Dia (Marka et Peul), à Bandiagara et Mopti (Foutanké), on trouve quelques enfants ayant conquis de haute lutte l'ensemble du Coran et qui, à ce titre, sont sacrés Hafi^ou al- Qouran.

Les maîtres, au moins à Dienné, paraissent s'intéresser aux progrès des enfants ; et l'on en voit certains qui ont conseillé aux parents de les pousser plus avant.

Aussitôt après le Coran, les quelques rares privilégiés que leur destin conduit vers Vilmou ou études supérieures^ les doursoudé, attaquent la théologie avec le Mourchid al- Moum,\e QorLoubi, le Lakhdari, le Sanoussi.

Le droit, avec leRissala, la Tohfat, VIrchad al-Massa~ lik, Ibn Achir, Khalil.

La grammaire, avec Al-Adjarroum, la Molhat al-Irab^ la Chifa, la Lamyat, le Qatr.

La langue et la littérature arabes dans les « Séances», les six poètes, Banat Soad, les Diwan.

La science des traditions, dans les Çahih et les Sonan.

Le panégyrique prophétique dans la Borda, Ibn Mouhibb, etc.

Le commentaire et exégèse du Coran dans le Dhia ai- Taouil) le Lobabj les Djelal ad-Din.

Toutes les matières sont loin d'être épuisées par les étudiants. Ils ne suivent aucun ordre, ne parcourent aucun cycle. Ils butinent, vont de tel à tel professeur, qui a fait sa spécialité et sa réputation de tel et tel cours, et se retirent satisfaits, après avoir étudié trois ou quatre ouvrages divers. Ils les citeront avec fierté toute leur vie. Ce sont des « modibbo ».

11 faut pourtant reconnaître que certains professeurs ont esquissé une sorte de programme minimum d'études et qu'ils engagent leurs élèves à le suivre.

Ils divisent la science à acquérir en deux cycles surtout grammaticaux, et linguistiques i*" Loi^a DaJiedio (foul-foulbé) ou Koreï (songaï) id est, la langue blanche, c'est-à-dire facile et qui comprend la Borda, la Dalia^ Ibn Mouhibb, et les Banat Soad; 2"" Lora Baledio ou Bibi, la langue noire, c'est-à-dire difficile et qui comprend les sciences, les six poètes, les deux Lammïat, Ibn Doureïd et Qotrob.

Quelques jeunes gens pousseront plus avant leur instruction, mais ce n'est pas à titre d'élèves. Devenus hommes,.

ils achètent, empruntent ou recopient les ouvrages classiques et les étudient chez eux. De petites conférences réunissent parfois deux ou trois personnalités amies et instruites, et on s'éclaire réciproquement sur les difficultés de l'ouvrage. Ce sont les Alfa.

Jadis, il y avait un échange d'élèves, de professeurs d'ouvrages et de lumières entre Tombouctou et Dienné. Les deux villes universitaires paraissaient vivre sur un pied d'égalité. i\u dix-neuvième siècle, Tombouctou a conquis une supériorité manifeste, et les gens de Dienné la reconnaissaient en envoyant leurs enfants y achever leurs études. Aujourd'hui les Diennéens prétendent n'avoir rien à envier à Tombouctou. Certains prétendent même que le niveau des études est supérieur à celui de la capitale de la boucle. Il est à croire que, comme par le passé, ils s'égalent, quoique la présence de la médersa à Dienné n'est pas sans avoir introduit dans ce milieu universitaire quelques ouvrages et idées nouvelles. Celle de Tombouctou, conçue sur un modèle spécial, ne saurait avoir, au moins tout de suite, la même influence.

De tous les points du cercle de Dienné et de tout le Ma^ cina et ses dépendances, même de l'Issa-Ber et de San, les jeunes gens affluent à Dienné et à Dia pour poursuivre leurs études supérieures. Les « garibou », ou « algaribou», comme on les appelle d'après l'arabe, vivent de la charité publique, et à certaines heures, répandus par les rues dans leurs haillons spéciaux, donnent à la ville sa traditionnelle physionomie du moyen âge studieux. \

L'école coranique (doudal) fonctionne du lever du soleil à II heures. Les enfants vont déjeuner chez eux ou déjeunent chez le marabout {diom doudal, modibbo), quand ils sont internes. On reprend le travail de 2 à 5 heures. A la tombée de la nuit, tout le monde s'en va, mais les doursoudé reviendront après le crépuscule pour réciter de 6 à

8 heures quelques chapitres du Coran sans livre, sans manuscrit et sans planchette. C'est une façon de tenir sa science et sa mémoire en haleine.

Il y a repos du mercredi midi au vendredi midi. Quelques écoles donnent aussi congé le vendredi soir.

Les vacances scolaires légalement prévues sont celles d'Achoura (7 jours), du Mouloud (7 jours), de la fin du Ramadan-Korka (14 jours), du Laya (14 jours).

Les méthodes de correction ne sont pas cruelles. Le fouet, le bâton, la cravache interviennent pour l'élève indiscipliné et méchant. Le paresseux est enfermé dans une case, les pieds liés, et reste sans manger ni boire jusqu'à ce qu'il sache sa leçon. Les grands élèves sont simplement punis par des heures supplémentaires de travail.

L'achèvement de l'étude d'un hizb ou d'un quart du Coran amène de grandes fêtes. Le père donne un boubou, ou un pagne, un bonnet à son fils, il fait une distribution de colas aux marabouts et aux enfants. Les alfa feront des prières pour la continuation des succès de Tenfant. Le maître reçoit un bœuf ou un mouton. On offre, quand c'est l'usage, un petit tam-tam familial.

A la fin du Coran, il est d'usage de donner 60.000 cauris au maître, ou un cheval, ou un bœuf ou sa valeur en argent. Les parents riches doivent donner beaucoup plus. En plus de cette rétribution finale, le marabout perçoit 7 cauris tous les mercredis, et on lui apporte de temps en temps un peu de mil ou de riz, ou un boubou. Mais sa rémunération la plus sérieuse, au moins pour les maîtres de campagne, consiste dans le travail que les enfants vont faire dans ses lougans, au temps du dépiquage ou de la moisson.

Les professeurs d' « ilmou » sont officiellement rémunérés par une somme d'argent, après chaque ouvrage ou chaque cours complet; il n'y a rien de ûxo. : 20, 25, 5o, 100 francs.

Il y a de très importantes bibliothèques tant chez les alfa de Dienné que chez certains marabouts peul du Macina et dépendances, et chez les Foutanké de Bandiagara-Mopti.

On ne peut citer toutes les personnalités de Dienné et de Dia, dont les ouvrages atteignent la centaine. Ce sont tous les alfa dénommés par ailleurs. Parmi les Peul, on peut nommer Alfa Guidado Cissé, à Tenenkou ; Abdoulaye Bah, à Diafarabé ; Abdoulaye Modibbo Cissé,àNdogo ; Alfa Nouhou Cissé, à Dioura ; Hamma Ciré, à Ya Salam ; Alfa Oumarou Dow, à Mopti ; Abba Attiqou, Al-Imâmi et Oumarou Bouïa, dans le cercle de Goundam.

Ces ouvrages sont des manuscrits locaux ou des volumes provenant d'Alger, de Fez ou du Caire. Ils ne présentent aucun intérêt, se rapportant uniquement aux sciences sacrées de l'Islam. On trouve aussi quelques-uns des Tarikh soudanais, de l'édition Leroux. Ce sont des dons de l'administration. Aucun journal arabe, autre que ceux que notre service de propagande y fait pénétrer, ne paraît dans la région. La curiosité des savants locaux n'est pas encore éveillée sur ce point.

L'industrie des copistes est florissante dans toute la région, mais particulièrement à Dienné. Ces écrivains y abondent (antoumkoï)et quelques-uns, telsSalmoye Sonfo, Hadïa,Mahaman Niafogou, Badara Kiré, Mamadou Oumar, se sont fait un nom.

Cette industrie moyenâgeuse ne nourrit pas son homme, mais on travaille autant par piété que pour un salaire.

La Rissala manuscrite coûte entre 5.ooo cauris et 10 francs. Le Coran, de i5 à 40.000 cauris, c'est-à-dire de i5 à 40 francs ; le Khalil, une quarantaine de francs ; les Dalaïl, 20 francs; la Tohfat^ de i5 à 3o francs ; la Chifa, de 5o à 100 francs.

Le papier est fourni par le client; le copiste travaille chez lui avec son matériel propre : calame et encre.

Plusieurs n'attendent pas la clientèle et copient des ou- II. 17

vrages qu'ils font vendre ensuite sur le marché par des commissionnaires. Un Coran, que j'ai acheté dans ces conditions, avait demandé trois mois de travail et i fr. 5o de papier à son auteur. Je l'acquis pour lo francs.

Il n'y a pas que des copistes à Dienné ; plusieurs marabouts ont composé des ouvrages, malheureusement sans grand intérêt pour nous. On cite, au dix-neuvième siècle, Aliman Bou Bakar, grand-père d'Oumar Sanfo, qui est l'auteur d'un ouvrage juridique, et Alfa Abdoul Qadri Senion, auteur d'un rituel de prières.

Vr. — La médersa de dienné.

La Médersa de Dienné fut installée en janvier 1907, conformément à un arrêté du lieutenant-gouverneur du Haut-Sénégal et Niger, en date du 4 juillet 1906.

Elle avait pour but (article i^^) :

1° De développer les études ^supérieures musulmanes et de former le personnel enseignant des écoles coraniques;

2° D'apprendre à une élite de jeunes musulmans la langue et l'écriture françaises, et de leur donner en même temps des vues justes sur le rôle civilisateur de la France en Afrique.

A cet effet, des élèves, âgés de quinze ans au moins, recevaient, pendant 4 années, dont une passée dans un cours préparatoire, créé en octobre 1908, un enseignement mixte. Pour l'arabe, il comprenait : des leçons de grammaire, selon les méthodes adoptées en Algérie ; quelques notions de jurisprudence musulmane ; des interprétations et des commentaires des textes coraniques ; quelques leçons de l'histoire des études philosophiques chez les Arabes ; enfin un cours doctrinal de théologie, d'après la Risala de Cheikh Abdou, enseigné dans les médersa algériennes. Pour le français : l'étude pratiq.ue de la langue, de l'écriture fran.

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çaise, du calcul, quelques notions sur l'hygiène coloniale et enfin des notions pratiques sur le rôle civilisateur de la France en Afrique et sur le but de l'expansion coloniale.

Ces cours étaient confiés : à un professeur musulman algérien, diplômé d'arabe littéraire, et un moniteur indigène, choisi à Dienné ; à un instituteur français, chargé d-e l'enseignement du français.

En fin d'études, les élèves qui en étaient dignes recevaient un certificat constatant qu'ils étaient en état d'enseigner dans les écoles coraniques.

Chaque élève recevait une indemnité annuelle de 25o francs pour sa nourriture et son entretien. Cette annuité, par un arrêté du i^^'" novembre igo8, fut réduite à 147 francs. L'eff"ectif des élèves put être ainsi porté de 3o à 35.

Par arrêté en date de 191 3 la médersa de Dienné était supprimée, et les élèves répartis, à leur choix, entre l'école primaire et la médersa de Tombouctou qui venait d'être créée.

En somme, l'institution n'avait pas réussi. Pour quelles causes? Causes intrinsèques d'abord et qu'on verra plus loin. Causes fondamentales surtout : le principe sur lequel reposait le médersa et le but qu'elle poursuivait étaient faux.

C'est un fait acquis que les médersa, en pays noir, sont une erreur. Le vernis d'Islam et d'arabe qui recouvre cette foi, d'ailleurs souvent si vive et généralement si sincère et si respectable, est superficiel au plus haut point. Sauf pour quelques lettrés, dont le bagage est assez arrondi, c'est l'ignorance complète qui domine partout, et les innombrables karamoko qui fleurissent dans tous les villages et qui sont censés représenter la fleur sacerdotale et scientifique de la population, ne se départissent pas de la règle. Après plusieurs années de scolarité, les enfants sor-

tent d'entre leurs mains, munis tout au plus delaFatiha, des sourates finales et de quelques versets et bribes du Coran. Laplupart ne savent pas même assez decatéchisme élémentaire pour faire la prière, la simple prière, correctement.

Le résultat est peut-être défavorable au point de vue islamique; il est excellent au point de vue français. Parfaitement ignorants, les indigènes n'ont jamais pu percevoir les raisons des luttes de l'Islam contre la chrétienté ; ils n'ont jamais saisi ses arguments de polémique, son esprit d'agressivité. Et comme le prestige du Blanc opère toujours, chrétiens dominateurs et musulmans soumis vivent pour une fois en parfait accord. Le danger proprement islamique ne s'est jamais posé au Soudan, chez les Noirs.

Il advint donc, un jour, que, dans un but d'apprivoisement des populations islamiques apparut l'arrêté précité. On visait : i*" à développer les études supérieures musulmanes, comme si cela n'était pas contraire à tous nos principes de neutralité religieuse, comme à notre propre intérêt ; comme s'il était de notre devoir et utile à notre cause de donner à l'enseignement théologique de l'Islam les méthodes pédagogiques qui lui manquent ; 2° à former le personnel enseignant des écoles coraniques, comme si la formation intellectuelle et morale de cette caste sacerdotale ne devait pas en faire des adversaires plus documentés et plus avertis, en tout cas des propagateurs de l'Islam plus éclairés et plus efficaces.

Le principe de la médersa est excellent en soi, mais son application doit être judicieuse; c'est ici ou jamais le cas d'user du « distinguo » théologique. Or en pays maure ou fortement arabisé comme Saint-Louis, Tombouctou, où les indigènes parlent, lisent et écrivent tous l'arabe, où le catéchisme, faitdans leur langue maternelle, est entré dans l'esprit des plus humbles, où le nombre des lettrés est abondant et les sciences fort cultivées, la médersa s'im-

pose, non pas à vrai dire « pour développer les études supérieures musulmanes », mais, puisqu'elles existent^ pour les orienter vers une conception plus moderne de la science, pour les canaliser, pour tenter, sinon un accord complet, tout au moins un rapprochement et une entente courtoise entre la religion et la science, entre la foi des fils du Prophète et la civilisation des Français. Ce but est noble en lui-même et compte au nombre de nos devoirs d'éducateur. Au surplus, il facilitera considérablement notre tâche politique. Les médersa de Boutilimit, de Saint-Louis, de Tombouctou devront être l'objet de toute notre vigilance.

Mais en pays noir, aucune de ces conditions ne se rencontre, aucun de ces buts ne s'offre, et la médersa se présente comme un séminaire, créé, entretenu et salarié par nous, d'où sortirent des prêtres, ennemis souvent, douteux toujours. Il n'y a ici, à l'heure actuelle, aucun travail intellectuel d'apprivoisement à tenter. Il n'y a qu'à laisser rislam évoluer dans ses destinées inférieures et peu dangereuses.

C'est donc à juste titre que la médersa de Dienné a été supprimée. Son champ d'action était constitué d'abord par la ville même, foyer assez islamisé il est vrai, mais des plus réduits comme nombre et de peu d'éclat, ensuite pour toute une région peul et marka, où son rayonnement était inutile, inopportun et peut-être dangereux.

En dehors de ces considérations, il ne sera pas inutile de jeter un coup d'œil rétrospectif sur le fonctionnement de la médersa de Dienné, et de constater que, pendant les six dernières années de son existence, elle ne donna pas de parfaits résultats.

En 1909-igio, sur 35 élèves, 8 étaient fils de chefs, 4fils de cadi, 6 fils de karamoko, 6 fils de commerçants, 7 fils de cultivateurs, et 4 fils d'artisans.

Sur ce nombre, lo provenaient de l'école primaire de Dienné ; 6 de la ville, 5 du cercle (hors la ville), 12 de l'extérieur (6 Bandiagara, i de San, 2 de Nioro, i maure, 2 de Tilabéry).

Au point de vue des origines ethniques, ils se divisaient en II peul, 10 songaï, 5 toucouleurs, 3 diawambé, 2 malinké, 2 kourteï, i somono, i maure.

Le recrutement, qui avait au début été fort pénible, et avait rencontré une certaine opposition non seulement à Dienné mais surtout à Dia et Diafarabé, avait fini par se stabiliser. Les alfa envoyaient eux-mêmes leurs propres élèves. D'autre part, on fit longtemps courir le bruit que les professeurs algériens étaient des chrétiens. Le prône du vendredi que l'un d'eux fît régulièrement à la grande mosquée dissipa à grand'peine les préventions. Les alliances matrimoniales qu'ils nouèrent dans la population y contribuèrent aussi.

A cette date, la moyenne des études était fort basse, et la négligence et l'incurie à peu près complètes dans l'établissement.

C'est que, par une singulière aberration, on avait laissé prendre à l'arabe la tète des études et la tête même de l'établissement. Sous le prétexte qu'une médersaest avant tout une institution d'enseignement arabe, on n'y faisait guère que des cours islamiques, et encore l'instituteur indigène algérien prévu, puis un deuxième de même origine, qui s'y adjoignit, sans qu'on ait jamais su pourquoi ni comment, et finit, par la force de la prescription, par être inscrit au budget, puis le moniteur noir, enseignaient-ils ces sciences islamiques avec les méthodes les plus rustiques de l'art indigène. Livrés à eux-mêmes, ils cherchaient comme par hasard, leurs textes dans les dédales les plus tortueux du labyrinthe théologique et philosophique de l'Islam. Il y aurait de longues et amusantes histoires à raconter sur ce sujet, et il a fallu le crâne solidement épais

de nos jeunes noirs pour résister à un tel enseignement.

Si l'arabe gagnait du terrain, le français en perdait doublement, puisque, par pénurie de personnel, on laissa peu à peu la médersasans directeur ni professeur spécialisé, et que ce fut le directeur de l'école primaire, déjà très surchargé, de Dienné, qui vint ou fut censé venir faire le cours de français à la médersa.

Dans ces conditions, aucun travail sérieux ne fut fait, aucune élimination n'intervint, et la clientèle scolaire, composée d'une majorité de fruits secs, laissa couler, impassible, les élucubrations de ses professeurs et vécut, heureuse de son sort et des bourses de l'administration. Quant aux deux fils des tribus algériennes, ils se délassaient des austérités de leur enseignement en faisant souche, à l'instar de leurs congénères, les commerçants marocains, de futurs Chorfa, Alfa ou Arma.

Ce qu'il y avait de mieux à la médersa de Dienné était le bâtiment. Cette spacieuse et fort jolie construction est des plus confortables et comprend un rez-de-chaussée de quatre pièces pour trois classes et une bibliothèque, un premier étage de quatre pièces pour le logement des professeurs, de larges galeries circulaires, une cour, un jardin, des dépendances commodes. Elle s'élève sur l'emplacement de la mosquée de Chékou'Hamadou, l'amirou du Macina. Ce bâtiment est affecté aujourd'hui à l'école primaire.

Les anciens élèves de la médersa de Dienné ont grandi : quelques-uns sont arrivés et il est facile de voir qu'en somme l'enseignement a laissé de-ci, de-là, quelques heureuses traces : Mahaman Niafogou est un des alfa les plu^ distingués delà ville et doit certainement à nos méthodes sa solide instruction actuelle et la possibilité de la poursuivre seul désormais ; Abdoul Qadir Cissé, chef de Ténenkou et des Peul DioupouUé, est un garçon ouvert et qui rendra des services ; d'autres sont employés dans des maisons de commerce, gardiens de bois au service de la

navigation, etc. ; le plus grand nombre se livre au négoce local, profession chère depuis des siècles aux gens de Dienné. On ne voit pas ce qui désolait tant l'inspection des colonies de 1910, quand les élèves répondaient que « devenus grands, ils voulaient vendre des bœufs ou être cordonniers ». Les commerçants et les artisans peuvent être aussi utiles au bon renom de la France et exercer une influence aussi heureuse sur les populations que les Karamoko.

Tous ont retenu quelques notions de français ; mais en somme, ces heureux résultats auraient été obtenus, et plus sérieux encore, à l'école primaire. C'est sur elle que, à Dienné, doit surtout porter notre effort universitaire. Si une médersa n'y est pas utile, il faut au contraire qu'il y ait une école régionale florissante et des maîtres d'élite, et que notre enseignement y fasse bonne figure en face des prestigieuses études islamiques. Il faut en outre que les provinces voisines, Diennéri, Pondori et Macina, soient pourvues d'écoles rurales nombreuses et bien adaptées. Il nous appartient de faire ici à l'enseignement islamique — sans la tracasser ni lui porter secours — la plus loyale et la plus active des concurrences. On peut être assuré du succès.

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